INTRODUCTION
Il est
cinq heures du matin, les coqs viennent d’entamer leur premier
refrain, la maisonnée grouille, il faut me lever, c’est l’heure du
départ. Maman prépare le café et un solide petit déjeuner qui sera
peut-être mon seul repas de la journée, le trajet est inhabituel et
imprévisible.
La couturière, tante Fica, m’avait fabriqué des pantalons et des
chemises. L’uniforme de l’école devra attendre. C’est un tailleur de
la ville de Port-de-Paix qui me le confectionnera. Pas question
d’avoir une coupe trop campagnarde qui détonnerait avec celle de mes
nouveaux condisciples. Dans la petite malle en acajou, fabriquée à
la hâte par le menuisier qui fait les cercueils, sont entassés tous
mes vêtements, quelques souvenirs, un petit pot de confiture
d’oranges sures et un bocal de beurre d’arachide pimentée. Dans le
même petit sac en papier brun, quelques petites cassaves et un
morceau de pain de manioc, question d’avoir quelque chose pour me
dépanner au cas où je serais mal nourri dans ma nouvelle famille
d’accueil. Vite, je dois faire mes adieux à Fidel, le chien, à
Sinjou, la nounou, à la maison et à mon cocotier. Mon père plante un
cocotier à chaque naissance dans le même trou où est enfoui le
cordon ombilical.
Les paupières remplies de larmes, je foule le petit sentier
sablonneux qui conduit au port. Il a fallu retenir mes sanglots
parce que mon père réagirait très mal s’il me voyait pleurer alors
qu’il s’est «fendu en quatre» pour préparer mon installation à
Port-de-Paix, la seule grande ville du département du nord-ouest.
Son fils, dont il était fier, n’ira pas à l’école à La Tortue. Il
fallait lui offrir ce qu’il y avait de mieux. Non seulement la
ville, mais l’école la plus réputée de toutes, celle des Frères de
l’Instruction chrétienne.
Toutes voiles dehors, l’ancre levée, le nez au sud-ouest,
Marie-Thérèse est en route vers le Port-de-Paix. À cinq ans, je
quitte mon île pour de bon. Je pars comme un voleur sur la pointe
des pieds avant l’aube. Personne, à part mon inconsolable mère,
n’était à la plage pour me dire adieu. Les tripes nouées, je
feignais de récupérer le sommeil perdu. Des larmes coulaient
jusqu’au collet de ma chemise. Je m’en allais vers l’inconnu, vers
un Nouveau Monde. Je quittais mes arcs et flèches artisanaux, mon
voilier miniature, mes amis, mon cocotier, mes crabes de mer, mes
petits lézards, mes petites tortues, le roucoulement de mes ramiers
et mes nuées d’ortolans.
Le canal est de plus en plus large à mesure que l’on se rapproche de
Port-de-Paix. Pour la première fois, je vois un gros bateau à vapeur
de près. Il crache de la fumée, je crains qu’il nous écrase en
passant. Plusieurs de ces bateaux sont mouillés dans la rade. Notre
petit voilier se fait discret, on accoste sur la plage, le wharf
étant réservé aux précieuses cargaisons venant de l’étranger. Un
va-et-vient continu de petites embarcations chargées de bois de
campêche se fait entre la berge et les bateaux à vapeur ancrés au
large.
Mon père a retenu les services d’un porteur et d’un brouettier pour
transporter ma petite malle en acajou, des provisions de vivres
alimentaires, un petit lit pliant et des sacs de charbon de bois. Il
fallait faire preuve de générosité à l’endroit de ce couple qui
allait m’accueillir comme pensionnaire pour l’année scolaire.
C’est ainsi que j’ai quitté La Tortue. J’y suis revenu par la suite
pour de brèves périodes durant les vacances d’été, à Noël et à
Pâques.
Je n’ai jamais été cependant très loin de cette île parce que de
Port-de-Paix ou de St-Louis-du-Nord, cette tortue allongée se
trouvait toujours en face pour me couper l’horizon.
En 1969, peu après que Neil Armstrong et ses compagnons aient foulé
le sol lunaire, j’ai arpenté la dernière fois les plages de La
Tortue avant de m’envoler vers Boston.
Les souvenirs de cette île mystérieuse, mêlés à mon imaginaire
d’enfant nourrissent mes rêves en permanence. Quarante ans plus
tard, j’ai décidé de décrire et de partager avec vous ce que j’ai
recueilli comme informations historiques ajoutées à mes souvenirs et
à mes observations sur le terrain.
Je suis fasciné à chaque fois par l’intérêt que portent les
douaniers, surtout français, sur mon lieu de naissance. Certains en
profitent pour faire un clin d’œil à la flibuste, d’autres cherchent
en moi les traits de corsaires et de pirates. La dernière fois, une
Antillaise, à l’aéroport Charles-de-Gaules de Paris, m’a même
demandé à la blague ce que j’allais faire au Canada en pleine
tempête de neige alors que tout le monde se ruait vers les tropiques
en quête de chaleur et de plages ensoleillées. Elle voulait, certes,
faire allusion à La Tortue.
Il y a près de vingt-cinq ans, je déambulais, sans but, dans un
quartier culturel de Paris, un peu fatigué sur l’heure de midi, je
suis entré dans une église pour me reposer de ma longue marche
matinale tout en observant dans le recueillement l’architecture, la
richesse des vitraux, les statues et les fidèles qui brûlaient des
cierges. Sur une imposante colonne proche de la porte d’entrée, une
plaque commémorative attira mon attention. Ci-gît Bertrand D’Ogeron
qui a gouverné les destinées de l’île de La Tortue de 1665 à 1776.
Je me suis alors souvenu, en effet, de cette gravure illustrant le
portrait de ce Bertrand D’Ogeron dans les premières pages du manuel
d’histoire d’Haïti, tout juste à côté du boucanier, du flibustier et
du corsaire.
Ce
n’était donc pas par hasard que l’histoire de St-Domingue avait
ainsi débuté. La Tortue est le berceau de la civilisation française
dans les Caraïbes. L’Angleterre, le roi des mers d’alors, engageait
des pirates pour recueillir l’or des Amériques. Les bateaux battant
pavillon anglais empruntaient le canal de La Tortue avant de
regagner l’Atlantique. Les chasseurs de cochons sauvages à La
Tortue, se transformaient en flibustiers, soutenus par la royauté
française. Ils attaquaient les bateaux anglais chargés d’or,
s’emparaient du butin qu’ils se partageaient selon des barèmes très
strictement établis.
Pour évoluer dans la flibuste, il fallait de la solidarité, un code
d’éthique et surtout un pied-à-terre. L’île de La Tortue était tout
indiquée. Dans sa partie méridionale, elle est ceinturée d’un
chapelet de récifs de corail rendant l’accès impossible aux
non-initiés. Il faut avoir une connaissance parfaite des ports, des
passes et des marées pour atteindre la berge. En outre, l’Île
offrait de nombreux repères naturels, des voûtes, des antres, des
grottes et des lieux propices pour se cacher avec le butin.
La piraterie et la contrebande n’ont jamais vraiment disparu à La
Tortue. À l’ère moderne, les nouveaux marins tortugais, souvent
autodidactes, ont appris à lire les boussoles et à identifier des
caps afin de se rendre à Cuba, aux Bahamas et aux îles turques.
D’abord, ce fut pour le commerce de fruits, de bananes et de
produits vivriers. Ils ramenaient des Bahamas de la farine, de
l’huile, des produits de consommation divers, des vêtements et
surtout des «green back», des dollars.
Avant cet air de prospérité où les bateaux se construisaient par
dizaine, l’Île a vécu, depuis l’indépendance d’Haïti en 1804, une
période de quasi-autarcie. Les habitants, souvent venus de la
Grande-Terre, défrichaient un lopin de terre où ils s’établissaient
avec leur famille. Le seul moyen de subsistance était l’agriculture
primitive, au gré des sécheresses et la pêche au gré des saisons. En
parallèle, il y avait le service de cabotage avec quelques villes
côtières de la Grande-Terre ainsi que le bois de charpente marine et
le bois sec vendu comme combustible à St-Louis-du-Nord,
Anse-à-Foleur, Port-de-Paix et Jean- Rabel.
La population était presque totalement analphabète. C’est dans ce
contexte que le jeune Athanase Edmond, dit Atha, débarque à La
Tortue avec en poche son certificat d’études primaires obtenu avec
brio chez les Frères de l’Instruction chrétienne de St-Louis-du-Nord.
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