Le soleil peinait à se lever, alors que les
vendeurs ambulants infestaient déjà les
ruelles du grand quartier « Sbata »
annonçant à haute voix leurs produits.
Aucun répit pour les lèves tard.
« Sbata » est une gigantesque cité sise à
une vingtaine de kilomètres du centre de
Casablanca. Plusieurs familles qui fuyaient
la sècheresse et la misère s’y installèrent
dans les années cinquante du siècle dernier.
La plupart d’entre elles s’entassèrent dans
des petites demeures d’une à deux pièces,
utilisant collectivement le patio, comme
dortoir pour leurs enfants !
Ainsi des gens d’origines ethniques
différentes se sont retrouvés voisins et
leurs enfants avaient grandis ensembles. La
langue ou la couleur de peau, qui faisait
ailleurs des différences, n’avaient ici
aucune incidence. La seule valeur admissible
était l’aptitude à se débrouiller.
Ne pouvant dormir au même lieu que leurs
sœurs, les garçons passaient la nuit dehors
à jouer aux cartes, et agresser les
retardataires.
Tous les moyens étaient bons pour se
procurer un repas que la plupart des mères
absentes toute la journée ne pouvaient
assurer.
Pour « Tahar », ce 21 juin n’avait rien de
spécial sauf qu’il était plus long que tous
les autres jours.
Son histoire ne différait pas de celle des
autres habitants sauf qu’il n’avait jamais
quitté le même Hammam où il a été engagé
entant que « Kessal » depuis plus de
cinquante ans.
La seule fois où il s’était absenté c’était
le jour de son mariage avec sa cousine
« Lhajja ».
Un demi-siècle dans l’obscurité d’un Hammam,
il faut avoir le courage de le faire !
Il était déjà en poste depuis l’aube car sa
fonction lui imposait d’être toujours
présent avant les clients et de rester
encore longtemps après eux.
Il venait de sortir de l’intérieur où il
opérait sous une température de plus de
cinquante degrés, et des gouttelettes de
sueurs ruisselaient depuis son front et
traversaient son corps svelte et élancé
comme dans un slalom.
Bien qu’il dépasse largement la soixantaine
il gardait toujours une musculature digne
des gladiateurs et une stature qui rappelait
celle de « Magic Johnson », à la seule
différence qu’il n’avait plus ni l’endurance
des premiers ni le souffle du dernier.
Il n’eut même pas le temps de se désaltérer
que ses « amis » le taquinaient déjà par des
propos auxquels il répondit par des gestes
et des mimes soulevant un tollé de rire.
Dehors, l’odeur des saucisses grillées sur
le feu de charbon embaumait l’air et les
gargotes et autres restaurants ambulants
servaient les « quarts et demis pains » bien
aspergés et pimentés. Tahar ne cherchait pas
la qualité ni le nombre de calories,
l’essentiel est qu’il puisse se restaurer
chaque fois qu’il avait faim !
Après avoir lavé le parterre, et rangé les
seaux, il récupéra le contenu du grand bol
appelé « le trésor de Baba Tahar » et
rentra, nonchalant, chez lui. C’était de ce
petit « bakchich » qu’il faisait vivre sa
femme et ses huit enfants !
Ne prêtant même pas attention à ses quatre
filles entassés pèle- mêle dans le petit
patio, il vida ses poches sur la petite
table, et s’en alla s’étendre sur le matelas
posé à juste le sol.
Il ronflait déjà lorsque l’aînée, vint le
réveiller, alors que des cris et des pleures
venaient du patio :
"Lève-toi la police a arrêté Brahim !
Lorsqu’il parvint difficilement à la porte,
il ne vit qu’une voiture quitter la ruelle.
Abasourdi il réintégra sa chambre, et
l’instinct biologique reprenant le dessus,
il se rendormit.
Les voisins solidaires, investirent, sans
gêne la petite demeure, et les commentaires
allaient bon train. Les conseils souvent
contradictoires témoignaient de la gravité
de l’acte, alors que la mère larmoyante, ne
cessait de répéter :
" C’est sûrement une erreur, Brahim n’a
jamais rien fait de mal,
" Est-ce qu’ils ne l’auraient pas pris
pour son frère Driss par hasard ?
Rétorqua une voisine.
« Sûrement, ce« fils de pute » nous
mènera tous en prison, reconnut sans
gêne la mère.
" Ne vous en faites pas, j’irais le
chercher demain, Répliqua Souad,
la seule des 8 enfants à avoir terminé ses
études.
" Oui, tu iras le chercher très tôt, je
ne veux pas qu’il lui arrive malheur, tu
sais que sa santé est fragile.
" Je sais et c’est ce qui m’inquiète,
allez dormir, vous devez vous lever tôt.
Les voisins rentrèrent chez eux l’un après
l’autre laissant cette pauvre famille face à
ses souffrances.
Souad n’arrivait pas à dormir.
Certes ce n’était pas la première fois que
les policiers appréhendaient des jeunes,
mais cette fois c’était différent, surtout
que les policiers étaient en civil, et
l’intervention des « cifiles » dans
ces quartiers était synonyme de gravité.