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Chapitre 1
Sortie
« Une tuile noire, une tuile blanche, une
tuile noire... Le décorateur n'était sûrement pas très doué. »
Les carreaux de céramique du plafond
défilaient régulièrement devant mes yeux tandis que l'escalier
roulant m'élevait vers la surface. Tout en examinant les
carreaux, j'avais la tête dans les nuages et je pensais à mon
automate Z. Z occupait une place importante dans mes pensées et
dans ma vie. Je me disais que Z était certainement une véritable
trouvaille en fait de mécanoïde à deux pattes de sexe féminin.
Sa personnalité à la fois chatouilleuse et sympathique en
déroutait plusieurs. Toutefois, son petit côté enfantin était si
attachant qu'elle parvenait invariablement à s'attirer
l'indulgence d'autrui. Le simple fait de penser à Z et de me
l'imaginer était suffisant pour me faire sourire.
La tête tournée vers le haut, j'approchais
de l'étage supérieur. Je portais toute mon attention à l'arête
du palier qui avalait une à une les marches de l'escalier
mécanique. Je ne voulais pas me faire prendre le pied dans cette
mâchoire de métal.
Arrivé en haut, je sautai agilement
par-dessus la ligne de jonction dont je me méfiais tant et,
comme par bravade, je me retournai aussitôt pour narguer
l'escalier roulant totalement vide. Mais cette audace de ma part
se mua rapidement en inquiétude, puis en angoisse profonde.
J'avais beau fixer le bas de l'escalier
roulant en me déclarant très fier de l'avoir gravi sans me faire
prendre le pied, je n'arrivais plus à me souvenir y avoir jamais
embarqué au bas. Un peu comme si j'avais mis tellement d'années
à parcourir ce truc que je ne me rappelais plus quand j'y étais
monté.
« C'est totalement absurde! m'exclamai-je.
On ne peut pas mettre des années à monter un simple escalier
roulant, aussi haut fût-il! »
De plus, une désagréable impression qu'un
terrible danger allait me tomber dessus, me tenaillait
l'estomac. Je tentai de l'ignorer tout en fouillant dans mes
souvenirs. Je me rappelais vaguement un édifice public dans
lequel j'étais sur le point d'entrer. Mes souvenirs étaient
flous. J'avais peine à me concentrer, car j'avais la ferme
conviction qu'une situation profondément urgente allait exiger
de moi une intervention radicale et immédiate, sans que
toutefois, je puisse dire au juste de quoi il s'agissait.
Je scrutai les environs. Ce lieu qui
m'était inconnu avait l'aspect d'une station de métro. Puis, je
remarquai l'escalier voisin. Un escalier roulant, semblable à
celui qui m'avait fait monter, mais qui allait vers le bas. Mon
cœur se mit à battre la chamade. Je fis un pas vers cet
escalier. J'éprouvais cette fois, une irrésistible envie de
l'emprunter pour revenir, pour retourner là d'où je venais. Un
crépitement électrique se fit entendre dans mon dos ce qui me
fit stopper net. Je me retournai vers ce bruit. Un large hall
vitré s'étendait en face des escaliers. Il donnait accès à de
nombreuses portes translucides et il était bordé à droite par
une rangée de vidéophones tous identiques.
Le bleu du ciel était visible à travers
une section du mur percée par de larges fenêtres. Bien que je me
trouvasse visiblement dans un endroit public très vaste, il n'y
avait personne en vue. Le crépitement provenait du premier
vidéophone. On aurait dit qu'une image tentait de se former sur
l'écran, mais qu'elle n'y parvenait qu'à grand-peine et
seulement par intermittence. Bien que l'écran se trouvât tout de
même à une certaine distance, j'arrivai à distinguer des lignes
horizontales qui zébraient constamment sa surface de concert
avec les craquements sonores.
Je tournai à nouveau la tête vers
l'escalier roulant : celui qui redescendait. J'aurais tellement
aimé m'y précipiter sans réfléchir. Mes jambes se mirent à
trembler, puis à marcher toutes seules. Je me dirigeais
inexorablement vers cet escalier lorsqu'une voix intimement
mêlée aux craquements du vidéophone interrompit à nouveau ma
course.
–
Daniel! Crshhhh! Par ici! Vous ne pouvez pas retourner
par là! Crshhh...
Je m'arrêtai. Quelque chose
d'extraordinaire allait se produire très bientôt. Je ne savais
pas quoi au juste, mais je devais me décider : devais-je revenir
sur mes pas et emprunter l'escalier? Redescendre? Remonter?
–
Daniel! Je vous en prie! Ne nous abandonnez pas!
Je fermai les yeux. Je refoulai en moi
l'impression tangible que je commettais une terrible et mortelle
erreur et je fis demi-tour. Je me ruai sur le vidéophone.
Plus j'approchais, plus l'image semblait
arriver à se stabiliser. Elle représentait une jeune femme,
assise derrière une console électronique, et qui semblait se
référer à un document qu'elle tenait dans ses mains. Les
interférences, bien qu'encore nombreuses, avaient
significativement diminué. Je n'eus pas besoin de parler.
L'image de la jeune femme disparut et fut remplacée par celle
d'une voiture tandis que la voix me donnait les consignes
suivantes :
–
Daniel Trame! Écoutez attentivement, car chaque seconde
compte. Le véhicule que vous voyez sur l'écran est garé à
l'extérieur du complexe spatio-temporel dans lequel vous vous
trouvez en ce moment. La structure du complexe est instable et
on ne pourra la maintenir intacte encore longtemps. La région
entière risque d'être détruite lorsque le complexe se
désintégrera. Utilisez la voiture et filez au plus vite!
L'image de la jeune femme était réapparue
en très gros plan. Je tentai d'en savoir davantage :
–
Mais comment vais-je revenir chez moi si le complexe
explose?
Il y eut un temps mort de plusieurs
secondes. La jeune femme me regardait comme si elle n'avait rien
entendu. Puis, elle réagit :
–
Ce problème pourra être résolu plus tard à condition que
vous n'ayez pas été désintégré entre-temps. Obéissez sans
tarder, c'est votre seule chance de survie. Grouillez-vous!
–
Mais qui êtes-vous?
Un bruit sec se fit entendre dans le
haut-parleur et l'écran redevint totalement noir. Ceci semblait
indiquer que mon interlocutrice venait de raccrocher avec une
insistance dépassant nettement ce qu'il est coutume d'utiliser
lorsque l'on connaît les bons usages, à moins que la
communication n'eût été interceptée ou interrompue par un
quelconque accident fortuit.
Je restai un moment, immobile. J'étais
agacé et indécis. Quelque chose clochait dans cette histoire. Si
j'avais véritablement mis des années à remonter cet escalier
roulant, comment était-il possible qu'au moment précis où
j'atteignais le palier supérieur, le complexe décidât de se
désintégrer? Cette coïncidence troublante m'incitait à penser
que tout ceci était bidon. Peut-être que ce complexe n'était pas
du tout instable?
Incrédule, je fixai attentivement le mur
qui me faisait face pour voir si la structure moléculaire de la
paroi semblait devoir s'effriter.
–
Ce mur ressemble tout à fait à un mur normal!
constatai-je avec calme. Pourtant, en y regardant bien... on
dirait que les joints de céramique ondulent légèrement. Merde!
Mon sang ne fit qu'un tour. Le mur
commençait à fondre devant moi. Je me précipitai vers la porte
extérieure du hall. Le mur du fond, largement vitré, au milieu
duquel était installée la porte s'était mis à danser devant mes
yeux. Comment un mur vitré pouvait-il se contorsionner sans que
toute la vitre éclate? C'était un pur mystère et, à la vérité,
je ne tenais pas du tout à rester sur place pour en découvrir la
raison profonde. La porte vitrée du complexe avait déjà commencé
à se tordre, elle aussi. J'essayai de la franchir sans toucher
au cadre. Peine perdue! Le haut du cadre s'abattit sur mon crâne
tandis qu'un des montants se rabattait sur mon épaule. Hurlant
de douleur, je plongeai à travers l'ouverture mouvante. Je
heurtai le cadre à nouveau puis j'atterris à quatre pattes sur
le pavé extérieur.
J'essayai de me remettre debout, mais le
trottoir se mit à son tour à onduler. Je retombai violemment sur
les genoux. Il y eut quelques éclats de verre brisé. Par
réflexe, je protégeai ma tête de mes mains. Le bâtiment entier
sembla frissonner, comme si, mû par une force intérieure, il
tentait de résister à la désintégration imminente de sa
structure.
Un crissement de pneu attira mon
attention.
–
La voiture! m'écriai-je en apercevant le véhicule vert
sombre qui glissait de travers sur la chaussée mouvante.
Il était à peine à une dizaine de mètres
devant moi. Les mouvements de la chaussée semblaient vouloir le
faire glisser latéralement dans ma direction. Toujours à quatre
pattes, j'avançai péniblement vers lui. La prochaine ondulation
le ramena encore plus près. Plus que quelques mètres et j'y
étais. Je tentai une ultime tentative pour me replacer debout.
Une oscillation de la surface terrestre faillit me faire
replonger sur le sol, mais la contre-vague rétablit mon
équilibre. Une idée jaillit dans ma cervelle.
–
Eh! Voiture! criai-je dans sa direction. Approche! J'ai
besoin de toi.
La voiture, totalement informatisée comme
toutes les voitures de mon temps, démarra aussitôt. En moins de
deux, elle fut à ma hauteur et la portière arrière, placée de
mon côté, s'ouvrit avec force. Mes mouvements saccadés me
précipitèrent dessus et je reçus la poignée juste dans
l'abdomen.
Je poussai un cri de douleur en
m'agrippant à la portière. Une nouvelle ondulation me fit
pivoter en même temps que la portière et je fus projeté sur le
plancher du véhicule tandis que la portière se refermait
derrière moi en produisant un coup assourdissant. Je me relevai
péniblement.
–
Quelles sont vos instructions? fit la console sur un ton
tellement neutre que cela créait un contraste saugrenu avec
l'urgence de la situation.
–
Démarre! hurlai-je. Et amène-nous loin d'ici aussi vite
que possible!
Il y eut un autre crissement de pneu qui
se mêla à un bruit d'explosions, de verre et de métal brisé.
L'accélération démentielle de la voiture me projeta la figure
sur la lunette arrière et le sang se mit à me pisser par le nez.
Au travers de la vitre maculée de rouge, j'eus le temps
d'apercevoir le gigantesque complexe qui, secoué de soubresauts
fébriles, se transformait en une masse de matériaux informes et
insolites en entraînant une partie du terrain avoisinant avec
lui. Puis, en réalisant soudain que je souffrais le martyre, je
perdis conscience.
* * *
–
Trame est arrivé parmi nous! laissa échapper le vieux
gromel dans un souffle. Il faut nous préparer sans tarder à le
tuer.
Fizz, le minuscule gromel qui se tenait
juste à côté de celui qui avait parlé sortit ses griffes et
releva les yeux vers le ciel. Des vagues brunâtres, visibles à
travers la peau transparente du gromel, se formèrent dans son
plasma corporel.
–
Qu'est-ce que tu dis, Vesque? Trame est arrivé? Mais où
est-il? Et pourquoi est-ce que je ne le sens pas encore? Tu es
sûr que c'est Trame?
Vesque ne fixait même pas le ciel. Son
regard était perdu dans l'herbe bleue du champ qui les
entourait. Il mâchouillait un brin d'herbe en observant les
pylônes de métal qui se dressaient dans la plaine tout autour
d'eux. Le gromel semblait méditer. Au bout d'un moment, il se
remit à parler :
–
À mon âge, point n'est besoin de voir pour connaître. Il
suffit de sentir. Trame a investi notre domaine. Je le sais.
Bien qu'il soit fermé en ce moment et qu'il soit encore très
loin de nous, Trame est ici. Il est vivant et nous le sommes
aussi. C'est une situation intolérable qu'il faudra corriger
d'une façon ou de l'autre.
–
D'une façon ou de l'autre, répéta le petit gromel en
plissant la peau qui retenait sa gelée abdominale. Est-ce que
cela veut dire que je peux juste lui sauter dessus lorsque je le
verrai pour le déchiqueter avec mes crocs?
–
Pas juste lui sauter dessus. Non! Il ne faut pas que tu
oublies, Fizz, que la constitution d'un gromel est un secret
absolu. Trame ne doit jamais voir ce qu'il y a en nous. C'est
pourquoi nous devrons profiter de la nuit pour l'attaquer. Et
lorsqu'il prendra conscience de notre présence, il sera trop
tard. Trop tard pour lui!
–
Trop tard pour lui, murmura Fizz comme un écho ridicule.
* * *
La conscience est une faculté si
insaisissable. Affalé comme une vieille guenille molle dans le
fond de la voiture, je fixais le dossier du siège avant depuis
déjà un bon moment. Pourtant, je n'avais pas véritablement
repris conscience. Je revoyais dans mon souvenir, l'escalier
roulant qui allait vers le bas et que j'avais refusé de prendre.
Mon esprit hésitait probablement à renouer le contact avec cet
univers dans lequel j'avais décidé de plonger, mais qui, jusqu'à
maintenant, ne m'avait apporté que des ennuis.
Puis, je décidai que j'avais assez dormi,
que je devais revenir à la vie consciente afin de tenter de
maîtriser la situation. On ne pouvait pas à la fois dormir et
faire face aux risques terrifiants qui ne manqueraient pas de se
présenter à nouveau.
Je vis alors apparaître la banquette que
je regardais pourtant depuis de longues minutes. Elle était
tachée de sang. Certainement de mon propre sang. Je me relevai
péniblement de la posture accroupie que mon corps avait
involontairement adoptée et je me laissai tomber sur la
banquette arrière. L'auto filait à bonne vitesse sur une route
qui traversait une plaine couverte d'une végétation exotique qui
paraissait entièrement constituée de graminées bleues joliment
coiffées par des touffes de céréales un peu plus verdâtres.
–
De l'herbe bleue! soufflai-je avant de ramener les yeux
sur mes jambes meurtries.
Je fis aussitôt un bref examen de mes
blessures, ce qui me permit de constater qu'à l'exception des
genoux écorchés, des avant-bras et des coudes éraflés, du nez en
chou-fleur, de quelques dizaines d'ecchymoses dispersées au
hasard sur la surface du corps et des courbatures multiples qui
me faisaient grimacer de douleur à chaque geste, je me portais,
somme toute, assez bien.
–
Il s'en est fallu de peu pour que je me retrouve au
cimetière, me dis-je. Avec juste un peu moins de chance, le
complexe aurait explosé une seconde plus tôt. Ou bien la voiture
aurait glissé dans l'autre direction et elle se serait éloignée
de moi. Ou pire, ça aurait pu être une conduite manuelle et elle
ne serait pas venue lorsque je l'ai appelée.
Cette dernière remarque était une blague,
bien sûr, puisqu'il y avait très longtemps qu'on ne construisait
plus de conduites manuelles. Depuis plusieurs années, les
voitures informatisées pouvaient désormais conduire les humains
à leurs destinations sans qu'ils risquent de se rentrer
mutuellement les uns dans les autres à cause de leur étourderie
ou de leurs réflexes si lents.
Ma pensée revint à nouveau vers ce supposé
complexe spatio-temporel qui m'avait pratiquement explosé à la
figure.
–
Bien sûr, songeai-je, ça aussi c'est une bonne blague.
Les machines qui voyagent dans l'espace ou dans le temps, ça
n'existe pas!
J'avais suffisamment voyager dans l'espace
pour savoir que, juste pour atteindre Mars, il fallait se taper
en moyenne 2 ou 3 jours d'astronef en plus d'endurer des heures
de forte accélération et de subir deux renversements à l'allée
et deux autres au retour. Renversements qui ne manquaient jamais
de me chavirer l'estomac en provoquant la plus gênante des
nausées. Et le billet n'était pas gratuit. Le type qui aurait
inventé la machine à voyager dans l'espace-temps aurait amassé
tout un magot. Et cela se saurait.
Je m'imaginais en train de programmer ma
destination sur une sorte de clavier quasi magique, fixé sur le
cadre de la Porte à Parcourir l'Univers. Je traversais ensuite
le cadre et par la magie de la décomposition moléculaire, des
ondes hertziennes et de la compression temporelle, je me
retrouvais sur une autre planète, à des millions de kilomètres
de là, devant une jolie hôtesse blonde qui m'accueillait avec le
sourire en déclarant :
–
Bonjour Monsieur Trame. Bienvenue sur notre planète
couverte d'herbe bleue, située dans une lointaine galaxie.
J'espère que vous avez fait un bon voyage, car votre carte de
crédit va en prendre un bon coup.
–
Y a juste au cinéma qu'on trouve des trucs pareils,
conclus-je. Malheureusement, en l'an de grâce 2042, ces machines
merveilleuses ne sont pas près d'exister.
Il y avait pourtant une faille dans mon
raisonnement. N'étais-je pas, en ce moment même, sur une autre
planète? N'étais-je pas passé presque instantanément du
voisinage de cet édifice — une sorte d'hôpital il me semblait —
jusqu'au haut de cet escalier roulant?
–
Il ne faut pas sauter trop vite aux conclusions. D'abord,
cela a juste paru instantané. Peut-être que j'ai juste oublié le
voyage, à la suite d'une nausée un peu plus forte qu'à
l'habitude. Mais tout ça va me revenir très bientôt. C'est
certain! Et puis, qu'est-ce que c'est que cette idée que je ne
suis pas sur Terre? Bien sûr, l'herbe tire un peu trop sur le
bleu et je ne me rappelle pas avoir jamais vu d'herbe bleue sur
Terre. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'en pousse pas quelque
part. Peut-être en Asie? en Inde? ou dans le jardin de ma tante
Ursule?
Mais il y avait aussi beaucoup d'autres
détails qui me troublaient. Le ciel par exemple. Il était bleu
comme le ciel de la Terre mais sa luminosité avait un aspect
anormal. Le ciel terrestre n'a pas la même teinte partout. Il
est habituellement plus sombre d'un côté de l'horizon et plus
clair de l'autre. Celui-là avait une couleur uniforme : le même
bleu très profond, sur toute sa surface. Le soleil paraissait
normal. Quoique le soleil fût plutôt difficile à observer à
cause de son éclat très vif.
La route aussi était bizarre. Le
revêtement de la chaussée était parfaitement noir, sans aucune
défectuosité. Le noir en était tellement prononcé que les lignes
blanches, peintes de chaque côté, semblaient suspendues en
l'air, au-dessus d'un gouffre d'une profondeur infinie.
Et il y avait tous ces pylônes soutenant
des centaines de câbles à haute tension qui allaient dans toutes
les directions.
–
Il y a certainement une centrale électrique près d'ici.
La voiture semblait normale, bien que je
ne puisse dire avec exactitude de quel modèle il s'agissait.
Instinctivement, je cherchai du regard l'emplacement de
l'odomètre journalier. Sur les voitures taxis, on trouvait
d'habitude deux compteurs : un pour indiquer la distance
parcourue par le véhicule depuis sa mise en service et un autre
pour montrer au client la distance officielle de sa course et
qui servait aussi à débiter sa carte de crédit.
Je n'eus aucune difficulté à repérer les
deux odomètres. Toutefois, l'interprétation de leur affichage me
laissa perplexe. Aucun d'eux n'indiquait une distance en milles
ou bien en kilomètres, mais les deux indiquaient la même chose :
132. C'était agaçant à la fin, de ne recevoir constamment que
des informations que je n'arrivais pas à comprendre.
–
Dites-moi! risquai-je en m'adressant à la console de
l'auto. Quelle distance avons-nous parcourue depuis notre départ
du complexe?
La réponse de la console ne me surprit
guère et elle contribua fortement à augmenter ma mauvaise
humeur.
–
132 unités, précisa la voiture avant d'ajouter : nous
sommes encore loin de notre destination.
–
Quelle destination? Je ne vous ai donné aucune
destination! Je vous ai seulement ordonné de vous éloigner du
complexe. C'est tout!
–
Notre destination est le Dépôt Principal. Il faut encore
compter plusieurs heures standards pour l'atteindre.
–
Qui vous a commandé cette destination? Et quand vous
l'a-t-on donnée?
–
Je ne sais pas. Cette destination avait été programmée
dans ma console ce matin avant que vous n'arriviez. Cependant,
si vous le désirez, vous pouvez à loisir la modifier pour toute
autre destination que vous jugerez utile.
–
Mais enfin! Vous avez fait d'autres courses aujourd'hui!
Et ce devait être pour d'autres destinations?
–
Vous êtes ma première et seule course. Je suis toute
neuve.
–
C'est pour cela que l'odomètre de cette course indique la
même chose que l'odomètre de mise en service!
Encore une autre coïncidence
extraordinaire. Ce taxi n'avait jamais fait de course avant de
me rencontrer et ma destination avait été programmée d'avance.
–
Mais comment savez-vous, repris-je, que cette destination
est pour moi et pas pour un autre client?
–
Je ne sais pas pour qui est la destination. Je suis
programmé pour accepter toute destination soumise par un client
solvable et, à défaut de fournir une autre destination, je dois
me rendre au Dépôt Principal.
–
J'ai une autre question, fis-je plutôt amusé. Combien
cette course au Dépôt Machin-Truc qui se trouve encore loin,
va-t-elle me coûter?
–
Rien du tout. Une somme d'un milliard de crédits a été
déposée à votre usage dans le compteur du tableau de bord ce
matin même.
–
Un milliard de crédits dans le tableau de bord? Wow!
Pourriez-vous en transférer quelques millions sur ma carte de
crédit personnelle?
Je fouillai frénétiquement sur moi en me
demandant où j'avais bien pu fourrer cette maudite carte.
Finalement, je la repérai dans la poche arrière de mon pantalon.
Je l'insérai fébrilement dans la fente du tableau de bord qui
l'ingurgita aussitôt pour la recracher quelques secondes plus
tard.
–
J'ai versé cinq cents millions de crédits sur votre carte
personnelle. Désirez-vous autre chose?
–
C'est très gentil à vous, remerciai-je en reprenant ma
carte.
J'examinai la carte et la soupesai comme
si les crédits électroniques enregistrés dessus allaient
peut-être en augmenter son poids d'une façon perceptible.
Finalement, un peu déçu et surtout très incrédule, je la
replaçai dans ma poche arrière.
–
Maintenant, repris-je, j'aimerais bien me nettoyer et
soigner mes blessures.
Une trousse de premiers soins ainsi qu'un
lavabo de plastique muni d'un unique robinet surgirent par la
paroi de l'habitacle. La trousse était bien garnie en pansements
et en onguents de tous genres et l'eau du robinet était chaude.
J'ouvris quelques contenants pour voir ce qu'il y avait dedans.
Je remarquai tout de suite une autre anomalie : il y avait de
nombreux pots d'onguents, aux formes et aux couleurs variées.
Cependant, ils semblaient tous contenir la même crème rose au
parfum légèrement acide. Je me lavai avec soin et j'appliquai un
peu d'onguent rose sur toutes mes coupures.
Une fois mon traitement corporel terminé,
j'observai un peu le paysage. Il n'y avait aucune route
transversale. Le sol de chaque côté de la route était toujours
couvert d'herbe bleue, transpercée çà et là par des pylônes
gigantesques qui transportaient des masses effarantes de fils
parcourant le ciel dans toutes les directions. Et toujours
personne en vue. La planète, si planète il y avait, semblait
déserte.
Je commençai à douter qu'il pût s'agir de
fils à haute tension destinés à transporter de l'électricité. Il
y avait beaucoup trop de fils sur chaque pylône et ces fils
étaient beaucoup trop près les uns des autres. Il restait
toujours possible qu'il s'agisse de lignes à basse tension. Mais
la basse tension n'est pas utilisée lorsqu'il faut parcourir de
grande distance à cause de la perte engendrée par la résistance
électrique du conducteur. Et depuis le temps que l'on circulait
sur cette route sans jamais voir âme qui vive, je conclus que
ces fils couvraient des distances considérables. Probablement
des millions d'unités. Quelle que soit la signification de cette
mesure sur cette foutue planète.
Je décidai alors qu'il serait instructif
de tenter de faire le bilan de mes souvenirs des événements
antérieurs. Je me souvenais m'être rendu à un hôpital :
l'hôpital universitaire où je devais rejoindre mon vieux copain
Tom Lachance. Il m'avait envoyé depuis cet hôpital par courrier
électronique, une étrange missive m'implorant d'aller le
rejoindre sur-le-champ pour l'aider à résoudre un grave
problème.
Au moment où j'avais lu le message de Tom,
je ne savais pas exactement de quoi il retournait. J'avais
d'abord cru qu'il était lui-même malade. Mais je ne suis pas
médecin, je suis juste informaticien et encore, j'essaie
d'éviter tout ce qui est trop compliqué et qui risquerait de me
donner des maux de tête (ma mécanoïde Z étant, bien sûr, une
exception à cette règle de vie). Comme j'avais toujours éprouvé,
de longue date, une confiance et une admiration sans bornes pour
mon ami Tom, je m'étais mis en route sans la moindre hésitation
dès la réception de son message.
J'étais descendu de la voiture taxi juste
devant le large escalier de marbre blanc de l'hôpital
universitaire. Je me souvenais aussi d'un gamin en fauteuil
roulant, portant une valise déposée à plat sur ses cuisses, et
qui attendait sur le haut du parvis que ses parents le prennent
en photo. Ce devait être son jour de sortie et ses parents
voulaient sans doute en garder un souvenir. J'avais attendu un
peu pour gravir les marches afin ne pas m'imposer sur leur
photo. Mais le père n'arrivait pas à fixer le flash électronique
sur sa caméra. Sa femme l'invectivait pendant qu'il peinait sur
l'adaptateur :
–
Pas comme cela, idiot! Tu dois le faire glisser vers
l'arrière. Et ne touche pas au bouton rouge.
Je m'étais approché pour aider le pauvre
diable. Je n'avais jamais vu une caméra équipée d'un flash aussi
gros. Il devait s'agir d'un très ancien modèle. Soudain, sans
crier gare, l'homme avait appuyé sur le déclencheur manuel et
m'avait projeté un flash étourdissant dans les yeux.
La violence de l'éblouissement avait bien
failli me faire perdre l'équilibre. J'avais fermé les yeux
pendant un instant puis... puis... plus rien! Je ne me rappelais
plus rien jusqu'à ce que je débouche en haut de l'escalier
roulant : j'avais perdu la mémoire! Mais pourquoi? Un simple
éclair dans les yeux ne suffit pas pour effacer la mémoire d'une
personne. Et même en supposant que c'était ce flash qui m'avait
fait perdre la mémoire, j'aurai dû oublier les événements qui
avaient précédé le flash, pas les choses qui se sont produites
après! À moins que j'aie reçu un autre choc plus tard? Par
exemple, au moment d'arriver en haut de l'escalier roulant? Où
encore, il se pouvait que l'on ait effacé ma mémoire par exprès.
Pour faire disparaître une scène compromettante, par exemple?
Une sorte d'amnésie sélective contrôlée?
Mais l'amnésie sélective contrôlée est
tout à fait impossible. On ne peut pas aller dans la tête des
gens et enlever ce qu'on veut tout en conservant ce qui nous
fait plaisir. C'est aussi vertement irréalisable que les
escaliers roulants genre spatio-temporels, que les complexes
autodésintégrant ou que l'herbe bleue dans laquelle poussent
aussi les pylônes.
Ma réflexion prit soudain une autre
tangente. Je me connaissais suffisamment pour pouvoir élaborer
une toute nouvelle série de conjectures basées sur les effets de
ma propre bêtise. Peut-être avais-je volontairement accepté que
l'on efface certains souvenirs de ma mémoire. Un peu comme ce
brave Omnison qui avait délibérément nettoyé une grande partie
de sa mémoire permanente afin de mieux dissimuler le plan de mon
automate Z pour qu'elle ne soit pas volée sur Mars.
Mais comment avais-je pu accepter qu'on me
mette dans une pareille situation? J'étais effrayé par les
implications évidentes de l'état de danger permanent dans lequel
j'avais peut-être imprudemment consenti à me placer. Pourtant,
si j'avais vraiment collaboré à une pareille entreprise, j'avais
certainement eu d'excellentes raisons de le faire. Peut-être
qu'il m'avait été littéralement impossible de refuser. Pourtant,
en ce moment même, les raisons précises qui auraient pu me
pousser à me faire laver le cerveau m'échappaient complètement.
Sans parler des détails de ce que je devais faire si jamais je
parvenais à ce mystérieux Dépôt Principal.
J'avais tellement de questions que je ne
savais plus à quoi je devais réfléchir en premier. Je décidai
unilatéralement que le mieux était de penser à autre chose. À ma
mécanoïde Z par exemple!
Je l'avais vue encore ce matin alors
qu'elle revenait de sa marche quotidienne. Elle adorait se lever
tôt pour aller admirer le lever du soleil. Moi, qui étais plutôt
du genre fainéant, j'attendais son retour en engloutissant des
tranches de pain grillé couvertes de confitures aux fruits de
toutes sortes. Mon lever de soleil à moi, c'était lorsqu'elle
revenait, elle.
Z n'était pas une mécanoïde ordinaire.
Elle n'était ni servile, ni obéissante, ni condescendante. Elle
était assez amusante, très originale, archi-indépendante et
quelquefois elle était carrément insupportable. Elle
fonctionnait sur un principe de feed-back qui, à ma
connaissance, n'avait jamais encore été utilisé dans un autre
mécanoïde. Ce feed-back donnait l'impression à ceux qui savaient
qu'elle était une mécanoïde, qu'elle n'était pas dans son état
normal, qu'elle ne fonctionnait pas correctement, qu'elle était
peut-être brisée, dangereuse même. Mais moi je savais qu'il n'en
était rien. J'en étais plus que certain, j'en étais positivement
convaincu. Si Z possédait ce caractère si aimable et en même
temps si difficile, c'était simplement parce qu'elle était plus
humaine que les autres mécanoïdes et parfois, j'allais même
jusqu'à penser qu'elle était plus humaine que certains des
autres êtres humains de mon entourage. Et peut-être même,
était-elle parfois plus humaine que moi?
Je me rappelais avoir conversé un peu avec
Z durant la matinée. Puis, elle avait vaqué à diverses
occupations comme : lire mon journal informatique en y
complétant les mots croisés avant que je n'aie eu le temps de le
faire moi-même. Se prendre un verre de jus sans remettre le
contenant au frigo (à moins que le contenant soit vide) et en
laissant traîner son verre sale sur le comptoir. Ou bien encore
s'emparer du livre que j'étais en train de lire et se mettre à
le lire en déplaçant mon signet pour indiquer sa place à elle
dans les pages (ce qui ne peut être que pour m'embêter étant
donné que sa mémoire quasi infaillible peut certainement se
rappeler un simple numéro de page). Finalement, elle était
sortie pour faire des courses sans me dire exactement où elle
allait.
Z était vraiment un être merveilleux. Elle
était insouciante, désordonnée, étourdie et impolie. Elle se
moquait continuellement de moi et elle prenait grand soin de ne
jamais suivre les conseils que je lui prodiguais pourtant si
généreusement. Avec le temps, j'étais devenu incapable de me
séparer d'elle.
J'imaginais la réaction de Z lorsqu'on lui
apprendrait que je m'étais égaré sur une planète couverte
d'herbe bleue dont les seuls édifices solides souffraient d'une
fâcheuse tendance à se désintégrer. Elle ferait certainement une
remarque du genre :
«J'admire Daniel, car il est vraiment
doué pour se foutre dans les situations les plus bordéliques qui
soient. Eh bien! Puisqu'il s'est mis tout seul dans ce merdier,
qu'il se débrouille tout seul pour s'en sortir!»
Mais, en fait, cela ne se passerait pas
exactement comme cela. Elle devrait d'abord s'apercevoir que je
n'étais plus à l'appartement. Il faudrait donc que, d'une
manière ou d'une autre, mon absence lui cause d'abord un
quelconque désagrément.
–
C'est certain, pensai-je, que si jamais elle finit, au
bout de quelques années, par remarquer mon absence, elle va
probablement s'inquiéter un peu. Peut-être même va-t-elle
essayer de me retrouver. Elle va regarder dans les placards et
dans la salle de bain, puis elle va abandonner. Jusqu'au moment
où elle n'aura plus aucun crédit à dépenser. Alors là, et là
seulement, ça va barder. Elle va mener son enquête, découvrir la
missive de Tom dans le courrier électronique et elle va
rappliquer à l'hôpital. Et là, je leur conseille de me retrouver
très vite, sinon elle va foutre dans cette bâtisse une pagaille
encore plus considérable que tout ce que ces pauvres gens ont
jamais expérimenté dans leurs vies respectives. Ils vont être
quittes pour faire évacuer les patients par les bouches d'égout,
enfin ceux qui ne se seront pas déjà jetés par la fenêtre de
leur chambre... Chère Z! Comme tu me manques...
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