Remerciements
À Mariane et Jocelyne
pour m'avoir donné le goût de rêver.
À Marilyne et Marie-Ève
pour m'avoir encouragée à réaliser ce rêve.
Aux élèves du groupe 25 et 27 du Transit,
merci de m'avoir accompagnée dans cette aventure.
Chapitre 1
Ce matin là était comme les autres, enfin, presque comme les autres.
Depuis cinq ans déjà, Amy habitait cette immense maison au bord de
l’eau. Elle et son conjoint s’y étaient établis peu après la
naissance de leur premier enfant : Angela. Plus que tout, leur désir
à cette époque était de protéger cet être qu’ils surnommaient
affectueusement leur petit ange. C’est pourquoi ils avaient choisi
ce lieu isolé du reste, dans un coin reculé de la campagne, à l’abri
des regards et surtout, loin des tourments de la ville et de toute
cette violence qui fait partie de la réalité quotidienne des grands
centres. Le voisin le plus près était situé à près d’un kilomètre de
ce site enchanteur et ne se rendaient dans les parages que ceux qui
y habitaient. En fait, les visites étaient extrêmement rares et cela
était bien ainsi.
Amy se rappelait du jour où elle y avait emménagé.
― Es-tu vraiment certaine de vouloir vivre aussi loin de la ville ?
Pense à ton enfant. Comment pourra-t-elle côtoyer ses amies ? Et si
elle désire participer à des activités, comment envisages-tu tous
les déplacements nécessaires ?
Tant de questions que sa mère lui avaient posées dans le but de la
voir changer d’idée. Elle s’inquiétait de voir sa fille s’isoler
ainsi et au lieu de lui dire à quel point cela lui manquerait de la
visiter régulièrement, elle s’était empêtrée en essayant de lui
faire des reproches et en essayant de démontrer qu’elle était une
mère indigne. Ce n’était vraiment pas la manière d’agir avec Amy. En
effet, cela avait fait l’effet d’une bombe et Amy avait tenté d’être
douce en lui répondant.
― Je ne t’ai jamais rien demandé jusqu’à maintenant. Tout ce que je
te demande aujourd’hui maman, c’est d’être heureuse pour moi. Tu
sais à quel point je déteste la ville et que cet endroit magnifique
ne peut que me combler, lui avait alors répondu Amy.
― Mais la maison est tellement délabrée. C’est loin d’être un
château ici, en plus, elle est hors de prix, répliqua sa mère en
dernier recours.
Amy avait mis fin à cette discussion avant de s’emporter en
embrassant sa mère sur le front et en lui faisant la promesse de lui
rendre visite régulièrement avec la petite Angela, ce qui sembla la
rassurer un peu, bien qu’elle ne soit toujours pas convaincue que sa
fille ait fait un bon choix. Cette relation ambiguë entre elle et sa
mère avait toujours fasciné son époux. Comment pouvait-on s’aimer
autant et toujours chercher à se quereller ainsi? Jérémy savait bien
que c’était une façon pour sa belle-mère de se montrer soucieuse du
bien-être de sa fille, mais en quoi cela la regardait après tout?
Cinq ans plus tard, le matin fut comme les autres. Enfin, presque.
Depuis quelques semaines déjà, Angela fréquentait l’école du
village. Ce petit ange au visage adorable avait atteint l’âge où
elle s’éloignait de la protection offerte par le nid familial.
D’ailleurs, depuis près d’un an, Amy avait dû se résigner à
retourner sur le marché du travail et, à son grand désarroi,
graduellement, relâcher son dôme de protection sur sa charmante
fillette. La transition entre l’école et la maison fut donc moins
douloureuse, ayant déjà cette habitude de laisser sa fille à une
femme du village qui s’occupait bien d’Angela. Amy s’était refusée à
utiliser une garderie où l’on retrouvait quantité d’enfants pour une
seule éducatrice. Une collègue lui avait permis de rencontrer cette
Rachel qui demeurait à la maison pour élever ses quatre enfants.
Cette dernière avait accepté généreusement de prendre sous son aile
la petite Angela et l’avait traitée comme un membre de sa propre
famille.
Pour se rendre à l’école, Angela utilisait le transport scolaire
tous les matins et devait effectuer un trajet d’environ une
demi-heure pour arriver à bon port. Comme la route était boisée et
que peu de gens la fréquentaient, Amy avait pris l’habitude
d’accompagner sa fille à l’arrêt, au bord du chemin de gravier. On
ne sait jamais, un animal aurait pu surgir à tout moment et effrayer
la petite. Ses parents avaient tellement désiré qu’elle grandisse en
partageant leur passion de cette vie en pleine nature. De plus, le
sentier conduisant de la maison à la route était bordé de majestueux
chênes qui empêchaient de bien distinguer quelqu’un se trouvant à
l’entrée. Alors, une routine s’était installée. Tous les matins,
avant de se rendre au travail, Amy accompagnait sa fille au bord de
la route et attendait l’autobus avec elle. Une fois Angela montée à
bord, elle partait, l’âme en paix.
Ce matin là, ne fut pas comme les autres. Amy crut voir sa fille
entrer dans l’autobus. Comme à l’habitude, elle partit au-devant du
grand véhicule jaune pour ne pas être retardée par les arrêts
fréquents de ce dernier. Un pincement au cœur, une sensation étrange
l’asphyxia soudain, comme si quelque chose l’avertissait d’un danger
imminent. Au plus profond d’elle-même, un cri : « Maman! ». Comme un
lien tissé serré qu’on essaie de rompre.
Amy décéléra doucement et observa le rétroviseur. L’autobus se
trouvait derrière elle, là où il était supposé se trouver.
Elle ne revint pas sur ses pas ce matin-là. Vous savez, cette
sensation que l’on éprouve lorsqu’on n’est plus certain d’avoir
verrouillé la porte, au point où l’on revient sur ses pas pour
s’assurer l’avoir bel et bien fait ? Cet instant de panique lorsque
l’on ne retrouve pas le porte-monnaie là où on croyait l’avoir
laissé? Et bien, c’était comme cela que se sentait Amy à ce moment
précis. Comme si quelque chose avait échappé à sa mémoire. Un moment
dans l’espace-temps, un infime moment qui pouvait tout bouleverser
de la même façon qu’une porte qu’on a véritablement oublié de
verrouiller peut entraîner de terribles désagréments au retour. Il y
a de ces gestes routiniers où la raison joue son rôle et nous
confirme qu’on s’en fait absolument pour rien, cette raison qui
parlait d’une voix doucereuse à Amy pour lui susurrer: «Calme-toi,
Angela est bel et bien dans cet autobus. Que voudrais-tu qu’il lui
soit arrivé? Elle ne s’est tout de même pas volatilisée sous tes
yeux!»
Ce soir-là, l’ange aux longs cheveux bouclés ne rentra pas de
l’école. Sa raison de vivre n’était pas là où Amy l’attendait. Pas
là où il était prévu qu’elle soit. Pas sur le bord de ce long trajet
qui sentait le cèdre dans les chaleurs d’été et où il faisait bon
respirer lors des journées froides de l’hiver. Cet endroit loin du
reste du monde sembla si effrayant tout à coup.
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