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La trace, roman, Claire Séguin, Fondation littéraire Fleur de Lys

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La trace

 

CLAIRE SÉGUIN

 

Roman, Fondation littéraire Fleur de Lys,

Laval, Québec, 2006, 320 pages.

ISBN 2-89612-164-1

 

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PRÉSENTATION

La trace, roman, Claire Séguin, Fondation littéraire Fleur de Lys

 

Diane Lemaire, ancienne correspondante de guerre au Sierra Leone, rapatriée après avoir commis une faute professionnelle impardonnable, veut se faire oublier.


Marcel Hugo, facteur collectionneur dont la vie et la personne sont d’une insignifiance absolue, cherche à sortir de l’ombre.


Habitant le même immeuble, ils vont se rencontrer, si l’on peut qualifier de rencontre l’attention obsessive du facteur face à une journaliste meurtrie, absorbée par les meurtres en série qu’elle doit couvrir et qui la ramènent inexorablement à ses propres angoisses.


Autour d’eux une mère malade, un curieux camelot, une concierge fouineuse, un étudiant faussement cynique et quelques autres, sans oublier en toile de fond, le monde des médias par lequel on cherche à se démarquer et à s’inscrire dans le temps.


Une histoire de traces : traces qu’on laisse ou qu’on ne laisse pas mais aussi celles que l’on porte en soi.

 

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EXTRAIT

La trace, roman, Claire Séguin, Fondation littéraire Fleur de Lys

 

La morve lui coulait du nez. Il fouilla nerveusement dans ses poches y cherchant un mouchoir, mais il avait oublié le couteau fraîchement aiguisé qu'il venait d'y mettre et se coupa l'intérieur de la main. Pas gravement, mais tout de même assez pour l'emmerder. Maintenant, voilà qu'il coulait de deux endroits alors qu’il n'avait toujours pas de mouchoir. Anticipant la suite des choses, il se demanda s'il ne valait pas mieux abandonner pour aujourd'hui, toutes ces fuites lui semblaient de très mauvais augure. Mais non ! Décidément il était trop nerveux. Il ne devait surtout pas céder à la panique et se laisser démonter par de stupides détails. Ce qu’il fallait faire c’était tout simplement aller de l’avant comme prévu. De toute façon, il était trop tard pour reculer. Se croyant seul, il ramassa un peu de neige qu’il appliqua sur sa main, se moucha en se pinçant le nez, comme il avait vu les clochards le faire. Il se tenait le coude levé bien haut, gardant les jambes largement écartées et le corps projeté vers l'avant comme s'il craignait qu'une gigantesque glaire ne vint lui tomber sur les pieds, et en soufflant très fort, il n'expulsa qu'un long filament visqueux qui peina à se détacher de son appendice. Dès qu'il releva la tête, il aperçut, droit devant lui, le camelot sur le coin de la rue. Il aurait juré qu'il n'y était pas il y avait un moment à peine, et pourtant, assis sur un banc de fortune, il se versait un café de son vieux thermos taché d'encre, avec l'attention de quelqu'un que rien n'avait déconcentré et avec la lenteur de celui qui avait tout son temps. Rien ne laissait croire que le camelot l'eût remarqué. En fait, il l'espérait...

 

L’hôpital Sacré-Cœur n’était plus très loin et elle apercevait, émergeant des bâtiments avoisinants, la cime des peupliers centenaires qui en bordaient l’allée principale. Il était déjà passé onze heures et sa mère ne lui pardonnerait pas d’avoir encore une fois raté le dîner. Elle devait presser le pas si elle voulait arriver à temps. À temps pour s’accrocher à la mémoire d’un temps perdu. À temps pour rattraper tous les petits gestes manqués, toutes ces innombrables attentions que sa mère avait été en droit d’attendre d’elle. Quoi de mieux que ce moment d’intimité où l’heure du repas servait d’exutoire à toutes les sollicitudes ? “ La soupe n'est pas trop chaude ? ”, “ Tiens, je te passe le beurre ”, “ Tu veux mon dessert ? Prends-le si tu en as envie ! Puisque je te dis que je ne le mangerai pas ”, la liste des phrases creuses était pratiquement sans fin. Des ponts dressés entre deux rives étrangères, tant futiles que dérisoires, mais très efficaces pour chasser les silences et éviter les reproches. De fragiles ancrages qu’elle trouvait bien commodes dans les circonstances.

 

Cette fois-ci, elle n’arriverait pas les mains vides. Si seulement sa mère pouvait le remarquer. Elle lui apportait cette meringue en forme de camembert fourrée d'une crème au beurre dont elle ne se rappelait jamais le nom, mais qui, à coup sûr, faisait craquer sa mère. Peut-être qu’en stimulant la zone gourmande… Voilà ce qui pour le moment lui importait, rien de plus. Elle avait juste eu le temps de passer chez ce pâtissier que sa mère aimait tant, Le Titille-papilles, la meilleure pâtisserie en ville ! avait-elle un jour sanctionné, impérieux diktat claironné par sa mère et repris à l’unisson par toute la famille. C’était tout simplement une grande vérité parmi d'autres érigée par le clan qu’elle portait fièrement comme un tartan. Comme autant de petites chevilles fixées dans le vif de la famille qui lui assurait force et cohésion, dont on attendait reconnaissance et appartenance. Que cette pâtisserie fût la meilleure pâtisserie en ville, Diane n’avait jamais jugé nécessaire d’en questionner le bien-fondé et c’était très bien ainsi. Valait mieux limiter les dogmes aux futilités, pensait-elle, à toutes ces petites choses qui ne portaient pas à conséquence. Quant au reste, entretenir un doute raisonnable était probablement ce qu'il y avait de mieux à faire.

 

Toute au plaisir anticipé, elle visualisait la scène, réprimant sans succès un sourire. On aurait dit une petite fille revenant de l’école, fière d’apporter à sa mère son dernier bricolage, sur lequel elle aurait collé plein de petits cœurs pour être certaine qu’elle les vit bien. La petite boîte enrubannée à la main, elle passa tout droit devant le poste de garde lorsqu'on l'interpella brusquement:

 

– Attendez un instant ! Non, pas vous, dit la préposée à son interlocuteur au bout du fil. L’index affirmatif pointé droit sur elle, les sourcils figés dans une pose exclamative, elle s’évertuait à articuler, mais sans émettre aucun son, la bouche grande ouverte et les yeux ronds. Elle faisait tout simplement signe à Diane de patienter le temps qu'elle en finisse. Elle était là au téléphone, à mimer tous les degrés de l'exaspération.

 

– Bonjour ! Comment allez-vous aujourd'hui ? Et sans attendre sa réponse, comme quelqu'un qui a l'habitude de parler toute seule à des traumatisés du cerveau, elle poursuivit sur le même ton à la fois excité, absent et routinier. Ce sera pour une autre fois !

 

– Pardon ?

 

– Les pâtisseries.

 

– ...

 

– Vous ne pourrez pas les lui donner aujourd'hui.

 

– Pourquoi ?

 

– À ce que je vois, personne ne vous a appelé ! C’est toujours la même chose ! Et elle leva les yeux au ciel en hochant la tête.

 

Alors qu’elle s’apprêtait à lui fournir une explication, le téléphone sonna de nouveau et elle reprit sa pantomime. Diane l'abandonna à ses gesticulations décidant qu'elle trouverait ailleurs quelqu'un pouvant la renseigner. Contrairement à l'habitude, il y avait beaucoup d'activité et de désordre sur l'étage. Des escabeaux, de larges bobines de câble électrique et des tuiles de plafond traînaient partout dans le corridor. Tout laissait croire que l’hôpital procédait à l'installation d'un réseau informatique, non pas qu'elle s'y connût, mais ces grandes manœuvres ressemblaient à celles que son journal avait entreprises le mois passé. Elle évita de justesse un monteur bâti comme un déménageur qui reculait sur elle en dévidant une bobine. Non seulement ne s'excusa-t-il pas, mais pire encore, il la foudroya du regard, lui prêtant la malveillante intention de vouloir nuire à son travail, de s’être volontairement mis sur son chemin pour une seule et unique raison, l’emmerder. Le genre de comportement qu’on rencontrait plus souvent sur la route que sur un étage d’hôpital, mais après avoir jaugé la carrure de la brute elle jugea qu'il était préférable de laisser tomber. De toutes façons, cela n’avait aucune importance, pour l’instant ne comptait plus que sa mère et cette petite douceur qu’elle tenait à la main et qu’elle s’apprêtait à lui offrir. Elle accéléra la cadence, accompagnée des appels que crachait un intercom omniprésent, qui demandait le docteur Pasquini en radiologie, le docteur Michaud à l'urgence, donnant l’impression que dans ces grands complexes hospitaliers, on passait son temps à se perdre, à se chercher, à se localiser. On rappelait pour une seconde fois le docteur Michaud lorsqu'elle arriva à la chambre de sa mère. Diane poussa doucement la porte et passa d'abord la tête, la chambre était vide et le lit de sa mère avait été refait. VIDE. Voilà tout ce qu’elle vit, un lit vide ! Une peur panique lui enserra la gorge et lui mordit le cœur, elle vint sur le point de pleurer. Il lui fallait trouver de toute urgence quelqu’un qui put la renseigner. Comme elle sortait, la voisine de chambre de sa mère arriva.

 

– Si vous cherchez votre mère, elle n'est pas là, ils l'ont emmenée cette nuit, l'informa sans ménagement la petite femme aux yeux globuleux.

 

– Où ça ? s'énerva Diane. Où l'ont-ils emmenée ? Que s'est-il passé ?

 

– J'avais tellement mal à la tête. J'ai appelé l'infirmière, mais elle ne vient jamais. Comment voulez-vous que je dorme, même mon oreiller me fait mal, mais... calmez-vous voyons ! Vous n’avez pas à vous en faire, ils ne lui feront rien !

 

– Excusez-moi, lui lança-t-elle sèchement sans vouloir en entendre davantage et elle sortit précipitamment, s'entortilla les pieds dans les câbles et après s'être dégagée en les maudissant, retourna en courant au poste de garde où l'infirmière était à rédiger un rapport. Diane arriva paniquée, à bout de souffle, s'agrippa au comptoir, ce qui ne sembla pas du tout impressionner l'infirmière.

 

 

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AU SUJET DE L'AUTEUR
Claire Séguin

 

Elle est née à Ville-Émard et a fait sa première communion à Rome, mais elle n’est ni italienne et encore moins catholique. On pourrait rajouter que son adolescence s’est poursuivie à Laval et s’est prolongée à Montréal, qu’elle a étudié en mathématique fondamentale et s’est intéressée à la théorie du chaos, mais que présentement elle travaille comme technicienne en électronique. On pourrait dire encore plein de choses, ce serait forcément incomplet, et d’aucune utilité pour le lecteur. Puisqu’au delà de sa petite histoire, la seule pour le moment qui compte véritablement est celle-là même qu’il a entre les mains.

Après des heures passées à triturer le réel, à bûcher sur une fiction qui lui résiste, l’auteure ne peut espérer qu’une seule chose, à savoir que ce premier roman puisse se suffire à lui-même et apporter au lecteur autant de contentement à le lire qu’elle a eu à l’écrire. Voilà tout ce qui importe.
 

 

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