La morve
lui coulait du nez. Il fouilla nerveusement dans ses poches y cherchant
un mouchoir, mais il avait oublié le couteau fraîchement aiguisé qu'il
venait d'y mettre et se coupa l'intérieur de la main. Pas gravement,
mais tout de même assez pour l'emmerder. Maintenant, voilà qu'il coulait
de deux endroits alors qu’il n'avait toujours pas de mouchoir.
Anticipant la suite des choses, il se demanda s'il ne valait pas mieux
abandonner pour aujourd'hui, toutes ces fuites lui semblaient de très
mauvais augure. Mais non ! Décidément il était trop nerveux. Il ne
devait surtout pas céder à la panique et se laisser démonter par de
stupides détails. Ce qu’il fallait faire c’était tout simplement aller
de l’avant comme prévu. De toute façon, il était trop tard pour reculer.
Se croyant seul, il ramassa un peu de neige qu’il appliqua sur sa main,
se moucha en se pinçant le nez, comme il avait vu les clochards le
faire. Il se tenait le coude levé bien haut, gardant les jambes
largement écartées et le corps projeté vers l'avant comme s'il craignait
qu'une gigantesque glaire ne vint lui tomber sur les pieds, et en
soufflant très fort, il n'expulsa qu'un long filament visqueux qui peina
à se détacher de son appendice. Dès qu'il releva la tête, il aperçut,
droit devant lui, le camelot sur le coin de la rue. Il aurait juré qu'il
n'y était pas il y avait un moment à peine, et pourtant, assis sur un
banc de fortune, il se versait un café de son vieux thermos taché
d'encre, avec l'attention de quelqu'un que rien n'avait déconcentré et
avec la lenteur de celui qui avait tout son temps. Rien ne laissait
croire que le camelot l'eût remarqué. En fait, il l'espérait...
L’hôpital Sacré-Cœur n’était plus très loin et elle apercevait,
émergeant des bâtiments avoisinants, la cime des peupliers centenaires
qui en bordaient l’allée principale. Il était déjà passé onze heures et
sa mère ne lui pardonnerait pas d’avoir encore une fois raté le dîner.
Elle devait presser le pas si elle voulait arriver à temps. À temps pour
s’accrocher à la mémoire d’un temps perdu. À temps pour rattraper tous
les petits gestes manqués, toutes ces innombrables attentions que sa
mère avait été en droit d’attendre d’elle. Quoi de mieux que ce moment
d’intimité où l’heure du repas servait d’exutoire à toutes les
sollicitudes ? “ La soupe n'est pas trop chaude ? ”, “ Tiens, je te
passe le beurre ”, “ Tu veux mon dessert ? Prends-le si tu en as envie !
Puisque je te dis que je ne le mangerai pas ”, la liste des phrases
creuses était pratiquement sans fin. Des ponts dressés entre deux rives
étrangères, tant futiles que dérisoires, mais très efficaces pour
chasser les silences et éviter les reproches. De fragiles ancrages
qu’elle trouvait bien commodes dans les circonstances.
Cette
fois-ci, elle n’arriverait pas les mains vides. Si seulement sa mère
pouvait le remarquer. Elle lui apportait cette meringue en forme de
camembert fourrée d'une crème au beurre dont elle ne se rappelait jamais
le nom, mais qui, à coup sûr, faisait craquer sa mère. Peut-être qu’en
stimulant la zone gourmande… Voilà ce qui pour le moment lui importait,
rien de plus. Elle avait juste eu le temps de passer chez ce pâtissier
que sa mère aimait tant, Le Titille-papilles, la meilleure
pâtisserie en ville ! avait-elle un jour sanctionné, impérieux diktat
claironné par sa mère et repris à l’unisson par toute la famille.
C’était tout simplement une grande vérité parmi d'autres érigée par le
clan qu’elle portait fièrement comme un tartan. Comme autant de petites
chevilles fixées dans le vif de la famille qui lui assurait force et
cohésion, dont on attendait reconnaissance et appartenance. Que cette
pâtisserie fût la meilleure pâtisserie en ville, Diane n’avait jamais
jugé nécessaire d’en questionner le bien-fondé et c’était très bien
ainsi. Valait mieux limiter les dogmes aux futilités, pensait-elle, à
toutes ces petites choses qui ne portaient pas à conséquence. Quant au
reste, entretenir un doute raisonnable était probablement ce qu'il y
avait de mieux à faire.
Toute au
plaisir anticipé, elle visualisait la scène, réprimant sans succès un
sourire. On aurait dit une petite fille revenant de l’école, fière
d’apporter à sa mère son dernier bricolage, sur lequel elle aurait collé
plein de petits cœurs pour être certaine qu’elle les vit bien. La petite
boîte enrubannée à la main, elle passa tout droit devant le poste de
garde lorsqu'on l'interpella brusquement:
– Attendez
un instant ! Non, pas vous, dit la préposée à son interlocuteur au bout
du fil. L’index affirmatif pointé droit sur elle, les sourcils figés
dans une pose exclamative, elle s’évertuait à articuler, mais sans
émettre aucun son, la bouche grande ouverte et les yeux ronds. Elle
faisait tout simplement signe à Diane de patienter le temps qu'elle en
finisse. Elle était là au téléphone, à mimer tous les degrés de
l'exaspération.
– Bonjour !
Comment allez-vous aujourd'hui ? Et sans attendre sa réponse, comme
quelqu'un qui a l'habitude de parler toute seule à des traumatisés du
cerveau, elle poursuivit sur le même ton à la fois excité, absent et
routinier. Ce sera pour une autre fois !
– Pardon ?
– Les
pâtisseries.
– ...
– Vous ne
pourrez pas les lui donner aujourd'hui.
– Pourquoi ?
– À ce que
je vois, personne ne vous a appelé ! C’est toujours la même chose ! Et
elle leva les yeux au ciel en hochant la tête.
Alors
qu’elle s’apprêtait à lui fournir une explication, le téléphone sonna de
nouveau et elle reprit sa pantomime. Diane l'abandonna à ses
gesticulations décidant qu'elle trouverait ailleurs quelqu'un pouvant la
renseigner. Contrairement à l'habitude, il y avait beaucoup d'activité
et de désordre sur l'étage. Des escabeaux, de larges bobines de câble
électrique et des tuiles de plafond traînaient partout dans le corridor.
Tout laissait croire que l’hôpital procédait à l'installation d'un
réseau informatique, non pas qu'elle s'y connût, mais ces grandes
manœuvres ressemblaient à celles que son journal avait entreprises le
mois passé. Elle évita de justesse un monteur bâti comme un déménageur
qui reculait sur elle en dévidant une bobine. Non seulement ne
s'excusa-t-il pas, mais pire encore, il la foudroya du regard, lui
prêtant la malveillante intention de vouloir nuire à son travail, de
s’être volontairement mis sur son chemin pour une seule et unique
raison, l’emmerder. Le genre de comportement qu’on rencontrait plus
souvent sur la route que sur un étage d’hôpital, mais après avoir jaugé
la carrure de la brute elle jugea qu'il était préférable de laisser
tomber. De toutes façons, cela n’avait aucune importance, pour l’instant
ne comptait plus que sa mère et cette petite douceur qu’elle tenait à la
main et qu’elle s’apprêtait à lui offrir. Elle accéléra la cadence,
accompagnée des appels que crachait un intercom omniprésent, qui
demandait le docteur Pasquini en radiologie, le docteur Michaud à
l'urgence, donnant l’impression que dans ces grands complexes
hospitaliers, on passait son temps à se perdre, à se chercher, à se
localiser. On rappelait pour une seconde fois le docteur Michaud
lorsqu'elle arriva à la chambre de sa mère. Diane poussa doucement la
porte et passa d'abord la tête, la chambre était vide et le lit de sa
mère avait été refait. VIDE. Voilà tout ce qu’elle vit, un lit vide !
Une peur panique lui enserra la gorge et lui mordit le cœur, elle vint
sur le point de pleurer. Il lui fallait trouver de toute urgence
quelqu’un qui put la renseigner. Comme elle sortait, la voisine de
chambre de sa mère arriva.
– Si vous
cherchez votre mère, elle n'est pas là, ils l'ont emmenée cette nuit,
l'informa sans ménagement la petite femme aux yeux globuleux.
– Où ça ?
s'énerva Diane. Où l'ont-ils emmenée ? Que s'est-il passé ?
– J'avais
tellement mal à la tête. J'ai appelé l'infirmière, mais elle ne vient
jamais. Comment voulez-vous que je dorme, même mon oreiller me fait mal,
mais... calmez-vous voyons ! Vous n’avez pas à vous en faire, ils ne lui
feront rien !
–
Excusez-moi, lui lança-t-elle sèchement sans vouloir en entendre
davantage et elle sortit précipitamment, s'entortilla les pieds dans les
câbles et après s'être dégagée en les maudissant, retourna en courant au
poste de garde où l'infirmière était à rédiger un rapport. Diane arriva
paniquée, à bout de souffle, s'agrippa au comptoir, ce qui ne sembla pas
du tout impressionner l'infirmière.
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