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Ohnitsirâ, roman, Daniel Michaud, Fondation littéraire Fleur de Lys

 

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Ohnitsirâ

DANIEL MICHAUD

Roman,

Fondation littéraire Fleur de Lys,

Montréal, 2008, 540 pages.

ISBN 978-2-89612-237-0

 

Présentation

Extrait

Biographie

Bibliographie

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Présentation

 

Fin d’été. Un même rêve revient hanter Leih Dymtcha qui fait de ses visites au bistrot autant d’évasions salutaires que la passion du café aide à concrétiser. Une insolite rencontre de même que la découverte d’une invraisemblable librairie grandiront son désir de connaître l’origine et le sens de ce songe revenant. L’éloignement de l’ordinaire s’impose alors. Son départ annoncera un voyage intuitif qui bouleversera sa vie et celle de Naleb Abfa, sa compagne de toujours.


De surprenantes expériences marqueront ses efforts pour connaître l’obscur dessein dont il croit être l’objet. Les découvertes, au Kamouraska, d’une vallée cachée, des surprenants monadnocks et d’un manoir abandonné lui feront approcher l’occulte vérité que porte l’homme imaginant. Le temps d’un automne, Leih Dymtcha et Idany Sordhu, l’étrangère du bistrot, connaîtront ainsi l’inquiétant parcours des êtres emportés par les vertiges de l’imaginaire.

 

 

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Extrait

 

Préambule


L’imaginaire n’est pas qu’une apparence. Il provient de faits qu’il revient au créateur de transmettre suivant son art. L’intériorité autant que la part sensible et observable de l’être en sont le creuset.
La littérature est une des voix de l’imaginaire. Elle offre un spectre où le réalisme le plus brutal côtoie l’onirisme le plus abstrait dans un discours tantôt univoque tantôt plurivoque oscillant entre ces extrêmes.


L’écriture imaginante peut donc être l’expression, ou le passage au monde objectif, d’insaisissables états et perceptions dites subjectives. Elle est alors dotée d’intimité. Ainsi, lorsque ces choses s’écrivent, elles affichent l’écart séparant l’ordinaire de l’exceptionnel de l’existence. Cette inévitable distanciation existe entre l’oeuvre et le lecteur qui, si elle n’était pas, affecterait l’authenticité de l’acte créateur et de sa vérité.


L’imaginaire n’est donc jamais innocent. Il est un fait d’expérience qui puise à même l’existence de l’écrivain et son besoin d’en exprimer l’obscurité.


Ce roman raconte, dans l’horizon palpable des mots, qu’il en existe un second, discret, signifiant et vrai qui habite tous les êtres. En révéler une part ou en conserver le secret est une liberté.

Daniel Michaud

 

 

* * *

 

 

 

Ohnitsirâ

 

D’abîme en abîme, l’esprit voyage entre ces mondes. Une ivresse particulière fait chavirer notre pensée, un bonheur étrange, mes amis, quelque chose comme un long vertige, sans l’horreur de la chute, et le sentiment d’une liberté infinie.

 

 

Julien Green


 

* * *

 

 

Prélude


Il est un lieu, au-delà des sens, à la frontière du visible et de l’inerte.

Nuits... jours... nuits... au cœur de l’éphémère, telle une bête à l’affût, est le deuxième horizon.

Visages indistincts, formes fluides se déplacent et surgissent...

si près qu’un souffle humain est perceptible.

Visions ou rêves.

Espoirs ou désirs.

Vagues sensations diluées dans les confusions de l’existence.
Une présence, il le sait.

Par l’esprit, il en magnifie la beauté, rempart contre sa folie.
 

 

 

* * *

 

Je le devinais bien, la beauté est sans pitié, on ne la regarde pas, c’est elle qui vous regarde et qui ne pardonne pas.

 

 

Bilan d’une vie

N. Kazantzaki

 

 

* * *

 

 

Chapitre 1

 

Le rêve

Le ciel, les armures, les oriflammes, les chevaux. Dans la poussière soulevée, les couleurs éclatent et percent étrangement: les bleus, le blanc, les pourpres, le noir... le cirque de la bataille, dans sa férocité extrême, donne aux teintes des éclats sonores comme des chocs. Les cris, les hourras, les clameurs... l’acharnement à détruire, à s’opposer, à donner la mort au nom d’une cause équivoque.

L’animal, vif et assuré, obéit par coups violents aux ordres du cavalier. L’épée, forte et légère, vole, plonge, frappe en tous sens, affolée, libre, impétueuse. Aucun obstacle n’en ralentit la course. L’élan, imprévisible dans sa fulgurance, n’atteint personne. Les tourbillons, en sinistres arabesques, entraînent pourtant les vies, laissent dans leur sillage mort et souffrance.

Par moments, les flèches légères surgissent des murailles et tombent en désordre sur la troupe assaillie. Le cavalier ne craint la menace venue du ciel. Il en a connu de plus grandes, nées au cœur de l’homme. Dans la tempête, l’armure brille et le grandit. Les armes ennemies marquent à peine l’acier taché de sueurs épaisses.

Sa force surprend: il ne ressent la fatigue. Le combat, tel un mirage impossible, éprouve peu, mais le marque étrangement. Les heurts semblent parfois cesser ou peut-être seulement s'atténuer, par intermittence. Le temps se couvre, l’atmosphère s’opacifie, des nuages de sable et de poussières s’agglomèrent en nébuleuses passagères.

Qu’est-ce que cela? Le silence, véritable ou illusoire, fige soudainement le grouillant magma d’une bataille insensée. Un silence comme un appel, une rumeur inquiétante, un bruit insolite au milieu d’une foire animée par la rage et le dégoût. Démesure tragique. Spectacle cruel où l’aberration règne et dépose sur les visages le masque de l’indifférence. Victoires et défaites produisent semblable néant chez les âmes abandonnées.

Une clameur monte de la plaine désertique. Le vent! Le guerrier revit, émerge des cendres, détourne sa monture pour aller, à gauche à droite, encore et encore, frapper l’assaillant multiple qui investit l’enceinte de sa forteresse.

Le vent tourne. Cette folie meurtrière serait-elle étrangère à la vie? Fatalité. S’accrocher au vivant. L’homme se bat, égaré entre vie et mort.

Depuis quand ce dernier assaut? Peut-on encore compter victimes et vainqueurs? Le guerrier est là, querellant sans répit sans haine contre un ennemi sans visage. Le ciel! L’homme devine l’azur par-delà les irruptions grisâtres, par-delà les défenses ouvertes. Un chaos où s’enfoncent mille hommes apeurés et survoltés est une hystérie.

* * *

Les javelots! Les lances! La peur, profonde, réelle, enfin! L’étourdissement cesse. Au-dessus des murs éclatés, les formations de jets meurtriers, projetés depuis l’extérieur, pleuvent et sifflent cruellement. Les pointes tranchent l’air, fondent sur la cohorte cernée! Portées par la bourrasque, elles pénètrent le cœur de la grande place où hommes et bêtes meurent inlassablement.

Il lève les yeux vers le ciel souillé. Hagard. Se dresse avec peine sur la fière monture, obstinée dans sa soumission. L’animal, infatigable, crée un macabre manège: fonce, tournoie, se cabre, attaque l’adversaire culbuté, frappe l’un, l’autre, de ses flancs, de ses sabots d’où se détachent croûtes et caillots de sable noirci.

Une douleur, inhumaine.

Le combattant résiste, s’obstine contre le destin, s’invente une durée.

S’il devait survivre, le mal, tel un prédateur patient, attendrait là, dans le creux de son dos. Le mal, à jamais, quelque part dans sa vie.

Le dard, solide dans l’os. L’homme, révolté, atterré. Les mains, atteintes de puissants spasmes, agrippent désespérément la selle. La douleur éveille le souvenir d’imparables et intimes trahisons. La monture hésite, subitement. Le maître ne répond plus. Soudain, les mouvements anarchiques de la bête brisent sec l’arme géante fixée dans la carapace d’acier d’un corps vaincu.

Aveugle, le cavalier perçoit la chaleur des filets de sang qui, sous le métal écorché, se répandent sur les hanches en fines et mortelles coulées.

La peur. L’abandon. L’homme implore l’achèvement. De la panse lacérée et frémissante de l’animal, se mêlent puis tombent sur le sol ravagé les sangs confondus de l’homme et de la bête tiédis par le souffle fétide de la mort. Projetée vers l’arrière, la tête de l’homme se renverse mollement et ne se relève plus. Une dernière fois, les yeux accablés fixent un impossible horizon. 

* * *

 

Leih sursauta. Ce cauchemar! Il s’assoit et attend, immobile, sur le rebord du lit. Comme si le rêve rôdait encore: il craint de se rendormir. La chambre, refroidie, lui paraît sans vie. L’effet se dissipe à peine. Ce n’était qu’un rêve. L’engourdissement demeure. Le jour est-il si proche? La somnolence pouvait retrouver sa nuit. Le rêve!

 

La vie reviendra, la vision retraitera. Cela reste supportable, malgré tout. Il attend que se produise quelque banalité, une scène détachée de cet irréel. Rien autour ne rappelle plus le surgissement nocturne, rien de visible ne rappelle le songe si ce n’est cette douleur... et le réveil et cette attente... absurde: espérer un signe de la vie, que quelque chose secoue cette chambre, cette fixité? Il ferme les yeux. Une atteinte sur son visage, sur sa peau, comme un jet de sel fin. Il étouffe, tousse puis inspire à fond.

 

La pièce est si froide! Réapparaît le frisson initial, soubresaut du songe mourant. De quel passé? Pourquoi chercher? La torpeur n’est plus.

 

Rassurante dans la lumière nouvelle, la chambre revit. Endormie, couchée contre lui, Naleb respire d’un souffle régulier, profond et paisible, le corps nu à demi dégagé de l’épaisse couverture matelassée. Leih se tourne vers le pied du lit où, dans son brusque éveil, il avait repoussé le lourd édredon, exposant à l’air frais le corps découvert. La petite ombre du sexe trace un dessin partiel sur blanc de peau. Dans la demi-clarté, il aimait ce sombre éclat et cette forme souple qui créait plis et replis dans la toile fine des draps. Faibles vagues d’une eau calme sous la lune blanche.

 

L’homme se projette vers l’avant de manière à basculer hors du lit. La douleur revient, interrompt le mouvement. À mi-hauteur du dos, une aiguille s’enfonce. Le mal. Ce rêve! Je n’y suis plus, je n’y suis plus!

 

Bientôt, il ne reste qu’un inconfort radiant, comme un faible signal installé. C’est profond au-dedans. Une petite plaie, bien sentie, veille dans la chair. Ça cessera. L’image kafkaïenne de l’objet enfoncé dans la carapace du malheureux insecte: je suis incrusté! Il frémit un peu à l’idée d’être pareillement atteint d’une impossible et sombre transformation. Sa chair! Creusée par une scène nocturne. Mais il oubliera. Sous le soleil, au milieu des bruits humains, il oubliera! Cette fois encore. L’impression reste, mais ne me domine pas. Chasser l'appréhension. Inutile de s’opposer ou combattre exagérément. Seulement une humeur de l’esprit! Il suffirait, c’était inévitable, de s’en distraire correctement, d’adopter et de croire en l’ordinaire.

 

Rituel matinal des préparatifs, du départ. Invariablement. Vivre des événements, tels qu’ils sont, ignorer les nuits illusoires. S’emparer des jours. Ce n’est pas un choix, pas encore.

 

Laissant Naleb à son repos, Leih quitte la maison aussitôt le repas achevé. Ne s’attarde dans un silence qui n’est plus le sien. Profiter au mieux des premiers pas dans le matin. Décisive, la volonté marque sa solitude d’une durée palpable. Accès de joie: il se rappelle soudain... cette journée est une préparatoire de session, sans présence d’étudiants! Ou était-ce simplement la tranquillité des petites rues désertes qui donnait cet éclat? Le calme, comme un rare parfum qu’on hume bellement. Randonnée salutaire: au cœur de l’indolence précaire de la cité, l’homme perçoit le pouls de sa vie.

 

Leih s’éloigne sans se hâter, attentif au bruit de ses pas sur le pavé encore froid. Le jour porte l’air particulier de l’automne.

 

Sous les grands arbres colorés d’une rue bienfaisante, un homme marche, léger. Un homme apaisé.

 

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Biographie

 

Né à Montréal en 1946, il déménage à Longueuil alors qu’il n’a que 3 ans. Les étés de son enfance se partagent entre la banlieue et Lac Mégantic, petite ville des Cantons de l’est où habitent ses grands-parents maternels. Pendant ces séjours vécus loin de la ville, il connaîtra des expériences (l’affection de ses tantes et un premier amour secret), des événements (fêtes publiques nocturnes au parc, mouvements des locomotives à vapeur, tempêtes sur le lac et les montagnes, aventures dans le vieux pommier de grand-père), des lieux et objets (maison sous les arbres, tableaux anciens, vieille gare de triage, érables

centenaires et gardiens) qui marqueront profondément sa sensibilité et nourriront son imaginaire.
 

En 1959, il entreprend des études classiques au Collège Sainte-Marie, à Montréal. Longue période studieuse interrompue un temps par un « voyage coup de tête» au Guatémala et au Mexique où il découvre Chichen Itza, ville sacrée de la civilisation maya, où l’observatoire astronomique et la grande pyramide deviennent les premières représentations d’un ailleurs mystérieux, existant et tangible. Cette expérience participera à la genèse de son futur roman. Les fortes exigences du milieu d’étude répondent à son besoin d’apprendre et approcher les aspects plus abstraits ou subjectifs de la connaissance. La philosophie lui sera ici d’une aide précieuse. Il fréquentera la librairie d’Henri Tranquille ainsi que les lieux plus secrets de la réserve de la bibliothèque du Sainte-Marie et les couloirs souterrains du vieux collège, lieux évocateurs de quelque accessible et signifiant inconnu. Les représentations symboliques universelles - parmi lesquelles l’art égyptien et les arts roman et gothique – sont alors d’exemplaires et émouvantes manifestations de l’imaginaire humain à faire vivre. Le sentiment de densité s’approfondit chez lui par l’appropriation des oeuvres monumentales anciennes des ouvriers de la pierre, ceux des mégalithes, des cathédrales, des pyramides, et des sculptures monumentales contemporaines de pierre et métal.


Enseignant en langue seconde dans les COFI (Centre d’orientation et de formation des immigrants) de 1972 à 1997, Daniel Michaud démontre son besoin de voir au-delà de l’acquis, de la vérité immédiatement préhensible de l’expérience. Se positionnant hors des sentiers battus, il développe une approche pédagogique où la communication interpersonnelle précède la fonction sociale qui est l’objet premier d’un tel apprentissage. Chargé de cours à l’UQAM pendant plusieurs années, il introduira les futurs enseignants à cette pratique novatrice de la didactique des langues secondes. Conférences, ateliers, recherches empiriques et activités de supervision de futurs enseignants s’ajouteront à l’activité principale de formation auprès des adultes immigrants. Sa carrière de professeur sera ponctuée par trois parutions dont deux reliées étroitement à son enseignement: L’histoire du Canada et du Québec en quelques épisodes – introduction à l’histoire destinée aux stagiaires – et son « legs professionnel», un an avant de mettre fin à sa carrière d’enseignant: La communication formative.


Déménagé au Kamouraska en 1997, il s’occupera essentiellement de travaux manuels dans l’environnement d’une petite forêt et des paysages saisissants de cette région du Québec. Lorsque, en 2003, sa compagne, Jocelyne Bélanger, ouvre une petite galerie d’art sur leur petite terre, il se remettra au dessin à l’encre de Chine et à l’écriture, à savoir la composition de textes pour les toiles et aquarelles de son épouse ainsi que pour ses propres oeuvres. Cet exercice d’écriture s’ajoute à la rédaction, débutée en 1990, de son premier roman et dont l’idée centrale traite du besoin de s’approprier et faire durer l’imaginaire approché et les émois qu’il fait naître.


Aujourd’hui, au milieu des horizons du Kamouraska marqués par les singulières buttes rocheuses nommées monadnocks, au milieu des discrètes vallées et des champs clos, il partage son temps entre l’écriture, le dessin et l’implication communautaire dans son village d’adoption, Saint-André-de-Kamouraska.
 

 

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Bibliographie

 

L’histoire du Canada et du Québec en quelques épisodes,
éditions Guérin, Montréal 1979.

L’expression et la formation par l’ordinateur,
en collaboration avec B. Michaud, Vézina éditeur, Montréal, 1986.

La communication formative,
les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 1996.

 

 

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