Ohnitsirâ
des
horizons
Hymne
* * *
Je le devinais bien, la beauté est sans
pitié, on ne la regarde pas,
c’est elle qui vous regarde et qui ne
pardonne pas.
Bilan d’une vie
N. Kazantzaki
* * *
Chapitre 1 - Le rêve (Intrégral)
Le ciel, les armures, les oriflammes, les
chevaux. Dans la poussière soulevée, les
couleurs éclatent et percent étrangement:
les bleus, le blanc, les pourpres, le
noir... le cirque de la bataille, dans sa
férocité extrême, donne aux teintes des
éclats sonores comme des chocs. Les cris,
les hourras, les clameurs... l’acharnement à
détruire, à s’opposer, à donner la mort au
nom d’une cause équivoque.
L’animal, vif et assuré, obéit par coups
violents aux ordres du cavalier. L’épée,
forte et légère, vole, plonge, frappe en
tous sens, affolée, libre, impétueuse. Aucun
obstacle n’en ralentit la course. L’élan,
imprévisible dans sa fulgurance, n’atteint
personne. Les tourbillons, en sinistres
arabesques, entraînent pourtant les vies,
laissent dans leur sillage mort et
souffrance.
Par moments, de fines flèches surgissent
des murailles et tombent en désordre sur la
troupe assaillie. Le cavalier ne craint la
menace venue du ciel. Il en a connu de plus
grandes, nées au cœur de l’homme. Dans la
tempête, l’armure brille et le grandit. Les
armes ennemies marquent à peine l’acier
taché de sueurs épaisses.
Sa force surprend: il ne ressent la
fatigue. Le combat, tel un mirage
impossible, éprouve peu, mais le marque
étrangement. Les heurts semblent parfois
cesser ou peut-être seulement s'atténuer,
par intermittence. Le temps se couvre,
l’atmosphère s’opacifie, des nuages de sable
et de poussières s’agglomèrent en nébuleuses
passagères.
Qu’est-ce que cela? Le silence, véritable
ou illusoire, fige soudainement le
grouillant magma d’une bataille insensée. Un
silence comme un appel, une rumeur
inquiétante, un bruit insolite au milieu
d’une foire animée par la rage et le dégoût.
Démesure tragique. Spectacle cruel où
l’aberration règne et dépose sur les visages
le masque de l’indifférence. Victoires et
défaites produisent semblable néant chez les
âmes abandonnées.
Une clameur monte de la plaine
désertique. Le vent! Le guerrier revit,
émerge des cendres, détourne sa monture pour
aller, à gauche à droite, encore et encore,
frapper l’assaillant multiple qui investit
l’enceinte de sa forteresse.
Le vent tourne. Cette folie meurtrière
serait-elle étrangère à la vie? Fatalité.
S’accrocher au vivant. L’homme se bat, égaré
entre vie et mort.
Depuis quand ce dernier assaut? Peut-on
encore compter victimes et vainqueurs? Le
guerrier est là, querellant sans répit sans
haine contre un ennemi sans nom. Le ciel!
L’homme devine l’azur par-delà les
irruptions grisâtres, par-delà les défenses
ouvertes. Le chaos où s’enfoncent mille
hommes apeurés et survoltés est une
hystérie.
* * *
Les javelots! Les lances! La peur,
profonde, réelle, enfin! L’étourdissement
cesse. Au-dessus des murs éclatés, les
formations de jets meurtriers, projetés
depuis l’extérieur, pleuvent et sifflent
cruellement. Les pointes tranchent l’air,
fondent sur la cohorte cernée! Portées par
la bourrasque, elles pénètrent le cœur de la
grande place où hommes et bêtes meurent
inlassablement.
Il lève les yeux vers le ciel souillé.
Hagard. Se dresse avec peine sur la fière
monture, obstinée dans sa soumission.
L’animal, infatigable, crée un macabre
manège: fonce, tournoie, se cabre, attaque
l’adversaire culbuté, frappe l’un, l’autre,
de ses flancs, de ses sabots d’où se
détachent croûtes et caillots de sable
noirci.
Une douleur, inhumaine.
Le guerrier résiste, s’obstine contre le
destin, s’invente une durée.
S’il devait survivre, le mal, tel un
prédateur patient, attendrait là, dans le
creux de son dos. Le mal, à jamais, quelque
part en lui.
Le dard, solide dans l’os. L’homme,
révolté, atterré. Les mains, atteintes de
puissants spasmes, agrippent désespérément
la selle. La douleur éveille le souvenir
d’imparables et intimes trahisons. La
monture hésite, subitement. Le maître ne
répond plus. Soudain, les mouvements
anarchiques de la bête brisent sec l’arme
géante fixée dans la carapace d’acier d’un
corps vaincu.
Aveugle, le cavalier perçoit la chaleur
des filets de sang qui, sous le métal
écorché, se répandent sur les hanches en
fines et mortelles coulées.
La peur. L’abandon. L’homme implore
l’achèvement. De la panse lacérée et
frémissante de l’animal, se mêlent puis
tombent sur le sol ravagé les sangs
confondus de l’homme et de la bête atteinte
par le souffle fétide de la mort. Projetée
vers l’arrière, la tête de l’homme se
renverse mollement et ne se relève plus. Une
dernière fois, les yeux accablés fixent un
impossible horizon.
* * *
Leih sursauta. Ce cauchemar! Il
s’assoit et attend, immobile, sur le rebord
du lit. Comme si le rêve rôdait encore: il
craint de se rendormir. La chambre,
refroidie, lui paraît sans vie. L’effet se
dissipe à peine. Ce n’était qu’un rêve.
L’engourdissement demeure. Le jour est-il si
proche? La somnolence pouvait retrouver sa
nuit. Le rêve!
La vie reviendra, la vision retraitera.
Cela reste supportable, malgré tout. Il
attend que se produise quelque banalité, une
scène détachée de cet irréel. Rien autour ne
rappelle plus le surgissement nocturne, rien
de visible ne rappelle le songe si ce n’est
cette douleur... et le réveil et cette
attente... absurde: espérer un signe de
la vie, que quelque chose secoue cette
chambre, cette fixité? Il ferme les
yeux. Une atteinte sur son visage, sur sa
peau, comme un jet de sel fin. Il étouffe,
tousse puis inspire à fond.
La pièce est si froide! Réapparaît le
frisson initial, soubresaut du songe
mourant. De quel passé? Pourquoi
chercher? La torpeur n’est plus.
Rassurante dans la lumière nouvelle, la
chambre revit. Endormie, couchée contre lui,
Naleb respire d’un souffle régulier, profond
et paisible, le corps nu à demi dégagé de
l’épaisse couverture matelassée. Leih se
tourne vers le pied du lit où, dans son
brusque éveil, il avait repoussé le lourd
édredon, exposant à l’air frais le corps
libéré. La petite ombre du sexe trace un
dessin partiel sur blanc de peau. Dans la
demi-clarté, il aimait ce sombre éclat et
cette forme souple qui créait plis et replis
dans la toile fine des draps. Faibles
vagues d’une eau calme sous la lune blanche.
L’homme se projette vers l’avant de manière
à basculer hors du lit. La douleur revient,
interrompt le mouvement. À mi-hauteur du
dos, une aiguille s’enfonce. Le mal. Ce
rêve! Je n’y suis plus, je n’y suis plus!
Bientôt, il ne reste qu’un inconfort
radiant, comme un faible signal installé.
C’est profond au-dedans. Une petite
plaie, bien sentie, veille dans la chair.
Ça cessera. L’image kafkaïenne de
l’objet enfoncé dans la carapace du
malheureux insecte: je suis incrusté!
Il frémit un peu à l’idée d’être
pareillement atteint d’une impossible et
sombre transformation. Sa chair! Ouverte
par une scène nocturne. Mais il
oubliera. Sous le soleil, au milieu des
bruits humains, il oubliera! Cette fois
encore. L’impression reste, mais ne me
domine pas. Chasser l'appréhension.
Inutile de s’opposer ou combattre
exagérément. Seulement une humeur de
l’esprit! Il suffirait, c’était
inévitable, de s’en distraire correctement,
d’adopter et de croire l’ordinaire.
Rituel matinal des préparatifs, du départ.
Invariablement. Vivre des événements, tels
qu’ils sont, ignorer les nuits illusoires.
S’emparer des jours. Ce n’est pas un
choix, pas encore.
Laissant Naleb à son repos, Leih quitte la
maison aussitôt le repas achevé. Ne
s’attarde dans un silence qui n’est plus le
sien. Profiter au mieux des premiers pas
dans le matin. Décisive, la volonté marque
sa solitude d’une durée palpable. Accès de
joie: il se rappelle soudain... cette
journée est une préparatoire de session,
sans présence d’étudiants! Ou était-ce
simplement la tranquillité des petites rues
désertes qui donnait cet éclat? Le calme,
comme un rare parfum qu’on hume bellement.
Randonnée salutaire: au cœur de l’indolence
précaire de la cité, l’homme perçoit le
pouls de sa vie.
Leih s’éloigne sans se hâter, attentif au
bruit de ses pas sur le pavé encore froid.
Le jour porte l’air particulier de l’automne
annoncé.
Sous les grands arbres colorés d’une rue
bienfaisante, un homme marche, léger. Un
homme apaisé.
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