Ohnitsirâ
D’abîme en abîme, l’esprit voyage
entre ces mondes. Une ivresse particulière fait
chavirer notre pensée, un bonheur étrange, mes amis,
quelque chose comme un long vertige, sans l’horreur
de la chute, et le sentiment d’une liberté infinie.
Julien Green
* * *
Prélude
Il est un lieu, au-delà des sens, à la frontière du
visible et de l’inerte.
Nuits... jours... nuits... au cœur de l’éphémère,
telle une bête à l’affût, est le deuxième horizon.
Visages indistincts, formes fluides se déplacent et
surgissent...
si près qu’un souffle humain est perceptible.
Visions ou rêves.
Espoirs ou désirs.
Vagues sensations diluées dans les confusions de
l’existence.
Une présence, il le sait.
Par l’esprit, il en magnifie la beauté, rempart
contre sa folie.
* * *
Je le devinais bien, la beauté
est sans pitié, on ne la regarde pas, c’est elle qui
vous regarde et qui ne pardonne pas.
Bilan
d’une vie
N.
Kazantzaki
* * *
Chapitre 1
Le rêve
Le ciel, les armures, les
oriflammes, les chevaux. Dans la poussière soulevée,
les couleurs éclatent et percent étrangement: les
bleus, le blanc, les pourpres, le noir... le cirque
de la bataille, dans sa férocité extrême, donne aux
teintes des éclats sonores comme des chocs. Les
cris, les hourras, les clameurs... l’acharnement à
détruire, à s’opposer, à donner la mort au nom d’une
cause équivoque.
L’animal, vif et assuré, obéit
par coups violents aux ordres du cavalier. L’épée,
forte et légère, vole, plonge, frappe en tous sens,
affolée, libre, impétueuse. Aucun obstacle n’en
ralentit la course. L’élan, imprévisible dans sa
fulgurance, n’atteint personne. Les tourbillons, en
sinistres arabesques, entraînent pourtant les vies,
laissent dans leur sillage mort et souffrance.
Par moments, les flèches
légères surgissent des murailles et tombent en
désordre sur la troupe assaillie. Le cavalier ne
craint la menace venue du ciel. Il en a connu de
plus grandes, nées au cœur de l’homme. Dans la
tempête, l’armure brille et le grandit. Les armes
ennemies marquent à peine l’acier taché de sueurs
épaisses.
Sa force surprend: il ne
ressent la fatigue. Le combat, tel un mirage
impossible, éprouve peu, mais le marque étrangement.
Les heurts semblent parfois cesser ou peut-être
seulement s'atténuer, par intermittence. Le temps se
couvre, l’atmosphère s’opacifie, des nuages de sable
et de poussières s’agglomèrent en nébuleuses
passagères.
Qu’est-ce que cela? Le
silence, véritable ou illusoire, fige soudainement
le grouillant magma d’une bataille insensée. Un
silence comme un appel, une rumeur inquiétante, un
bruit insolite au milieu d’une foire animée par la
rage et le dégoût. Démesure tragique. Spectacle
cruel où l’aberration règne et dépose sur les
visages le masque de l’indifférence. Victoires et
défaites produisent semblable néant chez les âmes
abandonnées.
Une clameur monte de la plaine
désertique. Le vent! Le guerrier revit, émerge des
cendres, détourne sa monture pour aller, à gauche à
droite, encore et encore, frapper l’assaillant
multiple qui investit l’enceinte de sa forteresse.
Le vent tourne. Cette folie
meurtrière serait-elle étrangère à la vie? Fatalité.
S’accrocher au vivant. L’homme se bat, égaré entre
vie et mort.
Depuis quand ce dernier
assaut? Peut-on encore compter victimes et
vainqueurs? Le guerrier est là, querellant sans
répit sans haine contre un ennemi sans visage. Le
ciel! L’homme devine l’azur par-delà les irruptions
grisâtres, par-delà les défenses ouvertes. Un chaos
où s’enfoncent mille hommes apeurés et survoltés est
une hystérie.
* * *
Les javelots! Les lances! La
peur, profonde, réelle, enfin! L’étourdissement
cesse. Au-dessus des murs éclatés, les formations de
jets meurtriers, projetés depuis l’extérieur,
pleuvent et sifflent cruellement. Les pointes
tranchent l’air, fondent sur la cohorte cernée!
Portées par la bourrasque, elles pénètrent le cœur
de la grande place où hommes et bêtes meurent
inlassablement.
Il lève les yeux vers le ciel
souillé. Hagard. Se dresse avec peine sur la fière
monture, obstinée dans sa soumission. L’animal,
infatigable, crée un macabre manège: fonce,
tournoie, se cabre, attaque l’adversaire culbuté,
frappe l’un, l’autre, de ses flancs, de ses sabots
d’où se détachent croûtes et caillots de sable
noirci.
Une douleur, inhumaine.
Le combattant résiste,
s’obstine contre le destin, s’invente une durée.
S’il devait survivre, le mal,
tel un prédateur patient, attendrait là, dans le
creux de son dos. Le mal, à jamais, quelque part
dans sa vie.
Le dard, solide dans l’os.
L’homme, révolté, atterré. Les mains, atteintes de
puissants spasmes, agrippent désespérément la selle.
La douleur éveille le souvenir d’imparables et
intimes trahisons. La monture hésite, subitement. Le
maître ne répond plus. Soudain, les mouvements
anarchiques de la bête brisent sec l’arme géante
fixée dans la carapace d’acier d’un corps vaincu.
Aveugle, le cavalier perçoit
la chaleur des filets de sang qui, sous le métal
écorché, se répandent sur les hanches en fines et
mortelles coulées.
La peur. L’abandon. L’homme
implore l’achèvement. De la panse lacérée et
frémissante de l’animal, se mêlent puis tombent sur
le sol ravagé les sangs confondus de l’homme et de
la bête tiédis par le souffle fétide de la mort.
Projetée vers l’arrière, la tête de l’homme se
renverse mollement et ne se relève plus. Une
dernière fois, les yeux accablés fixent un
impossible horizon.
* * *
Leih sursauta. Ce cauchemar!
Il s’assoit et attend, immobile, sur le rebord du
lit. Comme si le rêve rôdait encore: il craint de se
rendormir. La chambre, refroidie, lui paraît sans
vie. L’effet se dissipe à peine. Ce n’était qu’un
rêve. L’engourdissement demeure. Le jour est-il
si proche? La somnolence pouvait retrouver sa nuit.
Le rêve!
La vie reviendra, la vision
retraitera. Cela reste supportable, malgré tout.
Il attend que se produise quelque banalité, une
scène détachée de cet irréel. Rien autour ne
rappelle plus le surgissement nocturne, rien de
visible ne rappelle le songe si ce n’est cette
douleur... et le réveil et cette attente...
absurde: espérer un signe de la vie, que quelque
chose secoue cette chambre, cette fixité? Il
ferme les yeux. Une atteinte sur son visage, sur sa
peau, comme un jet de sel fin. Il étouffe, tousse
puis inspire à fond.
La pièce est si froide!
Réapparaît le frisson initial, soubresaut du songe
mourant. De quel passé? Pourquoi chercher? La
torpeur n’est plus.
Rassurante dans la lumière
nouvelle, la chambre revit. Endormie, couchée contre
lui, Naleb respire d’un souffle régulier, profond et
paisible, le corps nu à demi dégagé de l’épaisse
couverture matelassée. Leih se tourne vers le pied
du lit où, dans son brusque éveil, il avait repoussé
le lourd édredon, exposant à l’air frais le corps
découvert. La petite ombre du sexe trace un dessin
partiel sur blanc de peau. Dans la demi-clarté, il
aimait ce sombre éclat et cette forme souple qui
créait plis et replis dans la toile fine des draps.
Faibles vagues d’une eau calme sous la lune
blanche.
L’homme se projette vers l’avant
de manière à basculer hors du lit. La douleur
revient, interrompt le mouvement. À mi-hauteur du
dos, une aiguille s’enfonce. Le mal. Ce rêve! Je n’y
suis plus, je n’y suis plus!
Bientôt, il ne reste qu’un
inconfort radiant, comme un faible signal installé.
C’est profond au-dedans. Une petite plaie,
bien sentie, veille dans la chair. Ça cessera.
L’image kafkaïenne de l’objet enfoncé dans la
carapace du malheureux insecte: je suis incrusté!
Il frémit un peu à l’idée d’être pareillement
atteint d’une impossible et sombre transformation.
Sa chair! Creusée par une scène nocturne.
Mais il oubliera. Sous le soleil, au milieu des
bruits humains, il oubliera! Cette fois encore.
L’impression reste, mais ne me domine pas.
Chasser l'appréhension. Inutile de s’opposer ou
combattre exagérément. Seulement une humeur de
l’esprit! Il suffirait, c’était inévitable, de
s’en distraire correctement, d’adopter et de croire
en l’ordinaire.
Rituel matinal des préparatifs,
du départ. Invariablement. Vivre des événements,
tels qu’ils sont, ignorer les nuits illusoires.
S’emparer des jours. Ce n’est pas un choix, pas
encore.
Laissant Naleb à son repos, Leih
quitte la maison aussitôt le repas achevé. Ne
s’attarde dans un silence qui n’est plus le sien.
Profiter au mieux des premiers pas dans le matin.
Décisive, la volonté marque sa solitude d’une durée
palpable. Accès de joie: il se rappelle soudain...
cette journée est une préparatoire de session,
sans présence d’étudiants! Ou était-ce
simplement la tranquillité des petites rues désertes
qui donnait cet éclat? Le calme, comme un rare
parfum qu’on hume bellement. Randonnée salutaire: au
cœur de l’indolence précaire de la cité, l’homme
perçoit le pouls de sa vie.
Leih s’éloigne sans se hâter,
attentif au bruit de ses pas sur le pavé encore
froid. Le jour porte l’air particulier de l’automne.
Sous les grands arbres colorés
d’une rue bienfaisante, un homme marche, léger. Un
homme apaisé.