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Page personnelle de l'auteur Dominique Rocher

 

Incident de parcours

Recueil de nouvelles, 162 pages.

 

6 X 9 pouces ou 15 X 23 centimètres

ISBN 2-89612-152-8

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Papier : 24.95$ Can.

Numérique : 7.00$ Can.

 

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Auteure de romans policiers et fantastiques, Dominique Rocher a écrit également des nouvelles dans le même registre, toujours empreintes de mystère, souvent cruelles, mais aussi teintées de pointes d’humour.

 

Ce recueil comprend quinze nouvelles réunies par l’auteur en un seul volume, dont certaines ont été publiées dans des collectifs et ont obtenu des distinctions.


Fiction et réalité se mêlent étroitement dans un chatoiement semblable à celui d’un kaléidoscope, au clair-obscur d’un tableau où la lumière contraste avec la nuit.


Le titre de ce recueil « Incident de parcours », est celui de l’une des nouvelles contenues dans ce livre. Il fait référence aux aléas qui peuvent survenir dans toute vie apparemment bien établie mais qui, sous l’impact d’un événement impromptu, peut devenir beaucoup moins tranquille, avec un dénouement parfois tragique.


« Sois prêt car tu ne connais ni le jour ni l’heure », dit l’Évangile.

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Duo fatal

Étendue sur son lit, Irmine regarde la nuit sans sommeil qui vient vers elle, un roman policier à portée de sa main. Elle ne songe pas à l'ouvrir. Des larmes troublent l'eau verte de ses yeux. Des larmes de souffrance, de rage, d'impuissance.

Neuf mois pendant lesquels s'est concentrée toute sa vie. Le temps d'un accouchement.
Celui du désespoir.

Au début, l'espoir. Résumé en quatre lignes dans un journal, côté cœur.

" Ingénieur, quarante ans, un mètre quatre vingt quatre, bien physiquement, sportif, correspondrait vue mariage avec jeune file vingt-cinq à trente ans, excellent milieu. "

Trente ans? Elle les a eus...il y a quelques années. De la fortune. Plus quarante hectares de vignoble en Grande Champagne.

L'argent fera-t-il passer dix ans de trop?

Quelques échanges de lettres puis la correspondance s'accélère, prend un tour plus familier, confidentiel. Envoi de photos. L'inévitable aboutissement. Le rendez-vous ici, dans ce château en Charente.
Irmine se lève et se dirige vers la commode Louis XV en bois de rose, ouvre le premier tiroir, en sort un paquet de lettres noué par un ruban de velours. Noir. Prémonition.

Elle déplie le papier bleu, au-dessus de la pile. Georges lui annonce qu'il ne viendra pas pour le week-end, qu'il ne viendra jamais. Il a rencontré une jeune femme dans l'avion qui le ramenait d'un séminaire aux États-Unis. Amour, un mot sans écho désormais. Et il y a les autres, auxquels elle avait annoncé la venue de son futur mari.
Comment leur expliquer qu'elle n'est qu'une laissée-pour-compte sans mourir de honte?

Heureusement, la commode en bois de rose est pleine de ressources.
Irmine ouvre le dernier tiroir. Un petit objet en nacre blanche gît parmi les dentelles des sous-vêtements, la délivrance.
Irmine est seule dans ce grand château avec seulement un vieux domestique, Justin, que son oncle lui a légué en mourant avec la propriété. Un peu sourd, à demi aveugle. Plus très alerte. Et oublieux.

Ce soir, elle n'a pas vérifié que toutes les portes étaient fermées. A quoi bon? Quelqu'un peut bien entrer et la tuer. Il lui évitera la sale besogne qu'elle a décidée.

La route étroite n'en finit pas de tourner dans la nuit. L'homme en a par-dessus la tête et les jambes. Il s'arrête un instant pour exhaler sa rancœur contre le monde, "chiotte!", s'adosse à un arbre, passe une main blessée sur son menton oublié par le rasoir, repart sans se soucier d'aboutir. Jusqu'à ce qu'il crève, là où ses forces le quitteront, petit tas de vie impropre à la consommation de cette foutue société de consommation.

Le chemin se met soudain à descendre, allégeant le poids de ses jambes, jusqu'à une pancarte au bout d'un pieu. Il en déchiffre l'inscription à la faveur d'un rayon de lune: " Domaine d'Anzac ".

Il avance difficilement dans le sentier caillouteux, jambes saoules, cœur aux abois. Il trébuche sur les pierres, poursuit sa marche forcée jusqu'à une barrière de bois blanc ouverte. Entrer. Un chien à craindre? Il écoute.

Aucun aboiement. Il avance jusqu'au pied d'un grand escalier de pierre, prêt à monter les marches, hausse les épaules. Derrière la double porte vitrée, d'épais volets de bois cloîtrent la demeure seigneuriale. Pas besoin de chien!

L'homme fait le tour du château, découvre une autre porte découpée dans le mur. Elle s'ouvre sous sa poussée, débouche sur l'escalier de service. Négligence? Pénétrer au cœur du château endormi par cet escalier de pierre usé réservé aux losers comme lui.

Un petit palier au bout des marches. Une halte pour reprendre son souffle et reposer ses jambes, sentir la faim qui lui creuse le ventre et lui vide la tête. Un couloir sombre. Il avance à la flamme vacillante de son briquet. Sous la porte du fond un rai de lumière. Une présence. Un ennemi.

Trois jours terré dans la forêt de la Braconne puis la quittant comme un cerf forcé. Se cachant le jour, marchant la nuit. Pour aboutir à cette porte. Besoin de contact même au prix de la vie.

Il ouvre la porte, son revolver à la main. La lumière grandit avec le danger. Une femme. De dos. Un corps aux formes rendues encore plus suggestives par la transparence de la chemise de nuit bleu pâle. Un vertige de mal nourri. Elle se retourne. A peine le temps d'entrevoir son visage, de ricaner parce qu'au bout de son bras un revolver aussi.

Il tente de lever son flingue. Trop lourd. La lumière, trop aveuglante, le sol trop mou.

La mort c'est doux, caressant comme une main de femme. Ça enlève toutes les humiliations, ça essuie tous les crachats que la vie vous a balancés à travers la gueule.

C'est pas mal, l'au-delà. Ça vaut le coup d'ouvrir un œil, pour voir. Les doigts qui se baladent sur sa barbe de trois jours sans souci d'en froisser la pulpe

— Où suis-je?
— Au château d'Anzac.

Il est encore en vie!

— Tu m'as touché où?
— Je n'ai pas tiré.

Le temps de revenir complètement à lui et de sentir son corps indemne de douleur sauf à sa main blessée.

— Pourquoi?
— Vous vous êtes évanoui.
— Qui es-tu?
— Irmine d'Anzac. Vous?
— Mon nom ne te dirait rien. Je ne figure pas dans le bottin mondain.
— Et à la rubrique " faits divers "?

Elle sait, la garce.

Le vagabond essaie de se lever.

— Ne bougez pas!

Recommandation superflue.
La fille revient, un flacon de cristal à la main dans lequel brille un liquide ambré.

— Whisky?
— Cognac.

Elle verse l'alcool dans un verre, se penche sur lui, soulève sa tête et l'aide à boire.

Doucement l'eau de vie pénètre dans son corps et le réchauffe.
L'homme l'observe. Irmine sait qui il est. Un criminel en fuite, réfugié dans la forêt de Braconne. C'est loin d'ici. Pourquoi a-t-il pris le risque de sortir de son repaire? Il a dû craindre la battue des gendarmes. Comment s'est il blessé?
 

Questions.

— J'ai faim.

C'est une réponse.

— Je vais vous chercher quelque chose à manger dans la cuisine.

La peur le met debout

— Je viens avec toi.


La cuisine pue le luxe mais il ne voit que l'énorme coffre-fort à nourriture qui trône au milieu de la pièce, recelant dans son ventre plein de quoi combler le vide du sien. Ses mains tremblent. L'eau monte à sa bouche. S'il ne mange pas tout de suite, il va tomber ou bien hurler selon ce qui lui reste de forces.

— Ouvre le frigo !

Irmine fait semblant d'ignorer l'homme que la faim ravale au rang de bête. Il renifle le fumet de la charcuterie dans son assiette, voudrait mordre à même la miche de pain dont il se coupe une tranche maladroitement à cause de sa main blessée.

Ses dents s'enfoncent avec volupté dans la tartine de pâté odorant. Il s'en arrache pour boire le vin que l'hôtesse a versé dans son verre.
Il le repose, inquiet. Et si elle avait versé une drogue à son insu?
Le bonheur n'a duré que le temps de finir son assiette et de boire un coup de rouge. De nouveau, la peur.

Dans les yeux de la jeune femme qui le regarde, rien à lire. Des yeux plutôt beaux. Couleur de raisin doré par le soleil.

Il grimace. Des crampes à l'estomac. Il a mangé trop vite.

Elle lui tend un verre aux flancs renflés dans lequel brille un liquide ambré.

— Buvez, ça ira mieux, après.

Il rigole.

— Un véritable médicament, ton cognac!

Sa peur s'estompe. A tort. Un bruit de chaussures qui racle le sol. Il a un geste pour saisir le revolver posé près de son assiette. La porte s'ouvre. Une voix usée.

— Tout va bien, mademoiselle?
— Oui, Justin.
— J'ai entendu du bruit.

Lui qui n'entend jamais rien. Une prescience?

Le regard de Justin s'incruste dans le dos de l'homme assis.

— Mon fiancé. Il est arrivé un peu plus trop que prévu.

Justin repart, penaud. Sa mémoire lui a encore joué un tour.

Pour l'homme, le danger est passé.

Un coup d'œil à Irmine qui débarrasse la table.

Il braque son revolver sur la jeune femme.

— Arrête de jouer à la petite ménagère et dis-moi pourquoi tu as menti à ton larbin.

Irmine hausse les épaules et repousse de la main le canon de l'arme.

— Qu'importe!

Elle a raison. Il s'en fout. Ce qu'il veut, c'est dormir.

Dormir même si la mort l'attend au bout du sommeil. C'est à l'aube que meurent les condamnés.

— Où t'as mis ton joujou?
— Je l'ai remis dans le tiroir de la commode.

Pourquoi ne s'en est-elle pas servi contre lui alors qu'il était inconscient? La réponse.

Rien à comprendre. C'est une femme.

Il fouille du canon de son arme dans les dentelles, met à jour le gadget meurtrier, enlève le chargeur.

Ses paupières s'alourdissent.

— Vous devriez vous reposer.

De quoi elle se mêle, la donzelle?

Quand il sera endormi, elle prendra son flingue. Il n'est pas dupe.
Irmine regarde le revolver braqué sur elle. Ce n'est pas l'arme qui la terrorise. Ce sont les yeux de braise qui brûlent la soie de sa chemise de nuit sous laquelle elle se sent nue et vulnérable.

— Ferme la porte et donne-moi la clef.

Irmine s'exécute.

— Et ne t'avise pas de jouer les héroïnes. J'ai le sommeil plus léger que ta cervelle.

L'homme enlève sa veste et ses chaussures, prêt à se jeter sur le lit défait, son revolver serré dans sa main.

Le téléphone.

— Tu as le téléphone?

Irmine soulève le chien en feutrine sur la commode.

Un téléphone sous un chien en tissu! Les pièges sont partout.

— Un autre, en bas?
— Justin ne s'en sert jamais. Il n'y voit plus assez clair.

La croire?

Il coupe les fils avec un couteau jailli de sa poche

— Pourquoi tu me reluques comme ça?
— J'observe votre main.

L'homme regarde le mouchoir souillé de sang qui entoure sa main. La plaie s'est rouverte et la douleur renaît.

La mauvaise humeur aussi. Il a fallu qu'il se déchire la main sur des barbelés. La poisse!

Il se sent de nouveau vulnérable. La fatigue revient en vagues méchantes. Sa tête cogne au rythme de son cœur. La fièvre creuse deux cernes bleuâtres sous ses yeux noirs trop brillants.

— Il faut que vous voyiez un médecin.
— Ben voyons! Et comment tu veux qu'on l'appelle? Ton téléphone est nase.
— J'enverrai Justin.
— Tu oublies que mon portrait fait la une des journaux dans ton bled!

L'homme glisse le couteau dans la ceinture de son pantalon. Dormir. Impossible avec cette blessure douloureuse à la main.

— Je vais vous faire un pansement.

Elle ajoute.

— Vous devriez prendre une douche.

Une douche! Il croit sentir sur sa peau la douceur de l'eau tiède. Redevenir un homme comme les autres, propre et bien à l'abri derrière les lois. Faux. Il n'est qu'un homme traqué à vie. Tout de même, il serait bon de faire " comme si ". S'abuser l'espace d'une nuit.

C'est là que veut l'amener la femme. Lui faire oublier sa condition misérable. Le réduire par la douceur. Faire de la bête sauvage qu'il est devenu un mouton bon pour la tonte.

Dans les mains d'Irmine, tout ce qu'il faut pour soigner l'homme que seule la haine tient sur ses jambes.

Prendre une douche. La proposition de la fille est restée plantée dans sa tête et désagrège peu à peu le reste de sa résistance.

Une douche…

— Allez, face au mur, les mains en l'air. Et ne te retourne pas. Je ne fermerai pas le rideau.

Il est tranquille. Pas de danger que cette nana à l'eau de rose regarde un homme tout nu.

L'eau coule sur son corps. Irmine sourit.

Dans un petit moment, il va lui demander un rasoir.

Le bruit de l'eau cesse.

— Tu peux te retourner.

Irmine quitte son face à face avec le mur et regarde l'homme debout sur le tapis de bain, enveloppé jusqu'à la taille par une serviette en éponge rouge sur laquelle tranche sa peau brune, lisse sur le torse.
Quel âge a-t-il? Trente ans? L'âge de son fiancé.

— T'aurais pas un rasoir par hasard ?

Irmine prend le rasoir mécanique dans un tiroir.

Le visage apparaît glabre sous la lame. Un visage aux traits réguliers, burinés par la vie.

— Maintenant, tu peux jouer à l'infirmière.

L'homme est toujours vêtu de la seule serviette. Lavé, rasé, il ressemble à un homme comme les autres.

— Je vais vous prêter une robe de chambre.
— Ça presse pas.

Il pose sa patte prise au piège des hommes dans la main soignée d'Irmine.

— Votre blessure est vilaine.

Le pouls bat, rapide sous les doigts qui s'affairent à nettoyer et à panser la plaie.

Irmine pose un pansement stérile sur la blessure.

Incrédule, l'homme regarde sa main aussi propre que son corps et son visage.

— Où vas-tu?
— Chercher une robe d'intérieur dans la penderie.

Sapé comme un prince dans ce vêtement de satin prune. Destiné à son fiancé?

— Au fait, il est où, ce mec?

Il va peut-être se pointer bientôt. N'a-t-elle pas dit à Justin qu'elle l'attendait?

— Voulez-vous que je vous donne un antalgique?

La réponse ne vient pas.

L'homme vient de s'abattre sur le lit. Il dort.

Irmine écoute son souffle court, heurté.

Un regard vers la salle de bain. En paquet sur le sol, les vêtements de l'intrus. Dans la poche de sa veste, une clef. Qui ouvre une porte, celle de sa chambre.

Fuir, donner l'alarme.

La clef est dans les mains d'Irmine.

L'homme, alléché comme le rat par le fromage s'est pris lui-même à la souricière du confort. Il dort et la mort l'attend au bout de son sommeil. Sa main se crispe sur la crosse de son revolver et les doigts d'Irmine se meurtrissent sur la clef.

Elle abaisse ses paupières sur ses larmes. Pourquoi son mariage manqué, sa solitude, ce visiteur d'un soir? Elle sursaute. Quelqu'un la touche. Georges. Il est là, près d'elle. Il suffit de tendre les bras pour saisir le bonheur.

Face à elle, deux yeux noirs soulignés de meurtrissures bleuâtres. Un visage qui tue le rêve, celui d'un assassin.

Elle cherche à échapper à l'homme qui lui serre le poignet pour lui faire ouvrir les doigts et libérer la clef qui tombe sur le sol. Il la plaque contre le mur, enserre sa gorge de sa main valide

— Garce!

Puis sa prise se fait moins dure. L'homme découvre soudain que manger et dormir ne lui suffisent plus.

L'amour est une arme plus puissante qu'un revolver pour anéantir l'angoisse. Il trouve la bouche d'Irmine. Sa main pansée s'égare sur la peau tiède sous la chemise de soie.

Irmine ne se pose plus de questions. Le corps de l'homme contre le sien englobe toutes les réponses.

Elle cède d'un coup à cet inconnu qui l'arrache de sa prison de chair. Et pour l'homme le monde se renverse avec la fille sur le lit.

Il gît maintenant aux côtés d'Irmine semblable à une bête assouvie.
Irmine sent contre elle le corps brûlant de l'homme. Elle se lève.

— Où tu vas?
— Chercher de l'aspirine.

Elle revient avec un verre d'eau dans lequel se dissout un comprimé effervescent, le lui tend.

L'homme renoue avec la méfiance.

— Tu n’essaies pas de m'empoisonner, hein?

Il hésite, se décide à boire la mixture pour apaiser les coups de marteau qui forgent dans sa tête un métal hurlant.

Irmine fait tourner le verre vidé dans ses doigts. Comment apprivoiser une bête sauvage si l'amour ne suffit pas?

Mais peut-on appeler amour cette brève fusion entre deux corps sans que le cœur participe? Pourquoi éprouve-t-elle de la tendresse pour ce criminel? A cause de la fugitive insertion d'un rêve à peine quitté dans la réalité à peine appréhendée?

Elle pose le verre sur la commode à côté de la pendulette.

— Six heures, annonce-t-elle à voix haute.

L'homme frissonne. Pourtant le médicament commence à ralentir peu à peu les vagues douloureuses à l'assaut de son crâne.

L'aube, qui déterre les plaies secrètes.

Qu'espérait-il en quittant le refuge des bois? Rien, sinon manger, boire et dormir. Vivre libre une dernière fois. Il a réalisé son plan. Au-delà même. Une fille, en plus du programme. Il va profiter de la nuit prochaine pour s'en aller.

Maintenant qu'il a repris quelques forces, il se sent de nouveau prêt à se battre pour sa vie et sa liberté. Avec l'argent qu'elle lui remettra, de gré ou de force. Aller jusqu'à Paris, y contacter un ami sûr. Il lui trouvera une planque et des papiers.

Encore un jour d'attente. Comment faire confiance à cette fille? La séquestrer dans sa chambre? Son vieux domestique s'inquiétera.

Qu'en pense-t-elle?

— Je vais rester chez toi jusqu'à la nuit. On se tiendra compagnie dans ta chambre.
— Justin?
— Tu vas lui dire que tu es malade.
— Quand il m'apportera mon petit déjeuner.

Les poings de l'homme se crispent sous la colère et la peur.

— Tu m'avais caché ça!
— Vous n'avez rien à redouter. Il croit que vous êtes mon fiancé et vous ne ressemblez plus à la photo parue dans la Presse.
— Au fait, quand va-t-il débarquer celui-là?
— Il ne viendra pas.
— Comment tu le sais?
— Il m'a envoyé un télégramme pour me prévenir qu'il ne viendrait pas ce week-end.
— Tu l'as, ce télégramme?

Irmine ouvre le tiroir de la commode, sort le papier bleu et le lui tend.
Il y jette un bref coup d'œil. Les premiers mots lui suffisent: " Je ne viendrai pas ce week-end... "

— Ça va, rengaine ton papelard! Mais dis-moi pourquoi tu déjeunes aussi tôt, le matin?
— Il y a du travail à la propriété en ce moment. Nous sommes en pleines vendanges.

De nouveau l'inquiétude. Ça va grouiller de monde au Château. Rien à craindre puisqu'il ne mettra pas le nez dehors.

Il se lève, s'assoit dans la bergère le revolver dans sa poche.

Le silence, entrecoupé seulement par le tic-tac de la pendulette et dont il surveille la marche des aiguilles.

Des pas dans le couloir, une voix à travers la porte précédée d'un coup discret.

— Votre petit déjeuner, mademoiselle.
— Dis-lui de le poser devant la porte.

Les pas s'éloignent.

Justin a compris. Il sourit. Les amoureux ne veulent pas être dérangés, c'est pour cela qu’Irmine n'a pas voulu qu'il entre dans la chambre. On vit d'amour et d'eau fraîche à cet âge-là.

L'homme prend le pain grillé à l'intérieur de la serviette pliée. Il prélève un peu de beurre dans la coupe de cristal et se prépare une tartine à l'aide d'un couteau d'argent. La fête continue.

Irmine se sert une tasse de café.

Comment va-t-elle expliquer aux autres le départ de son fiancé? Invoquer une dispute?

Son orgueil s'en tirera indemne. Quelques rires sous cape, peut-être, quelles médisances.

Qu'importe. « IL » sera quand même venu. Elle pourra toujours se réserver l'initiative de la séparation.

Qui, « IL »? L'homme de sa dernière chance. Son fiancé, le vrai ou celui jeté dans son lit par une nuit pas comme les autres?

Toujours cette confusion entre ces deux êtres.

L'homme continue d'échafauder son plan.

Il quittera le château le soir venu. Irmine le conduira jusqu'à la gare. Il faudra qu'il se renseigne sur l'heure du dernier train. Elle lui servira de couverture jusqu'à ce que le train pour Paris s'ébranle. Il lui faudra des vêtements convenables. Comment peut-il se les procurer?

La pendulette n'a pas cessé de compter les secondes, les minutes, les heures jusqu'au moment où Justin s'est annoncé à l'heure du repas par deux coups frappés discrètement à la porte de la chambre d'Irmine.

Sur le plateau, une bouteille emplie d'un liquide ambré.

A la fin du repas pris en silence, Irmine verse un peu d'alcool dans un verre ballon, le tend à son compagnon.

Il prend le verre, le réchauffe au creux de sa main valide, en respire doucement les vapeurs parfumées avant de le porter à sa bouche, les yeux à mi-clos.

— Il est bon, ton cognac!
— C'est celui de ma propriété.

Elle a prononcé la phrase avec un accent de fierté. L'homme laisse filtrer son regard à travers ses paupières pour regarder Irmine.

Lui il ne possède rien. A part ce que la vie lui prête de temps à autre, une combine, une fille, un toit. Le dernier qu'elle lui a promis, celui d'une prison. Mais il ne se laissera pas faire. Il prendra la fuite à temps.

L'angoisse le rattrape.

Irmine pense à sa solitude lorsqu'il sera parti. Tout lui avouer, pour Georges.
— J'ai une proposition à te faire.

L'homme a caché son regard derrière des lunettes noires, a revêtu le costume de l'oncle d'Irmine. Il fait ses premiers pas hors de la chambre, sur le dos les habits d'un mort.

Malaise.

Pourquoi a-t-il accepté la proposition d'Irmine? Une offre folle, insensée, née du cerveau d'une femme: se faire passer pour le fiancé attendu. Irmine est la couverture idéale pour un type en cavale.

Affronter les premiers regards en pleine lumière.

Sa main étreint le revolver dans sa poche. Il a encore besoin de sentir le contact rassurant de l'arme.
Irmine a mis son bras sous le sien.

Georges, c'est son nom désormais, refait en plein jour le chemin de la nuit, découvre les vignobles qui allongent leur superbe ordonnance au cœur de la campagne charentaise, les lourdes grappes de raisin qu'illuminent en sourdine le soleil d'octobre. Son regard s'évade jusqu'aux courbes harmonieuses des coteaux, plus loin encore vers la forêt de Braconne où il a trouvé refuge.

Terminée sa vie de bête errante? Trop beau pour y croire encore. Trop serein pour lui ce sage paysage que baigne une douce lumière automnale, ce ciel sans nuage. Trop différents de lui, ces hommes et ces femmes qui déchargent les pieds de vigne du poids trop lourd des grappes dont la chair mûre des grains tend la peau fine prête à éclater. Trop soignée, la main d'Irmine qui tient toujours son bras, trop douce sa voix qui lui explique la vendange tardive cette année.

— Il faut que le raisin destiné à la fabrication du cognac soit fin mûr, jusqu'à ce que l'on appelle dans notre jargon de viticulteur " la pourriture noble ".

Georges écoute, l'oreille tendue vers Irmine, le cœur ailleurs.

— Mon oncle m'a légué cette propriété, à sa mort. En réalité, ce n'est pas mon oncle. J'ai été adoptée, élevée dans une pension à Paris. J'ai tout appris de la culture du cognac pendant mes années d'adolescence. Je savais que j'hériterai de la propriété. J'adore cette campagne charentaise. Toi aussi, tu l'aimeras.

Le discours d'Irmine, un piaillement d'oiseau dans une volière!

— Viens, je t'emmène au paradis.

Georges se réveille à ce mot.

— Le paradis?
— C'est ainsi qu'on appelle le chai où sont gardées les plus vieilles réserves de cognac.

Le paradis! Décidément, rien n'est pour lui, ici. Lui, c'est à l'enfer qu'il est promis depuis sa naissance.

La température est fraîche dans le chai, la lumière tamisée rassurante. Son regard frôle sans les voir les cuves qui servent au coupage du cognac. Il écoute sans l'entendre Irmine qui lui parle de savants mélanges, de crus où le « bouquet » du cognac de la Grande Champagne se marie au « corps » des Borderies.

Il continue sa visite aux côtés d'Irmine au milieu des fûts en chêne roux du limousin.

— Nous allons voir la distillerie maintenant.

Georges sent le piège se refermer sur lui. Il voudrait abréger la visite qu'Irmine lui impose mais il doit la suivre, marcher jusqu'à la nuit dans ses pas.

Elle lui décrit en termes techniques le processus de la distillation qui s'effectue dans l'alambic en cuivre devant lequel elle s'est arrêtée et d'où jaillira l'eau-de-vie couleur d'or en fusion à nulle autre pareille.

— J'espère que tu n'es pas trop décontenancé par tout ce jargon?

Il ne l'est pas, à l'écoute de son seul malaise d'homme traqué.

« Parle ma belle, ouvre-moi le chemin dans lequel je ne mettrai jamais les pieds. »

Et Irmine s'enthousiasme.

— Au dix-septième siècle, le chevalier Jacques de la Croix-Maron, avait été excommunié pour mauvaise conduite mais il s'est converti dans sa vieillesse. Il s'est retiré en Grande Champagne où il s'est consacré à la double distillation de son vin pour en obtenir l'âme.

Georges ricane en son for intérieur.

Son âme à lui, il l'a mise au clou quand il était môme et il n'a jamais eu les moyens de la racheter.

— Tu m'écoutes?
— Il est question d'un gars qui a fait les quatre cents coups comme moi et s'est acheté une conduite à la fin de sa vie.
— La légende dit que le Diable a dû faire bouillir deux fois l'âme du Chevalier pour se l'approprier, d'où cette deuxième chauffe pour obtenir l'âme du vin.

Cette fille-là compte sans doute récupérer son âme à lui avec son fric. Échanger le toit d'une prison contre les ardoises bleues d'un château, sa chaîne de bagnard contre le collier doré de l'esclavage, un geôlier contre une femme qui le brimera plus encore que le plus inhumain des gardes-chiourmes.

Malgré sa nouvelle identité, il aura toujours sa fiche au sommier de la police, avec sa tête de face et de profil, son numéro matricule, ses empreintes digitales aussi indélébiles que ses actes de malfrat.

Irmine se méprend devant le silence de son nouveau fiancé et qu'elle prend pour de la docilité. Il oubliera son passé, il redeviendra un homme utile à la société. Bien sûr, au passage, elle prendra une ristourne. Un peu d'amour. Juste ce qu'il faut pour l'aider à vivre.

Georges pense à celui qu'il a tué. Lui aussi protestait de son innocence, jurait qu'il ne l'avait pas dénoncé. Et il aurait voulu qu'il le croie. Qu'il fasse confiance aux mots issus de la peur d'un homme qui veut sauver sa peau. Mais il l'avait eu quand même sa peau de traître. Il ne faut jamais faire confiance à l'autre.

Le piège que lui tend la fille est plein de mots aussi, de mensonges. Heureusement sa méfiance lui a appris à les décoder tous.
Irmine a pris sa main, celle qui est blessée et qui ne le fait plus souffrir.

Ils achèvent leur dîner dans la salle à manger du château dans un dernier face à face mais Irmine ne le sait pas encore. Elle a installé Georges dans le siège plus haut que les autres, au bout de la longue table. Celui du maître des lieux.

Il a laissé sa main débarrassée de son pansement sur la nappe blanche damassée. Celle d'Irmine vient à la rencontre de la sienne. Il la retire. L'hôtesse ne s'offusque pas. Elle sait qu'il lui faudra apprivoiser la bête sauvage petit à petit à grands coups de tendresse jusqu'à qu'il devienne l'animal familier qui mange dans la gamelle préparée à son intention.

— T'aurais pas un indicateur de chemin de fer?

Irmine émerge de son rêve éveillé.

— Pourquoi?
— Pour voir l'heure des trains. Ça sert à ça, non?

Irmine se lève, prend l'indicateur dans le tiroir du buffet et le lui tend sans un mot.

— Où veux-tu aller?

Il répond par une autre question.

— A combien de kilomètres d'Angoulême on est?
— Une trentaine. Pourquoi?
— Tu vas m'y conduire en voiture. Je prendrai le train de minuit vingt.
— C'est celui de Paris.

Elle voudrait lui demander quand il compte revenir mais elle connaît la réponse.

Il n'aime pas son silence. Il aurait préféré des pleurs, des supplications, des reproches de la part d'Irmine qui imagine déjà les matins où l'aube commence à poindre en même temps que naissent les affres de la solitude.

Irmine a garé sa voiture derrière la gare, là où les lumières ne l'atteignent pas.

— Quelle heure est-il?
— Minuit quinze.
— C'est le moment d'y aller.
— Je suppose que tu n'as pas l'intention de me laisser en vie
— J'ai encore besoin de toi. Tu m'accompagnes sur le quai.

Le quai désert les accueille. Presque désert. Une seule personne. Un employé.

Irmine lui sourit et l'individu répond à son sourire par un léger signe de tête.

Georges saisit le bras d'Irmine.

— Tu le connais, ce mec?
— C'est le Commissaire de Police. La gare est cernée.

Ce n'est pas possible. Il va devenir fou. Quand et comment a-t-elle pu prévenir les flics?

Le bruit du train qui se rapproche et va entrer en gare. Pas le temps de se poser des questions. Elle va le payer la salope. Un coup de feu, mortel, à bout portant.

Irmine chancelle.

Inutile de songer à prendre le train. Il doit être plein de flics aussi.

Et celui-là qui reste planté sur le quai sans bouger. Le flinguer aussi? Ça coûte trop cher de prendre la vie d'un policier.

L’employé s'approche. Il regarde l'homme qui lui donne son revolver, la femme qui meurt.

Il ne comprend pas. Un fou. Appeler la Police avant qu'il ne se ravise.

— Allo! Le commissariat?




Premier prix de la nouvelle - Salon du Polar
Cognac 1999 - recueil « Perles noires »
Editions Choucas.

 

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Duo fatal 9

La souris qui danse 33

Doubler n’est pas jouer 51

TOC 61

La dernière nuit 69

Meurtre à la page 73

Tu as dit « Vampire » ? 79

Electra 87

Le talon d’Achille de Ménélas 107

Le silence de l’agneau 109

Joyeux Noël, docteur ! 117

Je suis un ambassadeur 125

La route du destin 131

Incident de parcours 135

Le bar se rebiffe 139

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Dominique Rocher est née en Normandie, France, et réside actuellement dans les Hauts de Seine.

Elle est mariée, a deux enfants et quatre petits enfants.

 

Ses études d’infirmière l’ont poussée tout naturellement à écrire des romans de suspense où la médecine tient une grande place. Elle a notamment créé le personnage récurrent de « la Rouquine », infirmière de formation, et dont l’esprit d’aventure la propulse au péril de sa vie dans des enquêtes mouvementées.

Ses premières armes littéraires, elle les a accomplies aux Editions Fleuve Noir dans la collection « Angoisse » où elle a publié dix romans dont un d’anticipation.

Elle a fait paraître en 2005 un roman fantastique, « les Terrasses de la nuit », dans la même lignée aux Editions Rivière Blanche.

Adepte des arts martiaux et de la philosophie bouddhiste, elle pratique le Taï Chi Chuan.

Elle aime le voyage, pour aller vers un « ailleurs », sortir à la fois de chez soi et de soi-même pour apprendre des « autres ».

Directeur artistique et membre du comité de rédaction de la Revue «Rencontres Artistiques et Littéraires» à la Maison Rhodanienne de Poésie pendant plusieurs années, elle est actuellement membre du Comité de lecture de l’Association littéraire, l’Ours Blanc à Paris.
 

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