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Pages personnelles de l'auteur Erdé Lutin   1   2   3

La saga des Asting

Tome 3 - La mort avant la mort, roman, 378 pages.

 

 

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Histoire romancée en trois tomes de la famille ASTING s'échelonnant du début du siècle à la fin de mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept au Saguenay-Lac-St-Jean (Québec).

 

Le troisième tome, LA MORT AVANT LA MORT, nous raconte une vie de responsabilité… Vieillissement, isolement social et inquiétude complètent le destin ou la destinée de Néré et de Lore.

 

 

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Le retour

            Je n’ai rien dit, pas même merci, quand le chirurgien est venu nous voir, moi et les filles, Marie et Manon. Pourquoi lui aurais-je dit merci? Il ne nous a pas fait de cadeau, loin de là. “Monsieur Asting, je regrette mais c’est terminé, nous avons fait le maximum. Peut-être que Dieu aurait pu faire un petit bout lui aussi.” Je comprends… et ne comprends pas. Je regarde les filles assises droites sur leur chaise.

            Je me noie dans mes yeux. L’eau me submerge, m’aveugle, me coule sur les joues. Je suis silencieux. Je n’ai pas respiré depuis…? J’éclate en sanglots. Des pleurs de mes deux ans, de mes trois ans, avec des bruits de gorge, de voix. Des sanglots de peine immense que rien ne consolera. Certainement pas les cris, les gémissements que les filles émettent, se jetant dans les bras l’une de l’autre, car comme moi, elles ont un choc, avec un peu de retard, le temps de comprendre le message du médecin.

            Pendant un temps indéfini, nous sommes restés isolés dans nos peines, dix, quinze minutes… mes filles sont venues me réconforter… se faire réconforter. Nous étions très malheureux, dans notre conscient ou inconscient, de la perception que notre vie familiale était détruite. Plus de rayonnement par celle que j’appelais quelquefois la “Reine du foyer”.Crisse! Je ne lui ai presque jamais dit que je l’aimais. Je ne savais pas comment le lui dire… même que je trouvais ça quétaine. Je suis un grand niaiseux.

            Je croyais que, par mon travail journalier, ma fidé­lité… je prouvais mon amour, même aux enfants. “Je vous aime, Marie, Manon.” “Moi aussi, Papa.” Cela a été spontané de part et d’autre. Il est tard pour se le dire, mais… “Papa, nous devrions avertir tante Camile à la maison.” “Oui, Papa, ça fait quinze minutes que nous avons eu le… le… verdict.” “Tu as raison, Marie. Je trouve un télé­phone.” “Il y en a un derrière toi. C’est marqué: appels locaux seulement. Tu dois faire le neuf pour téléphoner en ville.

- Allô! Camile?

- Oui, Néré. Je n’aime pas le son de ta voix. Il est arrivé quelque chose au bébé?

- Non… Je ne pense pas.

- Pas à Lore? Qu’est-ce qu’elle a?

- Ben, elle n’a plus rien.

- Comment, elle n’a plus rien? Que veux-tu dire, Néré? Je ne comprends pas, elle est malade?

- Non. Le chirurgien est venu nous dire que c’était terminé pour elle. Elle ne sera plus malade, ne souffrira plus.

- Mon Dieu! Néré, ce n’est pas possible. Je ne le crois pas.

- Moi non plus, Camile. Mais il l’a dit… alors…

            - Pauvres petits! Ils sont tous là devant moi, assis, attentifs et inquiets. Ils se doutent que quelque chose de grave, d’extraordinaire est arrivé. Je leur dis… Je n’en suis pas capable. Vous revenez quand? Nous essaierons de trouver, ensemble, une façon de leur annoncer cette nou velle combien mauvaise pour eux. Pauvre Louis qui vient de partir pour aller voir sa mère à l’hôpital!

- Avec qui vient-il?

        - Il est seul, à pied. Je pense qu’il y a quelques-uns des enfants qui se doutent de quelque chose. Lulu, Chou et Marie Paule me regardent d’un air très interrogateur. Y a‑t‑il quelque chose que je puisse faire?

- Bien, tu pourrais téléphoner à Rosie, à Roberval. Elle le dira aux autres. J’appellerai Justin plus tard.

- Bien. Pauvre petite sœur! J’aime mieux lui annon­cer moi-même… sa très grande amie Lore… Mon Dieu! Que ce n’est pas juste!

- À plus tard, Camile, et merci.

- Néré, demande-nous, sans te gêner, ce que nous pouvons faire pour t’aider.

- Oui, Camile. Merci. Je me renseigne sur les procédures à suivre et je te rappelle pour t’en informer et te dire quand je serai de retour à la maison.

            Je n’ai pas d’énergie. Je suis vidé, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Je ne pense à rien. J’essaie de me ressaisir mais les sanglots, en alternance, de Marie et Manon, ne me sont pas d’un grand secours. “Les filles, Louis s’en vient. Je ne sais pas si l’une de vous deux pourrait aller à sa rencontre pour lui annoncer délicatement la nouvelle?”

            - Aller au devant de qui? Moi? Pour m’annoncer quelle nouvelle? Que Maman a accouché et a eu un garçon? Je l’ai vu à la pouponnière, ce gros Georges. Hein! C’est ce nom que Maman veut lui donner, elle me l’a dit. Que faites-vous ici? J’ai eu tellement de difficulté à vous trouver. Ils m’ont dit que vous étiez au sous-sol. Je pensais que vous étiez descendus pour manger, je ne sais pas moi. Que faites-vous ici avec ces faces d’enterrement? Ben, répondez-moi. Où est Maman?

            - Louis, mon grand, viens ici. Il va falloir que tu sois un homme brave. J’ai une très mauvaise nouvelle à te dire.

            - Je m’en doutais, à voir vos têtes… comme cela, tous les trois. Maman est malade?

            - C’est pire que cela.

            - Ça ne peut pas être pire, hein! Papa, ce n’est pas vrai?

            - Oui, Louis. Ta mère est décédée. Ça fait une demi‑heure.

            Sa tête a fait un bruit sourd en cognant sur le terrazo. J’aurais dû prévenir cela. Lore a toujours dit: “Louis est le plus sensible, le plus émotif de mes enfants. Il n’a pas la froideur de Lulu, ni le flegme de Chou.” Marie et Manon sont penchées sur lui. Le bruit, non pas de la chute de son corps mou, mais de sa tête heurtant le plancher, résonne en­core à mes oreilles.

            Que dois-je faire? Il faut que je l’aide, mais comment? Je ne voudrais pas deux malheurs dans la même journée. La porte, qui conduit à la salle d’opération, grince un peu et me signale la présence de quelqu’un derrière. Je regarde. Dans la petite vitre du haut de la porte, apparaît le visage du Docteur Biron. Ah! Lui, c’est sa faute si Lore… Si le Docteur Labelle avait été là, avec son expérience, tout cela ne serait pas arrivé.

            - Quelqu’un s’est trouvé mal? C’est votre jeune frère, Mademoiselle?

            - … Oui… Docteur.

            - Un instant, je l’examine.

            - … Il n’y aurait pas un autre médecin dans les environs?

            - Mademoiselle Marie, n’ayez crainte, je lui fais un examen sommaire. Bon, à première vue, il n’y aurait pas de complications. Je lui fais respirer des sels. Ça va mieux, jeune homme? Aidez-moi, Monsieur Asting, à l’asseoir sur une chaise. Plus tard, je lui ferai passer une radiographie de la tête ainsi qu’un examen plus complet. Pour le moment, il n’y a pas de plaie mais il aura un gros hématome. J’aime mieux une bosse qu’une plaie. Pour le moment, j’ai quelque chose à vous dire. Je ne sais trop comment vous annoncer cela. Il y a… environ une demi-heure, le Docteur Mathieu, de bonne foi, vous a annoncé que Madame Asting…

            - Oui, Docteur, nous le savons qu’elle est décédée. Vous ne pouvez plus rien faire que d’être désolé. Ça doit être la même chanson à toutes les fois que vous manquez votre coup. Gardez vos condoléances pour vous, Docteur.

            - Manon, laisse parler le Docteur. Ce qu’il veut dire semble être important.

            - Oui, Marie, c’est important pour toi, ça paraît.

            - Un instant, Mademoiselle, vous ne me facilitez pas la tâche très difficile que j’ai à remplir auprès de vous. Je veux vous dire que… Nous n’avons pas d’explications pour le moment mais le cœur de votre mère a recommencé à battre. Il y a plus de trente minutes, aucun de nos appareils n’enregistrait de signes vitaux. J’étais du même avis que le Docteur Mathieu. Votre mère était cliniquement décédée et tout à coup, elle est revenue à la vie. Il y a de ces phénomènes que la médecine n’explique pas, ni la logique humaine d’ailleurs. C’est comme cela.

            Mon regard se portait tantôt sur le Docteur Biron, tantôt sur mes enfants. Je voyais qu’eux, comme moi, étions ébranlés par les révélations du Docteur Biron. Sans doute que, comme moi, ce qu’ils entendaient ne rejoignait pas tout de suite leur compréhension. Quelques instants après ce que nous avons entendu et l’analyse de cette déclaration du médecin, comme cela, subitement, il est arrivé ce cri collectif sorti de trois jeunes poitrines.

            Ce cri est devenu immense à remplir la salle d’attente, rebondissant sur les murs, absorbant la tension que nous vivions. Il est sorti par les portes fermées, a longé les couloirs, pris d’assaut les escaliers, les cages d’ascenseurs pour informer le personnel de l’hôpital et les malades de la merveilleuse nouvelle que nous voulions partager avec tous.

            - Vous avez de bons poumons. J’en ai encore les oreilles bourdonnantes.

            - C’est la vérité que vous nous avez dite, cette fois?

            - Oui. Elle est vivante. Tous ses signes vitaux fonctionnent, même sa sensibilité physique. Elle n’est pas consciente, l’anesthésie va faire effet pour quelques heures encore, peut-être jusqu’à demain dans la journée. Je souhaite que l’amélioration soit constante.

            - Merci, Docteur, pour cette bonne nouvelle. Va‑t‑on revoir le Docteur Mathieu?

            - Oui, Monsieur Asting. Il est près de votre femme à lui donner tous les soins que requiert son état. Il m’a demandé de vous communiquer la bonne nouvelle, aussitôt qu’il n’y a plus eu de doute, sur le retour à la vie de votre épouse.

            - C’est un miracle, hein! Papa?

            - Miracle, miracle! Ben! Je ne sais pas.

            - Papa, c’est ce que Maman dirait de toute façon. Elle le disait souvent, vous vous souvenez? “Hein! Néré, nous avons encore réussi à organiser les enfants pour l’école. C’est un vrai miracle!”

            - Tu as raison, mon grand Louis. Ah! Ah! Comment va ta tête?

            - Ça me fait mal… un peu. Cela a été pire pendant le cri. Ah! Ah! Là, ça va.

            - Papa, le téléphone à tante Camile! Elle va avertir les autres.

            - Ah! Ben! Ça alors! Je rappelle. Neuf… ça sonne occupé.       - Assis-toi, Papa, tu trembles. Je téléphone tant que je n’aurai pas la communication.

            - Merci, Marie. Tu es gentille. Ça va, Manon?

            - Oui, Papa. Les émotions, ça me tue. Je sniferais bien quelque chose pour me calmer.

            - Hein! Qu’est-ce que tu veux dire?

            - Rien, Papa. Je boirais bien une liqueur. J’ai la gorge sèche.

            - Ah! Bon. J’avais mal compris.

            - Papa, j’ai la communication… Chou, Papa veut parler à tante Camile. Papa te parlera tantôt quand nous allons revenir à la maison… non, on ne ramène pas Maman. Elle va rester quelques jours à l’hôpital. Elle a eu un bébé, un gros Georges… tiens, Papa.

            - Allô! Camile, as-tu téléphoné à Roberval ou ailleurs?

            - Seulement à Roberval. Je viens de raccrocher… Rosie a beaucoup de peine. Je l’ai consolée comme j’ai pu. Elle a repris ses esprits et communiquait immédiatement avec Édith et Diane.

            - Ah!…Ah!…Ah!…

            - Voyons, Néré, tu m’inquiètes. Il est arrivé quelque chose à Louis? Pauvre petit… Dis?

            - Bien non, Camile. Louis a une grosse bosse sur le côté de la tête. Il a perdu connaissance tout à l’heure mais là, ça va… Je ne sais comment te le dire.

            - Néré, tu vas me faire mourir… excuse-moi. Que se passe-t-il?

            - Bien, je te le dis. Es-tu assise? C’est Lore. Elle n’est pas morte.

            - Hein!

            - Ben! Camile, tu me cries dans l’oreille. Ce n’est pas de ma faute… ce n’est pas ce que je veux dire… le Docteur Mathieu, c’est le chirurgien, nous a annoncé sa mort et une demi-heure après, le Docteur Biron est venu nous dire qu’elle est vivante… Tu veux que je téléphone à Justin pour lui expliquer… il fera comprendre à Rosie… l’erreur.

            - Non, non, Néré. J’appellerai moi-même. Tu es sûr, cette fois-là? Tu as vérifié toi-même? Bien non, qu’est-ce que je dis là? Maintenant, je peux dire aux enfants que leur mère et le bébé vont bien… Vous venez souper? Édouard vient d’arriver de son travail, je l’envoie vous chercher.

            - Oui, Camile. Ça va nous faire du bien de sortir d’ici une couple d’heures. Merci pour ce que tu fais pour nous. Quelle aventure! Ça n’arrive qu’à Lore des situations comme cela.

            - Je vais voir le Docteur Biron et lui demander si nous pouvons nous absenter quelque temps… Docteur, nous pouvons aller à la maison pour souper et nous reposer?

            - J’allais vous le conseiller. Vous pouvez ne revenir que demain après-midi. Regardez votre épouse, elle est là dans un lit d’éveil. Ça va bien pour le moment. Une infirmière sera constamment près d’elle et la surveillera. Nous allons la maintenir sous sédatifs jusqu’à demain au moins. Donc, elle ne sera pas visible. Demain avant-midi, le Docteur Mathieu décidera si elle doit être montée aux soins intensifs. Allez vous reposer sans inquiétude. S’il se produit quelque chose, nous communiquerons avec vous.

            - Bien, Docteur. Merci. Allons-y, mes grandes… Édouard doit nous chercher dans l’hôpital.

            À peine si mes jambes ont la force de me porter ou même la volonté d’avancer l’une devant l’autre. Moi, de la force et de la volonté, je n’en ai plus. J’ai le hoquet, des soubresauts des émotions et des peines vécues. Mon Louis ne revient pas avec nous. Il attend à la radiologie et le Docteur Biron a décidé de le garder à l’hôpital jusqu’à demain, sous contrôle médical.

            - Je suis hospitalisé, Papa, comme Maman et Georges. S’ils ont besoin de quelque chose, je suis là.

            - Quel Georges?

            - Ben, le bébé, Papa. Tu l’as oublié?

            Oui, je l’ai oublié, lui. Et les autres qui ne sont pas là. Le sang bat à mes tempes à un rythme effréné. J’essaie de vérifier si mon cœur est aussi emballé. Je vais revoir les petits de Lore à la maison. Oui, ce sont les miens aussi. Je sais que je ne pourrais pas la remplacer. Je sais que je vais les voir d’une façon différente, eux qui ont fait l’objet de mon inquiétude. Qu’aurais-je fait avec eux si Lore était décédée… définitivement?

            - Salut, Édouard. Qu’est-ce que tu fais, nous t’attendons depuis vingt minutes?

            - Ah! Ah! Je me suis perdu dans l’hôpital.

            - Je pense que tu es meilleur dans le bois avec une boussole.

            - Oui, mais personne ne savait où vous étiez. Lore, ça va? Elle n’est pas remorte? Excusez-moi, les filles. Je ne suis pas bien fin, hein!

            - Fais de l’humour, Édouard. Ça va nous changer les idées.
 

Soins intensifs

            Des sons? Loin dans le brouillard de mon inconscience… des sons que j’ai cru harmonieux. Non, ils sont confus. Maintenant, je distingue des murmures, des voix. Des bruits d’objets que l’on déplace, que l’on pousse, que l’on roule. Des bruits près, doux, feutrés, d’objets que l’on cogne. Des bruits de vie, moi qui avais l’impression… qui croyais que… je n’étais plus là.

            La lumière. Mon Dieu! Je vois, je crois. Des ombres… bougent. Je ne distingue pas. Mes paupières! Il faut que j’aie la… la volonté de les bouger. Qu’elles sont lourdes! Du plomb! Quelqu’un est près de moi, se penche au-dessus de moi. J’entends sa respiration. Je reçois son souffle de vie sur ma joue. “Madame Asting, ouvrez vos yeux, regardez-moi… Garde Claire, elle revient à elle.” “Moi, je ne suis pas encore habituée, même après un an dans ce service, cela m’émerveille toujours de voir quelqu’un reprendre conscience, revenir à la vie.” “Madame Asting… Bonjour, ça va?”

            J’ai dit: “Oui, ça va.” Du moins, je l’ai pensé. Je n’ai émis aucun son. Mes lèvres n’ont pas bougé. Je n’ai pas de force… nulle part dans mon corps. “C’est bien, Madame, ne faites pas d’effort. Nous sommes très contentes de vous voir parmi nous. Dans quelques minutes, vous pourrez dire quelques mots. J’humecte vos lèvres qui sont sèches.” Je réalise que je n’ai vraiment pas d’énergie mais une sensation de douleur de la tête aux pieds, comme un mal généralisé.

            Surtout dans le bas-ventre, comme une déchirure de plus en plus douloureuse. Pourquoi? J’ai un poids énorme sur la poitrine. J’ai les bras attachés, je ne peux vérifier ni enlever cette lourde charge sur moi. “Madame Asting, un peu d’eau sur vos lèvres… vous avez soif?” “…i…” “Vous pouvez en prendre quelques gouttes avec votre langue… bien.” J’ai parlé, j’ai dit: “Oui”, dans un souffle de ma vie qui revient.

            - Monsieur Asting, votre femme a repris conscience il y a une heure. Elle est encore trop faible pour parler… vous pouvez vous approcher.

            - Lore, Lore, que tu m’as fait peur!

            - Non, non, Madame. Ne parlez pas. Nous compre­nons et nous partageons votre joie. Seulement cinq minutes, Monsieur. Je dois lui mettre un calmant dans son soluté. J’attendais votre visite pour le faire. Pour encore les prochaines quarante-huit heures, elle a besoin de repos… de beaucoup de repos. Plus tard, le Docteur Biron lui expli­quera ce qui lui est arrivé.

            - Bien, garde. Merci.

            J’ai vu Néré pleurer. J’avais une peine énorme à voir son beau visage, crispé dans une moue, comme celle d’un enfant exprimant son désarroi. Je l’ai vue… elle, sur le haut de sa joue, elle a roulé un peu vers le bas, s’est détachée. J’ai eu deux instants d’attente, d’espoir qu’elle tombe, oui, sur ma main. Je l’ai sentie, elle m’a pénétrée, sa larme froide. Cela m’a ravigotée. Oui, mon Néré, par elle, ta larme, tu vas vivre en moi, je vais vivre avec toi. Mais… pourquoi je tombe, je me sens partir? “Non, non, Madame, n’ayez pas peur. Je viens de vous donner un calmant, il commence son effet.” Merci, garde, que je pense.

            - Bonjour, Madame Asting, vous avez dormi seize heures. Nous pourrions faire un petit rafraîchissement pour aujourd’hui, le visage, les bras, les jambes. Nous irons au corps dans quelques jours, quand le Docteur Biron vous aura enlevé le bandage qui vous tient les côtes, c’est-à-dire la poitrine.

            - Oui, garde.

            - Auriez-vous le goût de manger un peu… une soupe ou seulement un bouillon, un jus?

            - Oui, un bouillon.

            - Magnifique, la voix vous revient. Vous savez où vous êtes?

            - …?

            - Vous êtes aux soins intensifs. Vous avez été deux jours à la salle de réveil et vous êtes ici depuis trois jours. Vous commencez votre quatrième journée. Oui, cela fait un peu plus de cinq jours que vous avez été opérée.

            - Ah! Oui?

            - Vous êtes surprise? Bon, encore une jambe et votre toilette sera complète pour aujourd’hui.

            - Néré et mes enfants?

            - Il y a toujours eu quelqu’un de votre famille, jour et nuit, au petit salon. Ils viennent vous voir à toutes les heures même si c’est seulement pour jeter un coup d’œil dans la chambre… discrètement, par la porte du local. Ils vous aiment. Ils ne vous ont pas abandonnée, ne les aban­donnez pas, votre mari, vos filles, vos amies. Il y a beaucoup de gens qui vous adorent. Vous êtes un ange pour eux.

            - Merci, garde. Cela fait plaisir à entendre.

            Je somnole tout le temps. J’ai de la visite régulièrement. Au début, c’était quelques minutes aux quatre heures. Maintenant, c’est dix minutes aux deux heures, sans bruit pour ne pas déranger les autres malades dans la chambre des soins intensifs. Je ne veux plus qu’ils restent toute la nuit, assis sur des chaises dures, dans le salon. “Non, Néré, allez tous à la maison pour récupérer. S’il y a quelqu’un de vous qui est malade, je ne pourrai en prendre soin avant quelque temps. Soyez sages, s’il vous plaît.”

            - Bien, Lore… Je devais commencer au moulin lundi, le neuf. Morneau m’a dit: ”Néré, prends le temps qu’il te faut. Tu viendras travailler aussitôt que tu pourras.” Alors, tu vas beaucoup mieux. Je pense que je vais commencer après demain. Ce sera jeudi, le douze.

            - Oui, Néré, nous avons tellement besoin d’argent. Surtout le printemps avec les comptes qui se sont accumulés. Moi, ça va mieux. Je crois que dans quelques jours, je serai transférée dans une chambre régulière. Alors, mon chéri, je ne recevrai la visite… qu’aux heures régulières.

            - Ah! Ah! Ma belle Lore revient de loin mais elle fait déjà des farces. Nous sommes sauvés. Bien, laisse-moi te dire qu’il y a plusieurs petits qui ont bien hâte de te voir. Quand tu seras dans une chambre régulière, ils pourront venir à tour de rôle.

            - Pauvres petits! Je m’ennuie tellement d’eux. Des autres aussi et de toi, hum! hum! Si ça ne dépendait que de moi, je me lèverais et je m’en irais à la maison vous trouver… tous mes amours.

            - Bon! Ben, fais-le. Ah! Ah! Grande parleuse, petite faiseuse! Je t’embrasse. À demain, chérie.

            - À demain. Embrasse les enfants pour moi.

            - Vous devez être contente d’être déconnectée, débarrassée de tous ces fils et machins. Depuis plus de quinze jours que le Docteur Biron vous faisait souffrir le martyr.

            - Je l’aime bien, le Docteur Biron. Il est bien fin.

            - Si j’étais bavasseuse, je lui dirais que vous êtes en amour avec lui.

            - Oh! Oh! Si je n’avais pas mon amour de Néré, je ne dirais pas non. Mais il y a l’âge aussi, je suis un peu plus vieille que lui. Ah! Ah!

            - Madame Asting?

            - Maman, dans la famille, il y a déjà moi qui a le kick dessus.

            - Toi, Marie, je pense que tu as le kick sur tout ce qui porte des pantalons longs et qui ont entre quinze et soixante ans.

            - Maman, tu exagères. Mets entre vingt et soixante ans… tout de même.

            - Bien. Vous êtes installée dans votre nouvelle chambre… bon, le Docteur Biron va passer vous voir cet après-midi… si ses flirts lui en laissent le temps. Ah! Ah! Un bel homme comme lui… et médecin en plus. Cinquante pour cent des infirmières de l’hôpital lui font de l’œil, les autres rêvent à lui comme… oups! Assez bavardé. Reposez-vous avant la grande visite.

            La grande visite, pour moi, est celle de mes petits anges que je n’ai pas vus depuis plus de deux semaines. Georges, je l’ai vu deux fois par semaine. Carole vient me le montrer, mon gros. C’est elle qui le garde pour le temps que je suis hospitalisée. “Maman Lore, prendre soin du gros, ça me fait une pratique pour le prochain qui s’en vient.” Carole, je l’aime comme si elle était ma propre fille.

            - Maman, cela a été une chicane pour savoir qui viendrait te voir en premier. C’est Papa qui a décidé. Les deux gars, Robert et Denis ensemble, après, une grande Lulu avec une petite Prudence, Chou avec Jo Anne et Marie Paule avec Carmen.

            - Néré a toujours été juste dans ses décisions. Un vrai roi… Je ne me souviens plus du nom.

            - Salomon, je crois, Maman. Marcel viendra te voir dimanche avec sa blonde. Louis, lui, il se faufile. Ton petit pit ne peut pas passer une journée sans voir sa Maman
 

            - Marie, n’appelle pas ton frère comme ça, tu sais que cela le choque. Essaie plutôt d’amener ta sœur Manon avec toi quand tu viens me voir. Cela fait une semaine que je ne l’ai pas vue, celle-là.

            - Bonjour, Madame Asting. Quelle belles couleurs! Un peu de rouge sur vos joues, ça vous va bien.

            - Bonjour, Docteur. Ça doit être la lumière de la chambre qui est différente de celle des soins intensifs. Docteur, est-ce que vous essayez de me charmer?

            - Maman! Cout donc!

            - Eh oui! On flirte toujours celle qu’on ne peut avoir. Ah! Ah! Bon, un peu de sérieux, Madame Asting. Désirez-vous que je vous parle de ce qui s’est passé depuis que vous êtes hospitalisée?

            - Est-ce vraiment nécessaire? Vous savez, Docteur, j’ai beaucoup de sujets de préoccupation. Vous me dites ce que je dois savoir, ainsi que vos recommandations, pour que je recouvre la santé. J’en ai besoin pour m’occuper de ma famille. Je crois que cela va me suffire.

            - Vous êtes d’une sagesse exemplaire. Mademoi­selle Marie, vous n’avez qu’à suivre les conseils de votre mère pour savoir que faire et ne pas faire.

            - Ouais! Docteur, plus facile à dire qu’à faire! Ah! Ah!

            - Vous avez sans doute raison, Mademoiselle Marie. Bien, Madame Asting, j’ai donné mes directives aux infirmières. Pour le moment, vous vous en tenez à leurs recommandations. Je reviens vous voir demain. Bonjour, Madame, Mademoiselle Marie.

            Que je suis contente d’être dans une chambre ordinaire! C’est une étape vers mon retour à la maison… et ma guérison. Le Docteur Biron m’a bien dit, hier: “Trois mois de vacances chez vous. Oui, en convalescence, au repos complet et puis reprise de vos activités graduellement pour un autre trois mois.” Il exagère un peu, six mois. “Et pour être sûr que vous allez m’obéir, je vais aller contre mes principes. Je vous visiterai à domicile une fois par semaine pendant quelque temps.

            - Maman, ton médecin, il est super fin, hein!

            - Vu sous l’angle du papillonnement de tes pau­pières, je dirais oui, Marie.

            - Maman, je ne te connaissais pas sous ce jour. Tu fais de l’humour à tous propos.

            - Marie, ici j’ai tout mon temps. Depuis vingt ans, c’est la première fois que j’ai du temps. Tu sais, à la maison, je suis très occupée. Tu aimerais mieux que je me lamente, que je m’apitoie sur mon sort? J’aime mieux prendre cela positivement, je sens moins ma douleur. De toute façon, je ne vais rien changer, je subis, alors, vaut mieux le faire de bon cœur, n’est-ce pas, ma grande?

            - Maman, je… t’admire, tu sais, et je t’aime

            Mon séjour à l’hôpital a cela de positif, il me rapproche de tous mes enfants et de Néré. Moi, sur mon lit d’hôpital, et eux, assis sur des chaises tout près de moi. Que de confidences, que de petits secrets n’ont-ils pas échangés avec leur Maman! Je crois que rien n’arrive pour rien. Ce dur moment a sa récompense immédiatement: faire de nous une famille plus unie… Mon Dieu! Faites que cela dure!

            - Bonjour, Madame Asting.

            - Bonjour, Docteur.

            - Vous êtes loin de votre chambre… je vais vous voir dans quelques minutes.

            - Je serai là, Docteur. J’espère une bonne nouvelle.

            - Ma réponse, c’est oui à une bonne nouvelle. Vous avez votre congé de l’hôpital après le dîner. Vous me promettez d’être sage?

            - Oui, Docteur, comme une image.

            - Peut-être pas à ce point inanimée. Ah! Ah! Monsieur Asting piafferait peut-être un peu?

            - Il ne s’est pas lamenté, j’espère?

            - Bien, il m’a fait savoir que vous seriez aussi utile à la maison pour certaines choses qui se font à deux. Ah! Ah! Les maris impatients!

            La rue des Sapins, je la vois jusqu’au bout. Nous arrivons par la rue de la Gare. “Camile, je suis émotionnée comme si j’étais partie de la maison depuis une éternité.” “Je te comprends, Lore.” La maison est telle que je me souvenais au début et telle que je l’ai imaginée à la fin. Je soupire, le soleil m’accueille, le printemps, début mai, des bourgeons dans les arbres, une belle saison en perspective. J’ai des idées vagabondes. Je crains un peu le retour à la maison, sans me l’avouer.

            Ils sont tous là pour me recevoir… petits et grands. Je comprends. Ils ont eu l’ordre d’être sages et gentils pour le retour de leur Maman malade. Je suis émue au point de ne rien voir ou presque, les yeux embués. Je ne peux faire autre que pleurer de joie. Le premier qui a dit “Maman”, je ne sais qui car le son de sa voix s’est perdu dans le brouhaha qui a suivi, ce mot si cher à mon cœur, prononcé, me semblait-il, par des milliers de petites voix. “Donnez une chance à Maman pour qu’elle s’assoit.” “Hein! Je ne connais pas cette chaise.” “Maman, Papa l’a achetée pour toi toute seule.” “Ah! Oui, Chou? Je vais lui dire merci.” Je suis revenue chez moi. Merci, mon Dieu!

 

La vie

            Ma vie est belle, elle est magnifique. Que je suis heureuse de vivre! J’ai mille et un bonheurs à partager. J’ai plusieurs personnes à aimer et combien de petites person­nes m’aiment! Je les ai dans les jambes à cœur de jour. Je dois faire attention pour ne pas tomber quand je suis frappée par un ou deux tourbillons qui passent et repassent à la course et s’accrochent après moi. Que j’aime cette vie que j’ai sentie m’échapper il y a quelque temps. “Attention pour ne pas cogner ta petite tête sur le coin de la table, Jo Anne!” “Oui, Maman.” Psst! Elle est repartie.

            J’ai passé la fin du printemps et le début de l’été, relaxée, bien assise ou étendue dans ma nouvelle chaise que Néré m’a achetée. Un lazy boy, c’est le nom que Lucienne lui donne. Je suis bien dans ce fauteuil. Très à l’aise, les jambes relevées, je me détends. Je l’ai fait placer devant la fenêtre de la cuisine qui est près du comptoir, cela me permet d’avoir un œil sur les enfants dans la maison et l’autre à l’extérieur où je vois la cour du collège, aussi un croisement de rues. Plus loin… je vois le petit parc devant l’église.

            Je suis surprise. Comme il s’en passe des choses à l’extérieur de la maison! Des animaux, des oiseaux que je ne connais pas… des pigeons, des chiens, des chats… des petits gars qui se chamaillent entre eux, des petites filles qui s’excitent à voir les petits gars, les arbres, avec ou sans feuilles, les petites fleurs, des pissenlits, des grosses fleurs, des roses, de l’autre côté de la rue, sur la haie clôturant le terrain de la maison du coin. C’est la vie. Une vie à laquelle je n’ai pas tellement participé. Maintenant, j’espère inclure la nature dans mon quotidien. Ma famille, la nature, je ne peux rien demander de plus, car, avec mon Néré, je serai comblée.

            - Maman, il y a un Monsieur, dehors, à la porte.

            - Oui, Jo Anne, qui c’est?

            - Je l’ai déjà vu mais je ne me rappelle plus.

            - Dis au Monsieur que Maman arrive.

            - Monsieur, Maman dit qu’elle arrive… Ok!

            - Ok! Ah! Ah! Ok!

            - Oui, entrez.

            - Bonjour, Madame Asting. Comment allez-vous?

            - André! Quelle belle surprise! Que nous vaut cet honneur? Viens t’asseoir. Néré est sorti pour quelques minutes avec Édouard. Ah! Il savait que tu venais, c’est pour ça qu’il m’a dit: “S’il vient quelqu’un, je reviens tout de suite.”

            - Oui, je lui avais dit que je viendrais te voir. Ouais! Toi, tu ne viens pas me voir.

            - Ben, j’ai été malade et je ne sais même pas où tu habites.

            - C’est une farce, Lore.

            - Ah! Bon.

            - Tu as l’air en santé… je suis content. Tu as été très malade, qu’ils ont dit.

            - Oui, très.

            - Je suis content de te voir et d’être presque seul quelques minutes avec toi. L’école va commencer dans quelques jours et tu n’as pas dû coudre beaucoup cet été. Alors, je ne ferai pas faire ma commission par Néré… Tiens, prends cela.

            - Cinquante dollars! T’es fou, André, c’est trop.

            - Disons vingt pour Chou et trente pour les autres, ça va?

            - Ben, si tu insistes… Merci, ça va nous aider. Je vais pouvoir acheter des articles de lingerie que je n’ai pas eu le temps de faire. C’est le bon Dieu qui t’envoie… André.

            - Non, Lore, c’est le bon sens.

            - Voyons, que se passe-t-il, quel est ce bruit épou­vantable?

            - Maman, Maman, j’ai vu entrer mon parrain dans la maison.

            - Bien oui, Chou, prends le temps de souffler. Il est là, ton parrain. Dis-lui bonjour.

            - Bonjour, parrain. Tu n’as pas ton auto?

            - Non, je suis venu à pieds. Ce n’est pas loin où j’habite.

            - Bon ben, je vais te reconduire. Alors, je saurai où est ta maison.

            - Chou, laisse-le arriver. Ça fait cinq minutes qu’il est là… à peine.

            - Bien, Maman, pas tout de suite, tantôt quand il va partir.

            Une visite surprise qui m’a fait un grand plaisir. Depuis plus d’un an que je ne l’avais pas vu de près, ce cher André! Oui, il est passé quelques fois devant la maison en auto. Il est venu chercher ou conduire Néré, quand leurs heures de travail au moulin coïncidaient, pas plus. Le revoir, lui parler, m’a émue, mais moins que je l’aurais cru. J’ai pu le regarder franchement, sans baisser les yeux.

            Il a vieilli, depuis plus de dix ans maintenant que je le connais. Il a un peu de couperose sur le visage, cela lui enlève une partie de son air… poupon. Quelques taches brunes de vieillissement sur ses mains. Quel âge peut-il avoir? Je me rends compte que je ne l’ai jamais su vraiment. Peut-être qu’il est suffisamment vieux pour prendre sa retraite du moulin. Je vais le demander à Néré si j’en ai l’occasion.

            Chou est tellement heureuse de voir son parrain, son bonheur fait plaisir à voir. L’année dernière, André avait donné, pour elle, une enveloppe contenant vingt dollars pour le début de ses classes, la même chose comme cadeau pour les fêtes. Rien pour sa fête au printemps, il a dû oublier. Elle avait l’air triste. “Il s’en vient cheap, le bonhomme”, dit Lucienne. “Voyons, Lucienne, André a droit à sa vie.” “Je sais, mais Chou est tellement triste.”

            Quand Marie Louise est partie avec André… la main dans la main, elle était rayonnante de joie et d’amour et lui, il semblait un peu gêné. “Regarde comme c’est drôle les femmes. André a abandonné Chou depuis plus d’un an, il revient, elle pardonne tout et elle a l’air encore plus amoureuse de lui.” “Néré, tu exagères, Chou est une petite fille, même pas encore une adolescente quand même. De toute façon, je lui ai dit de revenir tout de suite.” “Tu vois, tu as un doute, un soupçon… hein! Lore?”

            “Lore, Chou ne se rend même pas compte qu’il est vieux, André, très vieux. Il a de la difficulté à marcher. Il a des varices sur les jambes, il m’a montré cela le printemps passé.” “Voyons, Néré, on dirait presque que tu es jaloux.” “Ben, Lore, je peux te le dire, beaucoup moins depuis qu’il n’habite plus le logement en haut de chez nous.” “Ah!” Je sens le sujet de conversation devenir brûlant ou glissant. Je crois que j’ai intérêt à ce que l’on parle d’autres choses. Néré aurait-il des doutes ou ai-je trop d’imagination? J’espère que c’est seulement mon imagination.

            - Madame Asting.

            - Oh! Oh! Oui, Monsieur Asting, que puis-je pour vous?

            - Je voudrais réserver votre dimanche soir, Madame.

            - Aucun problème, Monsieur, d’ailleurs, tous mes soirs vous sont acquis, mon cher.

            - Là, c’est plus que cela… Madame, je vous emmène souper au restaurant, au Moulin Rouge.

            - Hein! En quel honneur?

            - Votre fête, Madame. Vous aurez quarante-cinq ans dimanche. Si je ne m’abuse, c’est toujours le onze novem­bre, votre anniversaire. Je crois que cela vaut la peine de souligner… cela et autre chose.

            - Ah! Oui? À part mon vieillissement, quoi?

            - La fin de nos cauchemars, de nos attentes stres­santes. Tu sais, même si je sais que tu aimes beaucoup les bébés, je pense que, comme moi, tu es soulagée de savoir que ce temps est terminé.

            - Oui, Néré, je l’avoue, cela paraît dans notre relation de couple.

            - Ah! Ah! Oui, Lore, dans nos relations tout court.

            - Néré, comme un jeune flot, seulement à en parler, ça t’excite.

            - Et toi, Lore?

            - Oui, moi aussi. Allons discrètement nous coucher même s’il n’est que neuf heures. Ah! Ah!

            C’est la troisième ou quatrième fois que je vais manger dans un restaurant depuis vingt et un ans que nous sommes mariés… mais la première fois seule avec Néré. Je me sens toute drôle de faire cela. Il m’arrive des choses plaisantes depuis que nous habitons ici… à l’exception de ma maladie suite à mon accouchement du gros Georges. L’hiver dernier, nous avons eu moins froid ici que dans l’autre logement. Le jour, quand tous les enfants sont dans la maison, nous sommes bien dans la cuisine. C’est un peu plus frais dans les chambres mais, couchés sous les couvertures, on est bien pour… dormir.

            Notre souper fut merveilleux, de cinq heures à neuf heures, seuls comme deux amoureux. Je craignais que l’on soit embarrassés d’être là tous les deux, face à face, situation inhabituelle pour nous. Mais, l’ambiance, avec une musique créant un climat de discrétion, était propice aux confidences, surtout pour parler de notre vie commune, de nos enfants, des problèmes que l’on connaît avec eux et aussi de notre avenir, maintenant que l’on peut planifier notre vie de couple. “Oui, Lore, maintenant que l’on sait qu’il n’arrivera pas un étranger presque à tous les ans parmi nous.” “Ben, voyons, Néré, comment parles-tu de tes enfants?” “Je m’amuse un peu, Lore, une farce, ça ne fait pas de mal, n’est-ce pas? Ah! Ah!”

            - Maman, pour Noël, fais-tu quelque chose de spécial?

            - En principe, non. Pourquoi, Marie? Tu voulais inviter quelqu’un au réveillon… un Docteur Biron, par exemple?

            - Maman, tu veux, on ne parle pas de cet écoeurant. Si je l’invitais, il viendrait avec ses dix, douze autres blondes, je suppose.

            - Tu as raison, Marie, avec tes dix, douze chums, cela ferait trop de monde au réveillon. Non, merci. Cette année, nous allons nous contenter de notre famille, comme l’année dernière, en espérant que toi et Manon allez nous faire l’honneur d’être avec nous. Marcel m’a déjà dit qu’il serait à Normandin, comme aux fêtes l’année passée.

            - Ouf! Quelle chienne de vie!

            - Eh oui! Marie, comme disait Maman Éva. Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es.

            - Ah! Oui? Maman. Ah! Ah! Vaut mieux en rire qu’en pleurer, n’est-ce pas?

            Marie, je ne sais trop comment la prendre. Un jour ou deux, elle est de bonne humeur, elle m’aide dans la maison. Nous nous faisons des étrivations, nous nous amusons. Mais il y a d’autres fois, la plupart du temps, elle n’est pas à prendre avec des pincettes. Manon, même quand elle n’a rien à faire, elle n’est jamais à la maison. J’ai été surprise de la trouver couchée dans un lit, même pas le sien, ce matin.

            - Marie, tu vas te fâcher si je t’en parle, mais…

            - Mais quoi? Maman, vas-y, je suis presque fâchée déjà. Qu’est-ce qu’il y a encore?

            - Bien, c’est Chou qui m’a dit que tu avais amené un gars à la maison, l’avant-dernière nuit, et il a couché dans ton lit avec toi et Chou et qu’il l’a collée, nu… elle a eu peur.

            - La petite crisse de menteuse! Je veux dire, bavas­seuse. Elle a moins de scrupules avec mon oncle.

            - Qu’est-ce que tu veux dire, elle ne savait même pas où il habitait. Il y a à peine un mois qu’elle le sait.

            - Maman, tu es comme une paillasse, même un enfant de deux ans peut te bourrer tant qu’il veut. Chou sait où mon oncle demeure depuis que nous sommes démé­nagés ici. La première semaine de l’année dernière, après notre déménagement, je l’ai vue chez… André.

            - Comment le sais-tu? Voyons, ce n’est pas vrai, Marie?

            - Oui, Maman, c’est vrai. J’étais là et André m’a dit qu’elle était venue la journée même du déménagement. Ton petit ange, une faiseuse d’histoires qui surveille tout le monde, qui raconte tout en rajoutant des mensonges pour bien se faire voir de toi.

            - Et ce ne serait pas vrai que le gars a pris la main de Chou et qu’il l’a mise sur son sexe à lui?

            - Oui, c’est vrai, même qu’elle ne l’a pas enlevée… elle le crossait en faisant semblant de dormir, la petite vache. Je l’ai tassée, la Louise, et je me suis couchée entre les deux. Maman, j’étais réchauffée un peu, beaucoup et j’avais envie de ce flot… nous n’avions pas d’argent pour aller à l’hôtel. Un samedi soir, quinze décembre, à moins vingt degrés, brr! brr! ce n’est pas évident de faire l’amour dehors à onze heures du soir… et les portes de l’église étaient barrées.

            - Voyons, Marie, c’est un sacrilège… aller faire cela dans l’église!

            - Ben, Maman, ils nous disent que l’église c’est un endroit pour communier et communiquer entre nous. À part ça, ils n’ont qu’à faire payer tous les couples qui vont là. Ils feraient plus d’argent qu’avec leur collecte du dimanche. Ah! Ah!

            Je suis abasourdie, estomaquée. Dans cinq minutes de conversation avec Marie, j’en ai appris presque plus que dans quarante-cinq ans de vie. Un choc! Ben! J’ai appris des choses sur le comportement humain que je n’aurais jamais crues possibles. Puis-je croire que Chou me ment et qu’elle va chez André régulièrement depuis qu’on habite ici? Et surtout qu’elle sait masturber un homme à son âge, elle qui a l’air, comme dit Marie, d’un ange? Et que l’église sert de chambre à coucher pour plusieurs couples qui veulent consommer un besoin naturel et qui n’ont pas d’argent pour se louer une chambre quelque part? “Maman, l’instruction vient à tout âge. Remarque que je n’ai pas dit le déniaisage.”

            Je suis restée sous le choc, pendant plusieurs jours, suite aux déclarations de Marie sur le comportement de Chou en qui j’avais confiance. Je m’efforce de ne pas me concentrer, sur les gestes de l’un ou de l’autre de mes enfants, afin de ne pas développer de préjugés défavorables contre l’un ou l’autre. Je me souviens des recommandations de l’aumônier Bluteau de l’hôpital. “Une mère doit avoir le cœur ouvert à tous avec un œil bienveillant sur les qualités de ses enfants et l’autre semi-fermé sur leurs défauts.”

            La période des fêtes a adouci, si je puis dire ainsi, les humeurs. Vivre, survivre à quinze personnes dans un cinq pièces! Dans une proximité où personne ne peut avoir d’intimité, chacun épie les gestes des autres. Les tensions créent des dissensions où ma diplomatie naturelle de mère réussit à peine à calmer les esprits échauffés avant que n’éclatent les caractères et que soient posés des gestes irréparables, retenus, contrôlés, autres que des taloches sur le nez qui provoquent quelquefois de légers saignements… suivis des excuses du responsable même s’il n’est pas le fautif. La justice des mères n’est pas toujours parfaite. La période des fêtes calme.

            - Maman, on n’a pas encore, comme l’année dernière, de père Noël Marcel?

            - Non, mon beau Denis. Il doit être dans une autre maison où les enfants sont aussi gentils qu’ici.

            - Tu veux dire que, depuis deux ans, nous ne sommes pas assez gentils pour que le père Noël nous visite, hein! Maman?

            - Bien non, Carmen. Le père Noël a beaucoup de maisons à visiter et il ne peut pas toutes les visiter la même journée. Ma petite fille, la ville est tellement grande!

            - Alors, il va venir demain?

            - Ah! Oui, peut-être!

            Les questions des petits enfants deviennent souvent des pièges à Maman. Moi, je me fais prendre au moins deux, trois fois par jour. Quelquefois, je suis vraiment surprise mais, la plupart du temps, je ris de mon innocence comme mère. J’admire Néré et la façon qu’il a de se sortir de ces questions pièges avec un mensonge ou une demi‑vérité. Je pense que, pour les hommes, cela est plus facile. Ils se sont pratiqués avec leur femme durant leurs périodes de chômage hivernal.

            “Un grand gars, des grands bras, un grand manche de pelle, c’est commode”, comme dit Lore. Dans la ruelle, j’ai une dizaine d’entrées de garage à entretenir. Les gars sont de plus en plus nombreux à s’acheter une auto et ils se prennent pour d’autres. Ils n’ont plus de muscles. Moi, ça fait mon affaire quelques piastres dans mes poches. Le grand air et surtout sortir de la maison, ouf! Aussi, pouvoir aller prendre une bière après mes coups de pelle.

 

Le divan

            - Mon grand, ça ne va pas? Tu es malade?

            - Non, Maman, ça va. Un peu de cafard, je suppose.

            - Marcel, même si tu es très vieux, avec tes vingt ans bientôt, je suis ta mère et, j’espère, encore ton amie et ta confidente.

            - Oui, Maman, ne t’inquiète pas.

            - Marcel, il y a des changements dans ta vie. C’est presque imperceptible mais pas pour ta mère.

            - Ah! Oui? Comme quoi?

            - Que tu as quitté le divan pour coucher dans la chambre des gars, depuis deux semaines, et surtout que tu n’es resté que deux jours chez ta blonde quand tu étais parti pour quatre… alors?

            - Maman, le divan, ça s’explique facilement. Le matin, il y a moins de bruit dans la chambre que dans la cuisine. Je peux dormir quand je ne travaille pas. Pour mes promenades à Normandin “chez ma blonde”, comme tu dis, j’en aurais une bonne à te conter. Tu aurais l’air ébahi que ça ne me surprendrait pas. Ah! Ah!

            - Bien, Marcel, je ne sais pas s’il y a quelque chose qui peut encore m’étonner, je te mets au défi.

            - Maman, si je réussis, tu me fais une bonne tarte aux pommes, ma préférée, cet après-midi.

            - Ok! Marcel, je t’écoute. Tu penses que je suis mieux de commencer ma tarte tout de suite?

            - Oui, Maman. Il y a trois semaines, ma blonde m’a parlé de mariage, tranquillement. “Marcel, j’aurai vingt-trois ans en juin, je ne voudrais pas devenir une vieille fille.” “Bien, je vais y penser, je veux dire nous pouvons en parler. Je n’ai pas encore vingt ans, il faut que j’en parle à mes parents, je ne suis pas majeur”, que je lui ai dit. “Pense-y, Marcel, depuis le temps que nous sommes ensemble, même intimement.” “Oui, chérie.” Ça me chicotait qu’elle m’en ait parlé. Le lendemain, j’ai remis le sujet sur la table et elle m’a avoué qu’elle était enceinte d’un mois et demi environ. “Tu sais, Marcel, même si notre mariage n’est célébré que dans deux mois, à ton anniversaire à la mi-avril, ce n’est pas grave. Cela nous donnera le temps de nous préparer. Enceinte de trois mois et demi, ça ne paraît pas, je porte petit.

            - Ah! Oui? Ah! Bon.

            - Comme tu dis. Tu as compris?

            - Compris quoi? Je n’ai rien compris. Je suis surprise… enceinte, le mariage. Tu vas l’avoir ta tarte.

            - Ouais! Ben, Maman, tu n’as rien entendu. Je continue. Tu sais, moi non plus, sa dernière déclaration, je ne l’avais pas saisie. Mais dans ma tête, il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Premièrement, j’avais pris tellement de précautions pour qu’elle ne soit pas enceinte. Et deuxièmement, elle avait dit que quand elle était enceinte, ça ne paraissait pas beaucoup parce qu’elle est déjà grassette. Alors, en fin de semaine passée, je lui ai posé la question. “Bien, je pensais que tu le savais… Clothilde est ma fille. L’année passée, à son septième anniversaire, tu lui as demandé son nom et elle t’a répondu: “Clothilde et comme Maman”. Elle parlait de notre nom de famille.” “Ah! Oui?” Ce qui m’a induit en erreur c’est que Clothilde appelle sa mère par son prénom donc je pensais qu’elles étaient deux sœurs. Elle appelle sa grand-mère Mamie, j’ai pensé que c’était sa mère et je ne me suis pas posé de questions. Et qui est le père, tu penses, Maman? C’est Jean, son cousin, qui pensionne depuis plus de quinze ans chez ses parents.

            - Ah! Tu le connais, ce Jean, Marcel?

            - Bien oui, Maman. Nous prenons une bière ensem­ble, nous jouons aux cartes. Moi qui n’ai douté de rien. Je marierais ma future femme enceinte et mère d’une fille de sept ans dont le père est un cousin qui est leur pensionnaire depuis quinze ans… alors! “Cout’ donc, tu n’es pas en­ceinte de moi?” “Je n’ai jamais dit cela, Marcel. Je t’ai dit que j’étais enceinte, c’est tout.” “Tu es encore enceinte de lui, je suppose?” “Eh oui! Il s’est oublié un soir.” “Un soir, parce que vous couchez ensemble régulièrement?” “Ben oui, Marcel. Mais c’est toi qui a la priorité. Quand tu n’es pas… nous, c’est une habitude, depuis dix ans que ça dure, comme un vieux couple… mais Marcel, ce n’est pas si grave que cela.” Maman, j’en ris. Ah! Ah! Ah! Crisse!

            - … Ben, Marcel, mon grand, tu m’as eue de deux tartes.

            - Tu sais, Maman, j’ai toujours rêvé de trouver quelqu’un de bien comme toi… Ben, jolie, généreuse, bonne et bonne cuisinière. Ah! Ah! Comme on ne peut pas marier sa mère, c’est pas permis même si tu l’aimes, alors, il faut bien regarder ailleurs.

            - Grand farceur, va!

            Pas si farceur que cela, je crois, de la façon qu’il me regarde quelquefois. J’ai toujours fait attention pour ne pas provoquer aucun homme, encore moins mon fils. Je me mens, j’ai provoqué André et un peu Roland avant qu’il ne connaisse Fleur. Les sentiments, ça se contrôle. Surtout moi qui ai eu quinze calmants… grossesses, où la plupart du temps, je ne me sentais pas seulement grosse mais difforme, laide et je ne voulais pas que certaines personnes me voit dans cet état.

            - Mon fils, je ne peux que t’écouter.

            - Je pense, Maman, que je vais faire une croix dessus.

            - Tu as bien le temps d’y penser, tu es bien jeune. Tu verras plus tard.

            - Maman, je parle pour plus tard aussi. Des femmes comme toi, il n’y en a qu’une et je l’ai comme mère.

            Si tu savais, mon fils, que ta mère n’est pas un ange, loin de là. J’essaie d’être une bonne mère, j’y parviens parce que toi, mon fils, tu m’apprécies. Mais, j’ai été, moi aussi, une délinquante, si tu veux. Mais contrairement à ta blonde, je n’ai rien dit, ni à mon conjoint, ni à personne, sur mes écarts de conduite… excepté quelques confidences à mon amie Camile. Même elle ne connaît pas mes états d’âmes pendant que je vivais certaines périodes de ma vie.

            Personne ne sait la frustration… et la satisfaction que j’ai vécues quand Marcel a décidé, il y a quelques jours, de transporter son oreiller dans la chambre des gars. J’étais habituée, depuis presque deux ans, de voir ce corps, jeune et musclé, onduler sur le divan devant plusieurs paires d’yeux inquisiteurs des formes masculines.

            Le matin, un peu avant les jeunes, je me levais et inconsciemment, aussi par nécessité, j’augmentais de quelques degrés la température de la cuisine par le thermo­stat de la fournaise à l’huile et aussi par la réattisation du poêle avec deux bûches de bois sec, permettant ainsi d’obtenir un surplus de chaleur rapidement pour faire déjeuner tout mon petit monde. Mais cette chaleur soudaine avait pour résultat qu’un bras, une cuisse, une dos, des fesses se découvraient quand ce n’était pas un Marcel entier dans la splendeur de ses dix-huit, dix-neuf ans et Lulu, Chou, Marie Paule et moi, nous étions en admiration devant ce tableau d’une grande beauté dont j’étais très fière comme mère.

            Marcel, mon fils, qu’il est beau! Un peu moins grand que Néré mais plus trapu. Il me rappelle l’autre, l’écoeurant d’il y a vingt ans. Mais ce rappel d’un souvenir lointain, presque oublié, n’a aucune influence sur l’amour que je porte à mon fils et qui dépasse la curiosité physique exprimée par ses sœurs. Oui, j’ai rêvé. J’ai laissé aller libre, mon imagination, sans doute plus que la morale chrétienne ne le permet. Mais après que j’ai eu tiré toutes les satisfac­tions que mes pensées avaient crées, je… “Pardonne-moi, mon Dieu, je n’ai pu y résister.

            Quelquefois, ma pudeur naturelle reprenant le contrôle sur mes pulsions sensuelles par un effort de volonté castratrice, j’allais délicatement le recouvrir de son drap afin de cacher aux yeux des filles cette presque nudité, allongé sur le dos, dans une position lascive où sa virilité du matin était tellement apparente que je craignais qu’elle sorte, seule, de son petit sous-vêtement, ce que Lulu et Chou semblaient espérer. Elles répondaient par un soupir de déception au geste de décence que je posais avec quelques remords soupirés.

            - Maman, Marcel va avoir chaud?

            - Oui, Lulu, c’est mieux qu’il ait chaud que d’en faire suer plusieurs autres.

            - Que veux-tu dire, Maman?

            L’effet d’avoir été malade l’année dernière a eu, je crois, un effet bénéfique sur moi. J’ai appris à relaxer… à m’asseoir sous la véranda après le dîner ou après le souper, pour une demi-heure, en prenant une tasse de thé, pas nécessairement le petit doigt en l’air. Ah! Ah! Je n’avais jamais fait cela. Je prends du bon temps. “Tu deviens capricieuse, ma belle Lore. Ah! Ah!” “Eh oui! Mon Néré! Je devrais devenir exigeante en plus.” “Oui? Qu’est-ce que tu veux dire, Lore?” “Rien, Néré.” Je pensais simplement qu’au début de notre mariage, entre autre chose, nous devions avoir une maison. Mais comme dit Néré: “Les termes, nous les donnons à l’épicerie Julien afin de nourrir notre nombreuse marmaille.”

            - Les enfants, nous sommes à la mi-août, qu’en pensez-vous si nous allions aux bleuets quelques jours, vers la friche, pour se faire des sous pour la rentrée scolaire?

            - Ben… oui, peut-être.

            - Mon Dieu! Quel enthousiasme! Je crois que je vais aller seule cueillir des bleuets.

            - J’y vais avec toi.

            - Bien, Chou.

            - Moi aussi.

            - Bien, Marie Paule.

            - Maman, moi et Denis, on y va aussi
 

            - Bien, Robert. C’est tout? Ce n’est pas mal. À cinq, on va sûrement en ramasser pour se faire des bonnes tartes si nous ne pouvons en vendre comme la dernière fois. Ah! Ah!

Sur la route, para pa pam pam

Petit tambour s’en va, para pa pam pam

Il sent son cœur qui bat, para pa pam pam

Au rythme de ses pas, para pa pam pam

Ra pa pam pam, ra pa pam pam

Ô petit enfant, para pa pam pam

Où vas-tu?

            - Nous aimons cela quand tu chantes, Maman.

            - C’est comme une vraie vacance, hein! les enfants!

            - Oui, Maman.

            C’est un “oui” pas très convainquant, ni convaincu, mais pour moi, ce sont les seules vacances que je peux me permettre sans justification… même que j’en ai une bonne. La première journée de cueillette, nous avons vendu une boîte de bleuets, hier, une autre et presque une deuxième. Ils n’ont pas voulu prendre la deuxième boîte, les bleuets étaient trop mouillés. “Madame, des bleuets, il ne faut pas que ce soit trop brassé, ils ont chaud et se mouillent.” Je ne les jetterai pas, je ferai quelques pâtés pour nous. Oh! Oh! Aujourd’hui, certainement deux boîtes à vendre.

            - Aie! La gang, nous dînons. Ou plutôt, on le fait notre pique-nique?

            - Oui.

            - Maman, pourquoi tu riais toute seule tout à l’heure? Hi! Hi!

            - Bien, Chou, tu ne trouves pas qu’en cueillant des bleuets, tu as le temps de penser, de te souvenir d’événements drôles dans ton passé?

            - Ben moi, Maman, je pense aux bleuets que je ramasse.

            - C’est bien, Marie Paule.

            - Qu’est-ce qui te faisait rire tantôt, Maman, dis?

            - Tu y tiens, Chou? C’était un matin du mois de mars de l’hiver passé. Il faisait froid dans la maison à six heures du matin. Je me suis levée avec bébé Georges et je l’ai installé sur son petit pot, distraitement, sur le tapis de la chambre de bains. D’habitude, tôt le matin, je l’emmène dans la cuisine près du poêle où je peux le surveiller.

            Je vaquais à mes occupations quand des cris et des pleurs de rage me sont parvenus de la chambre de bains. Je me précipite, inquiète, m’attendant au pire. D’un coup d’œil, j’analyse la situation. Le petit pot est renversé à côté du tapis, il a dû coller aux fesses de Georges et quand il s’est levé, le pot est tombé. Ce n’était pas mouillé sur le sol mais sur le mur en face d’où je l’avais installé. Donc son zizi a sorti et a mouillé le mur. Je n’étais pas là pour surveiller sa petite chose.

            Mais ce ne devait pas être cela qui le faisait tant rager, ça lui était déjà arrivé et il en avait ri. Là, il trépignait de plus belle. Ses petits bas n’étaient plus sur ses pieds mais sur le sol à un petit pas l’un de l’autre. Je me penche pour les ramasser, ils résistent, je tire. Je comprends, ils sont collés sur le prélard froid du plancher, alors, ses petits pieds ont dû sortir de ses bas. Par la suite, le même phénomène s’est produit pour ses pieds qui collent aussi sur le plancher très froid… Où vas-tu, Chou?

            - Je vais manger plus loin. Les histoires de pisse de Georges ne m’intéressent pas. Ça m’écoeure, ça me coupe l’appétit.

            - Ce n’est pas une histoire de… comme tu dis, Chou. C’est une histoire de froid d’hiver racontée durant les chaleurs d’été et aussi une histoire de distraction d’une mère. Excuse-moi, c’est plutôt une histoire pour adultes, pour être comprise.

            - Ben, j’ai compris, moi, Maman.

            - Tu es bien fine, Marie Paule, de me dire cela.

            - Ben, Maman, Georges, y avait froid à ses petits petons. Ah! Ah!

            - Oui, c’est à peu près cela. Ah! Ah!

            Je vais devoir choisir mes souvenirs à raconter aux enfants si je veux être comprise sans critique. Le temps que je prends pour ne pas froisser la susceptibilité très particu­lière de chacun m’épuise littéralement, émotionnellement. Néré, lui, a la solution de l’homme face aux enfants. “C’est ça, point, envoye par là.” Peut-être qu’étant si peu de temps avec eux, il peut se permettre cela. De toute façon, moi, je ne suis pas capable de fonctionner avec brusquerie avec eux,

            Aussitôt qu’il y en a un qui pleure pour un rien, je partage sa peine et je pleurerais avec lui. “Tu es trop sensi­ble, Lore. Ben, tu es une femme.” “Néré, je crois que je suis surtout une mère.” Je suis avec mes enfants vingt-quatre heures par jour. Car même la nuit, mon instinct de mère est constamment en éveil. Le moindre petit bruit la nuit et je suis sur mon séant, dans mon lit. Inquiète, l’oreille attentive à la perception de ce qui m’a éveillée, afin de localiser le son et vérifier s’il a une continuité, pour me porter au chevet de celui ou celle qui a toussé ou la plupart du temps, qui a seulement rêvé dans son sommeil.

            Je suis heureuse. J’ai eu ce que j’ai voulu au début de ma vie… que je me dis. J’essaie de me convaincre qu’ailleurs ce n’est pas mieux même si je comprends que cela doit être différent, pour les célibataires comme André ou pour celles qui n’ont eu que deux enfants, comme Lucienne et toutes les autres qui n’ont eu que des petites familles de deux à six enfants. Parmi mes sœurs, mes belles-sœurs et mes amies, je suis seule à avoir eu une si grosse famille. Donc, il y a certainement autre chose dans la vie qui rend heureux.

            - Quand l’école est commencée et que je travaille la nuit au moulin, je peux mieux dormir le jour.

            - Je fais mon grand possible pour que les enfants soient moins tapageurs, Néré, mais ils ont tellement de vie, d’énergie à dépenser. Ils sont tous en bonne santé. Que cela est difficile de les tenir assis toute la journée.

            - Ah! Ah! Quand les gars demandent des nouvelles de ma famille, ils me disent: “Comment va ta gang de passionnés, Néré? Ah! Ah!”

            - Je ne comprends pas, Néré, que veux-tu dire?

            - Que nos enfants mordent dans la vie à pleines dents. Qu’ils veulent connaître tout ce qui existe… expéri­menter tout ce qui se fait. Il faut bien admettre qu’il y avait moins de chose à faire dans notre temps.

            - Au moins, nous avions le temps de nous parler, je pense. Aujourd’hui, avec la télévision, la radio, les autos et le cinéma. Aie! Aie! Oui, Néré, dans quel monde vivons-nous!

            - Tu as raison, Lore, c’était plus plaisant avant. Pauvres enfants! Je ne voudrais pas être à leur place!

 

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Au sujet de l'auteur      Biographie      Coordonnée    

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Je suis né en 1928 à St Félicien

au Lac St-Jean, Québec, Canada.

 

Aîné d'une grande famille (16 naissances 11 vivants). À cette époque, existait le droit d'aînesse, dans certain milieu familial, donc des avantages à être l'aîné.

 

 

Issu d'une famille d'entrepreneurs généraux... grand-père, père... dont logiquement j'ai pris la relève... très tôt. Sur le marché du travail à 15 ans avec comme scolarité, une 9è année ce qui était le summum de l'instruction dans le patelin de 1500 habitants ou je résidais au début des années 1940. Jeunesse et fantaisie furent de courte durée, car marié à 20 ans, les obligations et la famille sont arrivées ensembles (10 enfants dans moins de 20 ans). J'ai occupé divers emplois, en plus de suivre les cycles qui prévalent dans le domaine de la construction. Aussi actif socialement,... J.O.C,... O.T.J, participant à Tévec... etc. De plus ayant une soif dévorante de ''savoir'' j'ai toujours suivi des cours du soir, qui n'avait souvent... que la valeur de ... ''l'occupation temporaire''. Alors après considération de ce fait, j'ai décidé de plonger... soit une immersion complète. J'ai fait un recyclage... de base, soit une 1è année, afin de me permettre de retourner dans le monde de l'apprentissage de la connaissance et de la modernité. En 1966-67, l'année de la création des Collèges d'Enseignement Général et Professionnel (C.E.G.E.P.), je m'inscrit à plein temps à l'institut de technologie et au C.E.G.E.P. de Jonquière, étant subventionné pour fréquenter la première, ce qui me permit d'être présent régulièrement au 2è et avoir en tout 54 périodes de cours semaine cela pour 2 années à temps plein. J'eu le plaisir de loger à la résidence pour étudiant, dans une chambre en colocation avec mon 2è fils qui lui ira plus tard chercher une maîtrise en physique nucléaire à une Université de Windsor en Ontario. Dans les années qui ont suivi, cet élan m'a permis de continuer de prendre des cours variés à temps partiel dans différent C.E.G.E.P. de la région du Saguenay Lac St- Jean et en parallèle de 1969 à 1979 ce supplément de qualification me permit de devenir fonctionnaire pour le gouvernement provincial,... loisir que j'ai pratiqué 10 ans sans jamais abandonner ma fonction principale de P.D.G. d'une compagnie de construction. AH! Oui, aussi de la 5è année à la 10è année, de ma présence comme fonctionnaire, j'ai eu l'immense plaisir de pouvoir compléter un BACCALAURÉAT en SERVICE SOCIAL à L'UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE. Commencé à l'âge de 45 ans pour le terminer à l'aube de mon 50è anniversaire et là j'ai compris que je ne pourrais pas changer le monde, en étant fonctionnaire, alors j'en ai profité pour quitter ce monde d'illusion pour continuer, mes activités, dans une occupation, sérieuse, soit mon rôle de P.D.G. dans une entreprise qui prenait de plus en plus d'expansion et qui a rayonné de nombreuses années au Saguenay Lac St-Jean. Et maintenant, ce n'est pas fini, comme le dit la chanson. À l'ombre de 25 petits enfants et de 4 arrières petits enfants, qui vont continuer à construire le monde, je l'espère... un vrai, sans brutalité... Ils sont issus de 55 ans de complicités avec la même fiancée, qui m'accompagne, dans mes fantasmes qui sont depuis 10 ans de créer de l' imaginaire, poésie, roman, nouvelles, dont j'ai commis à date plus de 20 volumes ''manuscrits'' et que pour compléter le rêve de tout écrivain qui en plus d'avoir le plaisir d'écrire, je dois avoir celui d'être lue et apprécié par le plus grand nombre de lecteurs, et ce, même, si moi auteur, je reste incognito pour les 25 autres années dont j'espère voir les printemps, soit devenir centenaire, dans le plus beau pays du monde, pour mon plaisir et j'espère, sincèrement, aussi le vôtre.

 

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Erdé Lutin se fera un plaisir de lire et de répondre

personnellement à vos courriels.

 

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Écrire pour moi est loisir que je partage, en temps, avec la généalogie. Je suis un touche à tout : roman, poésie, conte, nouvelle. Je m'adonne également à la peinture à l'huile.
 

Félicitation pour votre courage et vous avez ma collaboration, selon mes minime moyen.

Je demeure

Erdé Lutin, Laval, Québec.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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