Les détails échappés
Aujourd’hui, nous sommes dimanche de Pâques…
Je me souviens d’une aventure qui m’est arrivée il y a six ans,
au début du troisième millénaire, alors que je n’étais encore…
je ne dirais pas jeune, mais plutôt une autre personne… Ce
voyage à travers la réalité n’a duré que sept semaines et il
s’est terminé précisément le dimanche pascal. Chaque année, à
Pâques, des fragments de souvenirs accablants enfouis dans ma
mémoire viennent tourbillonner dans ma tête et me forcer à les
récupérer pour reconstituer la chaîne des événements et en
recomposer la trame entière.
Le premier jour de Carême, Véronique –
c’était son nom – est arrivée dans mon bureau sans s’annoncer à
l’avance, sans rendez-vous, à l’improviste, comme de la neige au
début de l’été. Je n’avais pas de patients ce jour-là. J'étais
passé en coup de vent dans mon bureau pour ramasser un vieux
livre que j’avais oublié la veille sur ma table. Quel livre ? Je
n’arrive pas du tout à m’en souvenir.
C’était une femme dans la quarantaine, sans
aucune caractéristique particulière, s’il est possible d’être
ainsi. Ses yeux paraissaient avoir perdu de leur couleur brune
ou de leur éclat, elle était maigre, très maigre même. Il m’est
difficile de décrire de quelle façon elle s’était habillée, mais
son costume d'un goût étrange me mettait mal à l'aise. Je n’ai
pu voir ses cheveux à ce moment-là, car ils étaient dissimulés
sous un foulard bariolé de dessins russes.
Elle avait en main un vieux sac de voyage en
cuir brun d’une bonne grosseur et qui s’harmonisait on ne peut
mieux avec ses yeux. Au premier coup d’œil, ce sac devrait
appartenir plutôt à un homme qu’à une femme.
Puisque je viens de parler de son apparence
physique, un détail intéressant me revient soudainement à
l’esprit : Véronique était de taille beaucoup plus haute que
celle de la moyenne. Dieu sait comment je ne l’avais pas
remarquée auparavant.
J’en reviens aux premiers instants, quand
elle a ouvert la porte de ma salle d’attente… Sans aucune
crainte, me regardant droit dans les yeux, sans la plus petite
confusion, elle s’est approchée de moi d’une manière plus que
légère pour sa taille et elle m’a tendu une main froide. C’était
sa gauche, j’en suis certain.
« Bonjour. Je m’appelle Véronique Claus,
a-t-elle dit. Je viens de loin, des États-Unis. Je suis de
passage ici, je me promenais et j’ai vu votre enseigne sur la
porte. Pouvez‑vous m’accorder une consultation sans rendez-vous,
sans références ? Il s’agit de mon frère qui est très malade. Je
peux vous payer trois fois le tarif, et même davantage. »
Malgré son fort accent anglais, qu’elle
essayait de dissimuler autant qu’elle le pouvait, elle parlait
un très bon français. Et il n’était pas difficile de se rendre
compte qu’elle était riche et qu’elle savait qu’avec son argent,
elle pouvait obtenir tout ce qu’elle désirait. Cependant, il
était fort probable que tout ce qu’elle ne pouvait acheter était
beaucoup plus important pour elle que ce qu’elle se procurait
facilement à gauche et à droite. Pouvais-je refuser d’acquiescer
à sa demande ? Très certainement. Mais le côté caché de sa
« demande » me porta à faire le contraire.
« Certainement, j’ai le temps. Pourtant, en
ce qui concerne le prix, il demeure le même. Entrez dans mon
bureau et assoyez-vous confortablement. »
Avec un grand soupir, elle se plongea dans
les coussins du fauteuil situé en face de la fenêtre qui donnait
sur l’Université McGill. D’un coup, sa voix changea : passant
brusquement d’une tonalité à l’autre, elle est devenue beaucoup
moins forte.
« Mais… il ne s’agit pas de moi, il s’agit de
mon frère. C’est de lui que je voudrais vous parler. Est-ce que
cela change quelque chose ? »
Je vis qu’elle commençait à se sentir moins
« puissante », si l’on peut dire. Madame Claus ne pouvait
trouver de position confortable dans un fauteuil. Elle ouvrait
constamment son sac pour le refermer ensuite, elle me regardait
et, en même temps, elle évitait mon regard.
Je fixai mon attention sur son sac brun, qui
cachait sans doute une partie de son histoire, de sa souffrance
ou de son amour. Il n’était pas difficile de deviner qu’il
pouvait aussi bien appartenir à son frère malade qu’à un simple
médecin de famille. Probablement que leur vieux docteur vivait
dans une toute petite ville et qu’il arrivait chez ses patients
à cheval. Il devait fumer un long et grand cigare cubain qui
incommodait tout le monde. Avant de commencer le traitement, il
lavait ses mains pâles et bien soignées, et des gouttes d’eau
tombaient sur ce sac, violant la souplesse de son cuir brun.
« Ne vous inquiétez pas. Rien ne semble
pouvoir changer votre envie de parler… Alors… »
Ainsi débuta cette histoire. C’est vrai
qu’elle a pris pas mal de mes efforts et qu’elle m’a plongé dans
un cadre inattendu et très particulier...
Mon frère
Avant de parler, elle prit une cigarette dans
sa main gauche, mais d’un coup et sans hésitation, elle la cassa
et l’enfouit dans sa poche.
« Je ne sais comment commencer… C’est un sac
de mon père ; il était médecin, quelqu’un de très connu dans son
domaine. Quand il est décédé, mon frère mettait parfois ses
papiers dedans... Et maintenant, c’est moi qui m’en sers. Non,
ce n’est pas ça… Mon frère, paraît-il, souffre d’une maladie
incurable et l'hôpital psychiatrique est un meilleur refuge pour
lui. Je voudrais quand même vous raconter son histoire.
Peut-être… »
Elle arrêta subitement son court monologue en
se figeant dans la souffrance mal dissimulée. Elle prit une
autre cigarette, pour refaire exactement les mêmes gestes que la
première fois, se donnant le temps de trouver les mots
nécessaires.
Dois-je lui poser des questions ou
réussira-t-elle à parler ? Cette question bloquait mon
raisonnement depuis déjà quelques bonnes minutes.
« Madame Claus, dites-moi, de quel problème
souffre donc votre frère ?
— Je ne suis pas très forte en diagnostic,
proclama-t-elle, en plus, je ne retiens pas les termes médicaux.
Alors, il m’est impossible de vous répondre ; par contre, je
peux vous raconter en détail son attitude envers la vie ou
comment il se comportait dans telle ou telle situation. Ainsi,
vous aurez le matériel nécessaire pour tirer vos propres
conclusions, évidemment, en prenant en considération le fait que
je suis subjective… »
Étant donné qu’elle ne me laissait pas le
choix, j’ai décidé de ne plus poser de questions et de l’écouter
en silence, jusqu’à ce qu’elle me raconte les motifs qui l’ont
obligée à venir me raconter son histoire.
« Je suis plus âgée que Jack ; nous avons
cinq ans de différence. Il était toujours le préféré de nos
parents, mais cela n’entraînait jamais de crises de jalousie de
ma part. J’ai accepté cela dès ses premiers jours dans notre
famille avec une facilité étonnante pour une petite fille. Je
l’aimais beaucoup et je l’aime encore, et cet amour est la cause
principale de cette consultation…
» Je n’ai jamais eu de conflits avec lui : il
m’obéissait toujours, il faisait tout ce que je voulais. Vous
comprenez ? Très jeunes, nous avons perdu notre mère. Elle est
morte subitement, sans qu’aucune maladie ne nous prépare à son
départ. Cela a été un choc pour Jack, qui a pleuré sans arrêt
pendant plusieurs semaines. Quant à moi, j’ai vite accepté sa
mort. Pourtant, j’aimais infiniment ma mère…
» Notre père était très occupé par son
travail, c’est pourquoi il a dû engager une gardienne pour
prendre soin de nous. Je voudrais vous dire franchement que je
n’ai pas apprécié cette idée, car je me sentais capable de
m’occuper seule de Jack. J’ai donc décidé de nous débarrasser de
cette femme, qui faisait, imaginez-vous, des tentatives pour
séduire mon père. À l’époque, j’avais déjà treize ans. J’ai
caché la boîte à bijoux de ma mère dans la chambre de cette
femme et j’ai demandé à mon père la permission de porter son
collier de diamants pour le bal de fin d’année à l’école.
Évidemment, j’ai obtenu sa permission, mais mon père n’a pas
trouvé cette boîte à sa place. Comme par hasard, il l’a retrouvé
dans la chambre de notre gardienne, qui a dû quitter notre
maison le soir même…
» Je m’occupais de Jack, qui grandissait de
jour en jour. Papa continuait à s’absenter pour son travail,
jusqu’au jour où son remplaçant nous a téléphoné pour nous
annoncer que notre père était mort subitement au cours d’une
conférence. J’ai choisi un bon collège pour Jack et, quelques
années plus tard, un métier qui, d’après moi, lui convenait
parfaitement. Comme il était fort en sciences exactes, j’ai
pensé qu’il serait pratique pour lui de devenir comptable ; de
plus, il pourrait gérer parfaitement nos finances. Tout allait
bien ; nous étions ensemble, mon frère et moi. Mais un jour…
» Docteur, pourrais-je avoir un autre
rendez-vous avec vous ? Je suis fatiguée, excusez-moi. J’espère
que vous êtes libre demain… »
Comme elle semblait en effet extrêmement
défaite et fatiguée, j’ai été obligé d’accepter de la rencontrer
une autre fois. Cette femme était-elle une des causes de la
maladie de son frère, qui l’avait fait interner dans une maison
psychiatrique ?
L'amour incontrôlé
Il était déjà tard pour rentrer chez moi à
pied comme je le faisais habituellement, et j’ai dû prendre un
taxi. Quand je me suis installé sur le siège arrière de la
voiture, un vrai mélange de pluie et de neige tombait sur la
voiture, et j’admets que mon moral laissait plutôt à désirer.
Quel type de conseil attendait-elle de ma part, si elle
n’acceptait que ce qui lui plaisait ? Ce soir-là, je me suis
couché tard. Assis sur le divan, j’essayais de comprendre
comment je pouvais aider ce pauvre homme enfermé dans un hôpital
psychiatrique par sa sœur bien-aimée.
Le matin, il faisait si mauvais que même une
bonne tasse de café chaud ne pouvait me réconforter. Avant de
quitter mon nid de célibataire, j’ai pris un livre, celui que
j’avais oublié il y avait quelques jours dans mon bureau et dont
le titre ne me revient pas encore… Une demi-heure plus tard,
j’étais déjà dans le bus qui me transportait dans le
Vieux-Montréal.
J’avais trois patients, Madame Claus était la
quatrième et la dernière. J’avais fait exprès de la placer après
mes autres rendez-vous, pour me sentir plus à l’aise et avoir
tout mon temps, me rappelant que sa première visite avait duré
plus de deux heures ; c’était beaucoup pour une seule
consultation.
Les trois premiers patients ne sont pas
restés longtemps : ils étaient tous les trois réellement pressés
et ne cachaient pas leur envie de quitter mon bureau le plus
rapidement possible. C’était drôle, car habituellement ils me
prenaient beaucoup plus de temps et d’énergie. J’ai même eu
l’impression qu’ils voulaient libérer la place pour cette
quatrième personne qui mettait tout le monde mal à l’aise par sa
simple présence.
Madame Claus ouvrit la porte de mon bureau à
quatre heures pile, au moment précis où la plus grande aiguille
de ma montre tomba sur le chiffre douze. Incroyable ! Elle n’a
pas attendu mon invitation pour entrer, et son « bonjour » n’est
sorti de sa bouche qu’après qu’elle eut été assise dans un
fauteuil.
Voilà une chose qui m’a encore étonné, sinon
frappé : sa fidélité à ce grand sac de voyage, qu’elle traînait
encore. Encore un détail : elle était vêtue exactement comme la
veille…
« Puis-je commencer ? a-t-elle demandé.
— Je vous en prie, madame. »
Elle m’avait demandé cela avec une telle
insistance que ma réponse m’avait paru totalement artificielle.
Par contre, ma cliente était tout à fait naturelle et elle ne
laissait aucune possibilité d’en douter.
« On vivait donc très bien ensemble, mon
frère et moi. Mais un jour, il est tombé amoureux d’une femme.
Je ne la connaissais pas auparavant et, malheureusement, elle a
complètement transformé la personnalité de mon frère. Il ne
m’était plus possible de l’accepter : il ne m’écoutait plus, me
parlait rarement, et il était toujours auprès d’elle. Je me
sentais seule, parfois triste… »
J’ai interrompu sa narration par une simple
question qui me semblait logique et, franchement, j’ai regretté
de l’avoir posée. Elle m’a lancé un regard glacial et ne m’a pas
répondu. Elle a simplement continué sa phrase :
« … je me sentais abandonnée. Pour moi, il
était clair qu’il fallait faire tout en mon possible pour briser
cette liaison funeste. Mais comment faire ? Pour y parvenir, il
me fallait au moins connaître cette femme, mais Jack faisait
tout pour la cacher, créant un mur autour de moi qui m’isolait
dans l’impuissance…
» Un beau jour après son anniversaire, quand
il a eu ses vingt et un ans, il m’a déclaré qu’il voulait
l’épouser. Ce fut un choc pour moi. Je lui ai alors proposé de
l’amener souper chez nous pour faire connaissance. C’était ma
dernière chance de réaliser mon plan. À mon avis, leur
séparation apporterait du bonheur à Jack. Il ne me restait
qu’une petite chose à régler : inventer un bon plan d’action…
» C’était une fille simple et plutôt jolie.
Je dois préciser qu’elle n’avait pas la beauté fine d’une
aristocrate, mais plutôt les traits d’une poupée, comme une
Barbie, si vous voyez ce que je veux dire. Elle venait d’une
famille plutôt pauvre. Elle travaillait comme serveuse dans un
restaurant et faisait son baccalauréat en sciences infirmières.
Elle parlait tout le temps, ses blagues étaient grossières et
bêtes. Elle embrassait constamment mon frère, et ses gestes
d’amour m’énervaient. La chose la plus triste, c’est qu’il
l’aimait et que son amour paralysait son cerveau…
» Aussitôt partie, j’ai trouvé ce plan
maudit, je l’ai trouvé ! Je reviendrai demain à la même heure.
Je vous remercie, Docteur. »
Elle ne m’a aucunement demandé si j’étais
libre le lendemain et si j’acceptais de lui donner une autre
consultation. Elle le savait à l’avance…Mais pourquoi n’ai-je
rien dit alors ? N’était-ce pas parce que je voulais à tout prix
savoir la fin de son histoire ? Ce fut une curiosité
impardonnable de ma part.
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