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C'est ma mère qu'on assassine, roman suspense, Judith Messier

 

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C'est ma mère qu'on assassine

JUDITH MESSIER

Roman suspense, Fondation littéraire Fleur de Lys, Montréal, 2007, 418 pages.

ISBN 2-89612-280-X

 

Présentation  |  Extrait  |  Biographie  |  Coordonnées

 

C’est ma mère qu’on assassine est une tragi-comédie policière. Harry Ostling prend sa retraite de policier, quitte sa famille, Boston sa ville et son pays pour suivre son aimée Madhu à Montréal. Une de ses enquêtes le mène dans une luxueuse résidence pour aînés. Dès sa première visite, il rencontre une chipie avaricieuse et menteuse, sa sœur disparue et retrouvée, ainsi qu’une cinéphile allumée. Il se dit que cette enquête promet d’être amusante.

 

Pourtant les délits, surprenants chez ces personnes en apparence respectables, s’accumulent : graffitis haineux, vols de bijoux, offensives scatologiques, appels téléphoniques scabreux, cadeau obscène, menaces de mort, décès suspects et suicides. À tour de rôle, un homme et une femme tentent de séduire l’enquêteur et il sera même agressé par une octogénaire.

 

Enquête trop vaste pour un seul homme, Harry enrôle “ les enfants perdus ” de Madhu : Clarence, un créateur de musique électroacoustique, doué pour les filatures filmées, et Félicité, une criminologue au chômage, excellente comme recherchiste. Tous trois vénèrent Madhu et se démènent pour la protéger de leur enquête.

 

À la fin de l’enquête, Harry en voudra à ces personnes âgées de lui avoir rappelé sa condition de mortel plus sûrement que les criminels armés qu’il a affrontés au cours de sa vie.

 

Car vieillir ne faisait pas partie de ses projets d’avenir immédiats.

 

 

Extrait

 

Extrait du Chapitre I

 

Vieillir ne faisait pas partie des projets d’avenir immédiats de Harry Ostling. Et pourtant...

 

Harry a toujours cru qu’un dieu bienveillant avait créé les dimanches de pluie au bénéfice des amoureux. En ce dimanche d’octobre, il pleut et il n’est pas au lit avec son aimée. Certes Madhu est là, dans la salle à manger, mais elle n’est pas seule. Assis à la même table, Clarence et Félicité, deux orphelins qui ont adopté Harry et Madhu. Le tableau est haut en couleurs : Madhu, sa peau ambrée, ses cheveux crêpelés et sa grâce d’idole ancienne, Félicité, ses yeux verts, sa crinière rousse et son corps puissant de grand fauve, Clarence, sa redingote noire et son teint blafard de fils de la nuit.

 

Suivant les conseils de la belle Malgache, Félicité pratique un point de feston, maladroite et rageuse. Clarence aide Madhu dans son devoir de mathématiques. Harry savoure cet instant de bonheur tranquille, précieux.

 

La sérénité du dimanche est troublée par la sonnerie du téléphone. C’est le cellulaire qui sonne, la ligne professionnelle. Harry hésite à répondre. Un homme a bien droit à un dimanche paisible. Mais les contrats sont rares et nombreuses sont les bouches à nourrir. Il décroche donc.

 

Une femme, Fleur-Aimée Jolicœur, requiert les services d’un enquêteur. Comme elle ne veut rien dire au téléphone, il la prie de passer au bureau le lendemain matin. Elle est très âgée, il n’est pas question qu’elle se déplace et elle réclame sa présence le plus tôt possible. Le ton est à la fois mielleux et impérieux. N’était-ce de la langue française, Harry se croirait revenu au bon vieux temps de Boston, en train de se faire snober par une bourgeoise de Beacon Hill.

 

— D’accord, je passerai demain matin.

 

— Je suis une vieille dame, et demain il sera peut-être trop tard.

 

Le chantage à l’urgence, maintenant. En quittant le service de police et en fondant une agence d’investigation, Harry pensait être son propre maître et soigner son allergie à l’autorité et aux manigances politiques. Mais la réalité est tout autre, le client est roi et utilise toutes les ruses pour obtenir ce qu’il veut.

 

Un coup d’œil à la salle à manger. Félicité est toujours penchée sur son ouvrage, un bout de langue entre les lèvres. Clarence, les yeux dans le vague, écoute une musique à lui seul audible. Madhu a quitté la pièce. Il soupire, note l’adresse, enfile son imperméable et gagne la cuisine, là où sa belle est en train de râper la noix de coco pour son fameux ragoût malgache. Elle lui tourne le dos, d’un seul de ses grands bras, il l’enlace, un jeu souvent répété, un jeu à qui perd gagne. Elle fait semblant de se fâcher, mais toujours elle délaisse les oignons ou les poivrons ou la noix de coco et finit par l’embrasser. Aujourd’hui, elle résiste plus longtemps.

 

— Arrête, Harry, on n’est pas seuls.

 

— Bof, ils sont dans la pièce à côté. Et puis, pourquoi se gêner, ils sont toujours là? Tant mieux s’ils nous voient, ça leur donnera peut-être des idées.

 

— Félicité et Clarence! Harry, ils sont comme frère et sœur, des enfants qui se tiennent la main dans le noir.

 

Cher Harry, il ignore ce qu’il a sous les yeux, alors que Madhu voit et devine tout.

 

— Tu sors?

 

— Je vais travailler.

 

— Un dimanche?

 

Il ne lui parlera pas de ses problèmes d’argent, de sa pension d’ancien policier qui suffit à peine à leurs besoins. Des plans pour qu’elle renonce à ses études d’horticulture et propose d’aller travailler. Non, pas ça, il lui a fallu assez de courage pour retourner à l’école à son âge. Il détourne le regard pour éviter qu’elle n’y lise ses pensées.

 

— S’il te plaît, pas de sermon sur l’addiction.

 

Il les a déjà tous entendus, les prêches sur l’intoxication au travail, après vingt-neuf ans de mariage avec Kate. Madhu sait doser avec art les paroles et les silences. Harry apprécie. Il l’embrasse et quitte la maison.

 

L’adresse indiquée par madame Jolicœur se trouve au bord de la rivière des Prairies. Avec un nom comme le Castel des Seigneurs, il imaginait une maison de style victorien ou ancien canadien, or l’édifice, probablement bâti au début des années 80, est composé de blocs de béton assemblés sans goût. Il sonne, une voix s’enquiert de son identité. On lui ouvre la porte, il salue le gardien et appelle l’ascenseur. D’ordinaire, prendre un ascenseur est une expérience banale pour un citadin. Au Castel, c’est toute une aventure. D’abord, les portes sont trop lourdes pour les bras arthritiques et se referment trop vite pour les pas hésitants de ces dames, qui n’en finissent plus de se saluer, de se tromper de boutons et de s’inquiéter. Est-ce le bon étage? Aurais-je le temps de sortir sans me faire écrabouiller? Pétillantes et curieuses comme des écolières, elles s’informent de la destination du “ jeune homme ”. Harry sourit. Avec sa cinquantaine et sa stature imposante, il y a longtemps qu’on l’a traité de jeune homme.

 

À la porte du 307, on le jauge au travers de l’œilleton et on lui ouvre. La dame n’est pas aussi âgée qu’elle le prétendait, plutôt alerte et certainement en mesure de se déplacer. Sa tête juchée sur un long cou et ses yeux fixes lui donnent l’allure d’un oiseau. Par contre, le bas de la silhouette est plutôt large et rappelle vaguement la jument. Drôle d’animal hybride. Le regard des yeux trop maquillés est intelligent. L’excentricité des cheveux d’un rouge violacé contraste avec la sobriété du tailleur haute couture. Harry est rassuré. La future cliente a l’air bien nantie, elle pourra payer la facture.

 

En matière de décoration intérieure, madame ne donne pas dans les meubles antiques, les napperons en dentelles et les guéridons chargés de bibelots. Tout est blanc, ivoire, écru, avec des touches noires, design des années 80 et vide lunaire. Pas une revue sur une table, pas une fleur dans un vase, pas un bout de papier près du téléphone. La présence la plus frappante est cette odeur de renfermé que ne camoufle aucun arôme de pot-au-feu qui mijote.

 

La dame lui tend une main maigre et sèche comme une carte de visite et entre tout de suite dans le vif du sujet, d’une voix assez forte pour remplir une salle de conférence.

 

— Ma sœur a disparu depuis une semaine et j’aimerais que vous la retrouviez.

 

— Comment ça, disparue? Vous voulez dire que vous êtes sans nouvelles d’elle depuis une semaine et que c’est inhabituel. Vous avez eu une prise de bec?

 

— Cher monsieur Ostling, vos cheveux grisonnent et vous avez passé trente ans dans la police, selon mes informations et...

 

— Quelles informations?

 

— J’ai téléphoné au ministère de la Sécurité publique, à la direction des affaires policières et de la sécurité privée, et j’ai demandé la liste des nouvelles agences à Montréal. Je suis une femme d’affaires, enfin une ex-femme d’affaires, et j’aime bien aider les jeunes entreprises à prendre de l’essor. Vos références étaient excellentes.

 

La vieille dit ça pour lui prouver qu’elle connaît la musique. Aider les jeunes entreprises, ben voyons. Elle espère surtout qu’il coûtera moins cher qu’une agence établie. Elle s’est renseignée sur lui, c’est de bonne guerre. Lui, par contre, ne connaît rien d’elle.

 

— Où en étais-je? Je n’y arriverai jamais si vous m’interrompez tout le temps. Ah oui, la famille! Donc, vous avez de l’expérience et je suppose que vous connaissez la vie. Bien sûr qu’il y a de petites divergences entre Stella et moi, comme dans toutes les familles.

 

Stella Jolicœur habite une autre aile du Castel, donc les sœurs ne se voient pas nécessairement tous les jours. Fleur-Aimée a questionné quelques résidants et leurs réponses ne concordent pas. L’un prétend l’avoir vue mercredi, l’autre mardi et une troisième ne se souvient plus. Ce qui est sûr, c’est que Stella ne projetait pas de déplacements, sinon elle en aurait parlé à quelqu’un. Elle est veuve et a deux enfants : Luc qui vit à Toronto et Solène qui est très proche de sa mère. Fleur-Aimée n’a pu les joindre au téléphone. Ses appels sont également restés sans réponse à la maison que Stella possède à Saint-Ours. Sa sœur est de santé fragile, elle est peut-être malade quelque part.

 

— Madame Jolicœur...

 

— Jolicœur, pas Djohleecure.

 

Tous les moyens lui sont bons pour garder l’avantage, se moquer de son accent, par exemple.

 

— Une disparition est du ressort de la police. Les policiers sont en mesure de retrouver quelqu’un en un temps record. S’informer auprès des hôpitaux, alerter la population, etc.

 

— Non, non, pas la police.

 

Harry penche la tête et hausse les sourcils. Pour la première fois, la dame perd contenance, ses yeux ronds errent dans la pièce, en quête d’une réplique adéquate.

 

— Ceci est une affaire privée. Avant d’utiliser les fonds publics pour une histoire de famille, il faut exploiter nos ressources. Les choses iraient mieux dans ce pays si chacun prenait ses responsabilités.

 

Cette femme raconte des bobards et cache quelque chose. Il le lui dit, elle s’offusque. Pour Harry, l’entretien est terminé.

 

— Vous faites rechercher votre sœur mais ne désirez pas qu’elle le sache. Right?

 

— Vous êtes très perspicace, ce qui me prouve que j’ai fait un bon choix.

 

Harry réfléchit en silence, une tactique qui inquiétait les prévenus et agaçait les autres.

 

— D’accord. J’ai besoin de visiter l’appartement de votre sœur, d’avoir accès à ses comptes bancaires, de parler à ses enfants et connaissances, and so on....

 

— Pas question.

 

Un cri du cœur. Elle se radoucit pour continuer.

 

— Je suis déjà passée à l’appartement. J’ai vérifié les vêtements et les valises. Il manque une valise, quelques vêtements et sa trousse de toilette, comme si elle était partie pour quelques jours.

 

— D’autres indices ont pu vous échapper. Fouiller un appartement, c’est mon métier. Personne ne peut le faire à ma place.

 

Elle accuse le coup d’un battement de cils. Elle penche la tête et teste un petit sourire qui se veut humble.

 

— Allons, monsieur Ostling, je suis une vieille femme fragile, vous n’allez pas refuser de m’aider.

Fragile, mon cul. Elle est aussi solide qu’un fil d’acier.

 

— Je regrette, je ne peux pas travailler dans ces conditions. Mon agence est jeune, vous l’avez dit, et je ne voudrais pas ternir sa réputation. Si je n’ai pas toutes les données, je risque de me planter. Adressez-vous ailleurs.

 

— C’est vous que je veux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous êtes franc, donc honnête. Je n’ai pas envie de me faire escroquer par des voyous.

 

Vieille chipie avaricieuse et méfiante. Quand Harry se dirige vers le portemanteau, il entend un petit hoquet et un reniflement. Il se retourne et aperçoit une larme sur la joue de la vieille, pitoyable tout à coup.

 

— J’aime ma sœur, je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose. Elle est insouciante et naïve, à la merci de n’importe qui. Facile à berner, toujours prête à aider, malgré ses maigres ressources.

 

La sœur! Occupé par les simagrées de Fleur-Aimée, il a oublié la sœur. N’est-ce pas son métier de retrouver une dame en danger? Eh oui, Harry a le sens du devoir, une tare qu’il traîne depuis l’enfance. On ne se refait pas.

 

 –  Il faudra tout me dire. Pas de cachotteries avec moi.

 

Fleur-Aimée prend un air offensé. Un mouchoir sorti de nulle part essuie promptement la larme unique et disparaît aussitôt. Le visage de la vieille se modifie rapidement et une lueur d’intense satisfaction apparaît dans son œil droit. Elle a gagné, elle l’a bien eu. Harry commence à s’amuser. Il ne déteste pas les adversaires coriaces. Son imperméable sur le bras, il se rassied.

 

— Dites-moi tout.

 

— Pas ici. Il est 17 h 45, je dois descendre à la salle à manger. Vous m’accompagnez?

 

Il se doutait bien que la dame n’était pas trop portée sur la cuisine. Il salive en pensant au ragoût de Madhu.

 

— Merci, mais j’ai un repas de famille plus tard.

 

— Vous prendrez un café.

 

Harry découvre qu’il est très difficile de résister à la volonté de Fleur-Aimée Jolicœur. Elle recoiffe ses cheveux teints et barbouille ses lèvres de rouge. D’habitude, les vieilles en mettent trop et ça déborde dans les craquelures, alors qu’elle ne remplit même pas ses lèvres minces. Un gros trousseau de clés à la main, elle tourne en rond pour vérifier Dieu sait quoi. Ils finissent par sortir pour monter dans l’ascenseur.

 

Il s’attendait à une cafétéria de couvent ou d’hôpital, alors qu’il s’agit d’un vrai restaurant, aéré, avec vue sur le patio, le terrain paysager et la rivière. Dans la salle, deux sensations contradictoires frappent Harry, une débauche de couleurs vives sur les vêtements et toute la gamme des gris —acier bleuté, fer-blanc, étain mat –  sur les têtes. Voyons Ostling, toi aussi, tu as de l’argent dans les cheveux et du plomb dans l’aile. Heureusement, par ce dimanche soir, certains résidants ont des invités qui ajoutent une touche de jeunesse brune ou blonde.

 

Fleur-Aimée hésite devant l’entrée, trébuche un peu, ce qui oblige Harry à la soutenir. Royale, elle pénètre dans la salle et marque le pas pour être bien sûre qu’on la remarque au bras d’un homme. Sacrée madame, à plus de soixante-dix ans, elle n’a pas renoncé à épater la galerie.

 

— Il y a 347 locataires, tous autonomes, et la moyenne d’âge est de 83,6 ans.

 

Et alors? La durée est-elle une qualité? Fleur-Aimée salue quelques dames –  les hommes sont nettement en minorité –  et présente Harry. En réalité, elle l’exhibe comme un trophée.

 

— Vous prendrez bien une bière? Ce n’est pas parce que je n’ai jamais été mariée que je ne connais pas...

 

Ben oui, ma grande, on voit que tu as débordé d’amour toute ta vie.

 

— Venons-en au fait, je n’ai pas toute la soirée.

 

— J’aime votre attitude. Vous avez l’habitude de travailler dans certaines conditions auxquelles je ne peux malheureusement pas souscrire. Donc, je modifie votre mandat qui n’est plus de retrouver ma sœur mais de vérifier si elle se trouve à sa résidence de Saint-Ours.

 

— Vous voulez que j’aille là-bas? Je ne comprends pas. Ce n’est pas un boulot d’enquêteur. Faites-vous y conduire ou trouvez quelqu’un du village pour vous renseigner. Le curé, par exemple, ou le maire.

 

— Je suis née dans ce village, mais n’y ai pas mis les pieds depuis quarante ans. Je le hais et je n’y ai pas d’amis. Je ne vous raconterai pas ma vie, il faudra vous contenter de cette explication. Acceptez-vous ce mandat plus restrictif?

 

Harry aurait envie de lui demander pourquoi un ours a été canonisé, mais comme l’humour ne semble pas la qualité dominante de la dame, il se contente d’acquiescer. Fleur-Aimée extrait une serviette en toile de son sac à main, s’en tapote la bouche, puis essuie chacun de ses doigts soigneusement. Les serviettes en papier de la salle à manger ne lui conviennent pas. Harry rigole intérieurement, les tics et manies l’ont toujours amusé. Elle replace la serviette dans le sac, puis sort son portefeuille et étale des billets de cinquante dollars sur la nappe. Fleur-Aimée a mis en sourdine sa voix de stentor, mais les petites vieilles des tables voisines épient tous ses gestes.

 

— Madame, je ne travaille pas au noir. Quand nous remonterons chez vous, nous rédigerons un contrat, vous me verserez une avance et je signerai un reçu.

 

Il a furieusement envie d’une cigarette. Ouais, en griller une ou bien l’éteindre sur le front de cette pimbêche. En plissant les lèvres, Fleur-Aimée remet les billets en place et retire une enveloppe de son fourre-tout. Elle présente une photo à Harry.

 

— Voici ma sœur.

 

La photographie à la surface craquelée est d’un petit format. Devant un arbre de Noël, une femme replète tend un cadeau à l’objectif, le visage rond éclairé d’un sourire, les yeux rougis par le flash. Harry peut difficilement se faire une idée du personnage, encore moins trouver une ressemblance entre les deux sœurs.

 

— Vous n’avez pas un cliché plus pratique pour les recherches, un visage en gros plan?

 

— Non, désolée.

 

Elle lui tend ensuite un dossier contenant un bref historique de la paroisse de Saint-Ours-sur-Richelieu, une photo du manoir seigneurial, une liste de tous les seigneurs, une description des armoiries, ainsi qu’un aperçu du passé patriotique du village. Il s’apprête à demander quel est le rapport entre ce dossier et la disparition de Stella quand Fleur-Aimée prend la parole.

 

— Vous êtes étranger. Profitez donc de l’occasion pour montrer un joli coin de la province à votre femme. À mes frais.

 

Ce qu’elle est pénible lorsqu’il est question d’argent! Subitement, la Jolicœur lui reprend la photo, le regard fixé sur un point derrière lui. Harry se retourne afin d’examiner la personne qui vient d’entrer. Après avoir tapoté des épaules, pressé des mains et embrassé des joues, la dame s’approche de leur table. Elle est petite et ronde, habillée en hippie des années soixante. Avec ses cheveux enneigés, ses yeux d’un bleu vif et son sourire ensoleillé, cette femme est un paysage, un lumineux paysage d’hiver.

 

— Ah, vous voilà, ma chère! J’espère qu’après tout ce temps vous m’apportez des résultats concernant le travail que j’avais demandé.

 

Qui est-elle? Une employée de Fleur-Aimée, une secrétaire?

 

— Monsieur Ostling, je vous présente ma sœur. Stella, mon nouveau conseiller financier.

 

— Ostling, comme c’est joli. Ça ressemble à ostrich, j’adore les autruches.

 

Harry est ravi, c’est la première personne à trouver joli ce patronyme maudit qui lui a valu tant de moqueries. Ainsi, voici la présumée disparue, sa sœur à qui Fleur-Aimée parle comme à une salariée. Pas étonnant qu’elle ne donne pas de ses nouvelles pendant une semaine. Harry est si surpris qu’il ne dément pas le titre dont on l’a affublé. Il croit déceler une lueur malicieuse dans les yeux de Stella, comme si elle n’était pas dupe. Elle se tourne vers sa sœur.

 

— Ah! Fleur-Aimée, je suis si heureuse. Quel bonheur d’avoir des petits-enfants! Dommage qu’ils vivent si loin et que je ne puisse pas les voir plus souvent.

 

— Tu aurais pu me prévenir que tu partais pour Toronto. Je me suis inquiétée.

 

— Mais je te l’ai dit. Tu ne t’en souviens pas?

— Et ton chat, qui s’en est occupé?

 

— Madame Paré, ma voisine. Ça aussi, je te l’ai dit.

 

— Jamais de la vie! Ma pauvre Stella, tu es de plus en plus étourdie.

 

Harry sent qu’il y a un combat à finir entre les deux sœurs et que l’actuel champ de bataille est la sénilité. Qui a oublié et qui prétend avoir oublié, qui dit vrai, qui ment? D’emblée, il croirait la plus sympathique, mais les conclusions hâtives n’ont pas cours dans ce métier. Il est au moins certain d’une chose : Fleur-Aimée n’a jamais téléphoné au fils de Stella à Toronto. Elle a menti sur ce point. Toute cette histoire ne le concerne plus.

 

— Mesdames, il faut m’excuser, je dois partir.

 

— Je ne voudrais pas vous chasser.

 

— Non, non, on m’attend.

 

Le règlement de la facture prend du temps, il fallait s’y attendre. Comme les deux femmes le précèdent vers la sortie, il entend Stella dire :

 

— J’ai cru que c’était le détective privé que tu avais engagé pour résoudre l’énigme des vols.

 

— Je n’ai rien décidé à propos de ces vols.

 

L’acuité auditive de Harry n’a pas encore montré des signes de défaillance et il entend chaque mot. Une affaire de vols!

 

Fleur-Aimée ne lui donne pas l’occasion d’en discuter. Elle lui remet le document sur Saint-Ours et le reconduit à la porte, en lançant à haute voix, afin que Stella entende :

 

— Examinez bien mon dossier financier et voyez ce qu’on peut améliorer.

 

Il en conclut qu’elle le rappellera, pour les vols ou autre chose. Au moment où il passe la porte principale, une femme courbée, courte comme une minute, se précipite sur lui. Visage de lutin tout ridé, percé d’yeux vifs, elle est coiffée d’un képi et vêtue d’une pèlerine noire. Elle se poste sous le nez de Harry et lui jette :

 

— T’as de beaux yeux, tu sais.

 

Harry est complètement médusé, d’abord par la phrase du lutin, ensuite par le sourire et le ton suave de Fleur-Aimée.

 

— Allons, Zénora, nos invités n’ont pas les mêmes références que vous ni vos vastes connaissances.

 

Se tournant vers Harry.

 

— C’est une réplique de Jean Gabin à Michèle Morgan dans un vieux film français Quai des brumes. Chère Zénora. Son mari était projectionniste, elle raffole du cinéma. Elle a vu tous les films, elle visionne des cassettes l’après-midi et nous les raconte chaque soir au repas. Quelquefois, comme ce soir, elle se déguise en personnage. N’est-ce pas charmant!

 

Il n’est que 19 h 30, mais Harry est aussi épuisé qu’après une longue journée de travail. Quelle soirée! Une chipie doublée d’une menteuse, une disparue réapparue et une cinéphile allumée. Et en plus cette histoire de vols. Ce ne serait pas la première fois qu’une affaire en cache une autre. Voilà qui s’annonce plus excitant que les habituelles enquêtes de crédit ou les filatures de présumés fraudeurs.

 

En rentrant chez lui, il trouve les convives à table. Le ragoût est “ full super bon ” au dire de Félicité. Harry parle très peu de son travail à la maison, sauf les anecdotes amusantes. Il a beaucoup de succès avec “ t’as de beaux yeux, tu sais. ” Il semble que cette phrase, prononcée avec son accent américain, soit irrésistible. On la lui fait répéter trois fois, ainsi que le nom Flour-Amy Djohleecure.

 

— Harry, c’est pas de la farine flour c’est une fleur.

 

— Ouais, un cactus en “ flour ”. C’est pas juste de vous moquer de moi. Madhu a appris le français à Madagascar et n’a jamais cessé de le parler. Moi, à mon arrivée à Boston, j’ai tout fait pour l’oublier.

 

Stella referme la porte de son appartement, essoufflée comme si elle avait été poursuivie.

 

— Filou, petit monstre, où es-tu? Tu te caches, tu es fâché parce que je suis partie. Une semaine, c’est rien. Il y a toujours quelqu’un pour gâcher mon plaisir. Fallait que je tombe sur ma sœur dès mon arrivée. Un nouveau conseiller financier! Tu entends ça, Filou? Elle a le même depuis vingt ans et n’en changerait pour rien au monde. Elle prétend que je ne lui ai pas dit que je partais à Toronto. Il me semble pourtant me rappeler notre conversation. Ou peut-être ma mémoire me joue-t-elle des tours? Et toi, chat ingrat, tu boudes pour une pauvre petite semaine d’absence. Moi qui me bats pour te garder ici. L’autre maniaque de la sécurité et de la salubrité publiques ne demande qu’à faire passer son fichu règlement pour interdire tous les animaux de compagnie.

 

Le chat sort enfin de sa cachette et se frotte à ses jambes. Puis, il saute sur la chaise où Stella avait laissé tomber son poncho avant de se rendre au restaurant du Castel. Avec toute cette histoire, elle n’a pas mangé et il ne doit pas y avoir grand chose dans ses placards. Surprise, Solène a fait le marché avant de venir la chercher à la gare. Ce qu’elle est chouette, sa fille! Dommage qu’elle ne fabrique pas de petits-enfants.

 

Alors que Stella commence à couper des légumes, on frappe à la porte. Allons bon, ça ne peut-être que Fleur-Aimée.

 

— Stella, j’ai besoin de ton aide. Il faut que tu ailles chez Irina.

 

Irina est la kleptomane du Castel. Elle ne sort plus de chez elle, mais reçoit beaucoup de visiteurs qui connaissent son péché mignon et pensent tous pouvoir la déjouer. Après lui avoir menti sur son “ conseiller financier ”, Fleur-Aimée fait mine de rien. Jamais, au grand jamais, elle n’admettra ses torts.

 


 

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Biographie

 

Judith Messier vit à Montréal. Îlienne, elle aime les rivières, les fleuves et les mers. Les livres, les films, les musiques et les voyages stimulent son imaginaire.

 

Mais lorsqu’il s’agit de créer des personnages, rien ne vaut l’observation des humains, ces étranges bestioles, dans leurs habitats naturels : à l’intérieur de leur résidence, dans la rue, dans l’autobus, à l’épicerie, à la pharmacie, à la banque, partout.

 

Ensuite, elle exagère et caricature, puis elle ajoute une demi-tasse d’humour noir, un zeste d’autodérision, et une pointe de tendresse pour ses personnages, même pour les “méchants”. Par contre, sa recette de suspense demeure secrète.

 

C’est ma mère qu’on assassine est son quatrième roman, après Jeff! (éd. Triptyque), Dernier souffle à Boston (éd. de la courte échelle), Johnny et Salomé (éd. Les Intouchables). Malgré les dix années qui les séparent, C’est ma mère qu’on assassine est la suite de Dernier souffle à Boston.

 

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