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Introduction
Un
courant né dans les hautes montagnes\ descendait vers la pleine... Il
chemina longtemps, à travers les collines et les vallons, avant
d'atteindre le désert... Il essayait bien de traverser, mais ne pouvait
pas; il avait beau s'élancer de toutes ses forces, son eau s'enlisait
dans le sable...
Il
savait en lui-même, que son destin était d'atteindre la mer; que pour
cela, il devait traverser le désert, et qu'il n'y avait pas d'autres
moyens...
Longtemps il réfléchit ainsi, quand il entendit une voix qui montait du
sable. Cette voix murmurait:
- Le
vent traverse bien le désert, alors un fleuve le peut...
- Mais
comment cela est-il possible?
-
Seulement en permettant au vent de t'absorber.
Mais
cette idée d'être absorbée par le vent était insupportable au fleuve.
D'abord il n'avait jamais été absorbé de sa vie; il n'avait pas du tout
envie de perdre son identité. Enfin, s'il perdait son individualité, qui
pourrait garantir qu'il la retrouverait?
Au bout
d'un moment, le sable reprit:
- Le
vent accomplit cette tâche. Il prend l'eau, lui fait traverser le
désert, et puis la relâche au sol une fois l'autre côté atteint; quand
l'eau retombe en pluie, elle se rassemble et forme à nouveau un fleuve.
-
Comment saurais-je si cela est vrai?
- C'est
ainsi, et si tu ne me crois pas, tu ne deviendras jamais qu'une mare;
même si cela peut prendre des années, et des années. Et une mare, ce
n'est certainement pas la même chose qu'un fleuve...
- Mais
est-ce que je reviendrai le même Fleuve qu'aujourd'hui ?
- Dans
tous les cas, tu ne- peux rester ainsi, dit la voix. La partie la plus
essentielle de toi-même sera emportée par le vent et formera à nouveau
un Fleuve. Tu t'appelles Fleuve aujourd'hui parce que tu ne connais pas
en toi-même la part qui est la plus essentielle.
À ces
mots, certains échos se mirent à résonner dans l'esprit du fleuve. Il
commença vaguement à se souvenir du temps lointain où lui-même (ou une
part de lui-même ?), était tenu dans les bras du Vent... Il prit peu à
peu conscience que sa nature profonde était l'eau; qui différait de sa
nature apparente de fleuve...
Toujours est-il qu'un jour, on le vit, à midi au soleil, s'élever en
vapeurs dans les bras du vent. Il l'accueillit doucement, lui fit
traverser le désert; et il le relâcha dès qu'ils avaient atteint une
chaîne de montagnes, loin, très loin de là...
Et
parce qu'il avait eu des doutes, le Fleuve murmurait en lui-même: « par
cette expérience j'ai découvert ma propre nature. »
Ainsi
le fleuve apprit...
La
destinée humaine serait-elle pareille au courant? Elle aussi se dirige
inéluctablement vers une impasse, à moins qu'elle ne retrouve son propre
chemin! Quel est donc ce chemin que chaque être humain doit découvrir
pour atteindre sa plénitude?
Je veux
raconter l'itinéraire caché d'un "homme" historique, dont le nom et les
idées ont rallié et divisé les hommes depuis des centaines d'années.
Comment ai-je pu découvrir son mystère? Un pur hasard m'a permis de
rencontrer une vieille dame, retirée du monde. Elle avait gardé
jalousement ses secrets. Les gens ne s'intéressaient pas à elle,
pourtant elle détenait la clef d'une grande porte de la vie.
Dès le
début de ce cheminement, une question se pose déjà: les gens qui vont
l'emprunter ne risquent-ils pas de devenir différents des "autres?
Verront-ils la vie sous un autre angle, avec toute l'incompréhension qui
s'en suit? L'anecdote du curé de campagne illustre bien ce dilemme:
Dans un
village en Orient, des gens vivaient leur train de vie quotidien. Un
jour, un des villageois découvrit un puits d'eau, caché par des buissons
et de petits arbrisseaux. Il avait soif. Le puits était assez profond
pour l'obliger à utiliser un seau trouvé à proximité! L'eau était douce
et agréable. Il est parti raconter à ses amis les détails de sa
découverte. Les gens venaient visiter ce puits, et y étancher leur soif
de son eau rafraîchissante. Mais, chose étrange, l'eau du puits avait un
effet particulier, qui rendait les gens fous. Ainsi, plus des villageois
buvaient de cette eau, plus le nombre de fous augmentait; à tel point
que tout le monde finit par se ressembler. Le curé du village, qui avait
son propre puits, n'avait pas goûté à cette eau. Alors, les gens du
village commencèrent d'abord à. se chuchoter entre eux, puis à crier
bien haut: notre curé est fou... notre pauvre curé est devenu fou.
Le curé
pressentait déjà un changement chez ses concitoyens, mais ne se doutait
pas de l'ampleur du phénomène. Après de longues investigations, il finit
par découvrir le mystère. Il n'avait plus d'autre choix que de boire,
lui aussi, à l'eau de ce puits et devenir comme les autres. Ainsi il
s'exécuta, et les gens du village furent extrêmement ravis de constater
que leur curé était redevenu "normal".
L'histoire se serait terminée à ce stade si le hasard n'avait pas
compliqué un peu plus les choses. Un jour, un berger qui emmenait ses
moutons paître autour du puits, eut la curiosité de regarder son image
dans l'eau. Le vent emporta son béret dans le puits. C'était un pauvre
berger, il ne pouvait pas se permettre de perdre aussi facilement son
béret. Il décida d'aller le récupérer du fond du puits. Une fois rendu
au fond, la tentation fut forte de goûter à son eau. Chose encore plus
étrange, l'eau puisée directement au fond du puits lui rendit non
seulement la raison mais lui fit entrevoir un monde dont il ne
soupçonnait pas l'existence.
Ainsi
le compte à rebours commença. Il paraît que, depuis, les villageois se
disputent sur le choix à faire: chercher l'eau du puits avec ou sans
seau.
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