Prologue
Le Cycle de la Vie s’écoule tandis que les races mortelles viennent
et disparaissent, ne laissant derrière elles que des souvenirs pour
devenir des légendes. Puis, les légendes s’éclipsent pour n’être que
des mythes. Sur une planète que les habitants ont baptisée Aeria,
dans une période de leur histoire qu’ils ont compilée sous le nom de
l’Âge de la Guerre, quelque chose s’y leva. Bien qu’il n’y avait
aucun début et aucune fin dans le Cycle, c’était ce qu’on pouvait
appeler un commencement.
Il existe sur Aeria un continent que ses habitants ont appelé le
Vieux Monde, car il a été habité par maintes races et il a connu
maints empires. Tandis que les nains et les elfes, les premières
races, s’isolent et laissent le pouvoir vacant à la race des hommes,
ceux-ci se battent entre eux pour savoir qui d’entre eux les
gouvernera sous une seule bannière.
La Grande Guerre, un conflit mondial qui avait duré pendant vingt
longues années entre l’empire magique de Neathar et les royaumes du
Vieux Monde s’achevait par la victoire de ceux venant du nord qui
s’assirent sur les trônes des vaincus. Les troupes de Neathar
faisaient la guerre d’une façon totalement différente à celle des
royaumes du Vieux Monde, où la chevalerie dominait encore les champs
de bataille. Ce fut pour cela que les royaumes ne connurent que de
rares victoires face aux envahisseurs. Avec le support de la
religion humaine la plus répandue dans le Vieux Monde, l’Église, le
Saint Empire de Neathar vit le jour et régna sur ses sujets d’une
main de fer. Cinq ans ont passé depuis et nombreux sont ceux qui se
préparent à renverser le trône impérial alors qu’ils sont
pourchassés sans relâche et persécutés par les autorités. Leur
espoir est mince, mais ils sont prêts à lutter jusqu’à leur fin en
l’honneur de leurs idéaux et de leurs principes.
Mais tous ces événements ne perturbaient pas Ardan Palan, qui se
souciait davantage que ses moutons suivent le sentier cheminant sur
la plaine vers sa maison. Honnêtement, il n’avait pas trop à s’en
faire, car les bêtes savaient parfaitement où elles devaient aller.
À vrai dire, dans la région, tout le monde ne faisait pas grand cas
des problèmes des contrées éloignées. Protégés par la Lumière qui
les avait tenus loin des horreurs de la Grande Guerre, peu de gens
se souciaient de ce qui pouvait se passer ailleurs. Regroupés en de
petites communautés parsemées dans le sud de la péninsule d’Estalie,
les gens de la province d’Ennis étaient trop occupés par leur
quotidien pour s’intéresser à autre chose. Seul le passage d’un
voyageur, d’un missionnaire, d’un colporteur ou d’un ménestrel y
rompait la monotonie par leurs nouvelles de l’extérieur qu’ils
apportaient avec eux. Bien que les fermiers étaient courtois et de
bons hôtes, ils éprouvaient un soulagement à leur départ. Des gens
qui passaient leur temps à voyager sans arrêt, cela n’était pas
normal pour eux. Pourquoi iraient-ils ailleurs alors qu’ils
pouvaient fonder une famille et vivre paisiblement de la terre?
C’était là qu’Ardan se différenciait de ses voisins. Le monde
immense en dehors d’Ennis le fascinait continuellement. Chaque fois,
depuis qu’il était un enfant, il se trouvait toujours une place dans
l’auberge de son village pour nourrir son esprit d’aventures et de
héros. Étant fils unique, sa mère se faisait beaucoup de soucis pour
lui et ses étranges idées. Ardan aurait déjà quitté le foyer
familial si ce n’était que sa mère était veuve. Son père était mort
dans les derniers combats de la Grande Guerre, engagée de force par
les hommes du roi d’Estalie. À l’époque, une victoire était
impossible à gagner, mais le roi avait continué à lutter jusqu’à ce
qu’il soit tué durant le siège d’Estalie même. Pour cette raison, sa
mère refusait qu’il parte et les larmes lui venaient aux yeux à la
moindre mention. Ardan n’aimait pas la voir dans cet état, mais
c’était de son âge de vouloir quitter la maison et de se prendre en
main. À peine dix-huit ans, Ardan avait déjà la musculature d’un
travailleur. Avec ses cheveux noirs coupés courts et sa mâchoire
ferme, il paraissait plus vieux. S’il se fiait à l’opinion de sa
mère, il était assez beau pour enfin se trouver une petite amie. Ce
sujet avait justement ramené son désir de partir avec un
empressement qu’il n’avait jamais eu auparavant.
Par le temps que le soleil commença à se coucher sur l’horizon, il
avait enfin ramené le troupeau dans son enclos et il avait donné aux
moutons assez de foin pour qu’ils ne meurent pas affamés durant la
nuit. Il entra dans la maison après avoir terminé ses derniers
travaux routiniers. C’était l’habitat d’un humble fermier dans les
alentours, fait de pierre pour les murs, de paille pour la toiture
et de bois pour la structure. Dès qu’il entra, sa mère le reçut, une
lanterne dans les mains. À la quarantaine, elle restait une belle
femme. Quelques rares rides creusaient son visage, mais elles
accentuaient son humeur joyeuse. Elle le questionna comme à son
habitude sur sa journée, puis elle lui parla de sa visite de la
communauté proche de chez eux. Avec la fin de l’hiver, le sentier
redevenait praticable pour marcher à Braille.
— Maître Domon est arrivé à Braille, annonça-t-elle.
Ardan connaissait cet homme. La guerre avait tellement à peine
touché la péninsule d’Estalie que son commerce local était encore
existant. Domon était un commerçant qui passait de communauté en
communauté pour leur vendre des produits de Bordeaux, la principale
ville à l’ouest de la province d’Ennis.
— Il est là bien tôt, répondit-il. Cela fait à peine une semaine
qu’il n’y a plus de neige.
— Mais l’hiver a commencé plus tôt que prévu aussi, dit-elle, et il
a fini bien tard. Il a même dû attendre que la neige commence à
fondre avant de partir.
En effet, l’hiver avait pris les fermiers un peu par surprise et il
avait été le plus rude depuis bien des années. Plusieurs fermiers
avaient eu affaire à des bandes de loups affamés s’attaquant aux
troupeaux. Certains malheureux avaient connu le même sort que leurs
bêtes en essayant de les protéger. On ne pouvait pas dire que
l’hiver avait été tranquille pour les fermiers.
Ardan devint tendu. La mention de la communauté lui rappela que les
festivités pour l’arrivée du printemps allaient avoir lieu ce soir.
Il avait tellement envie d’y assister et de s’amuser avec ses amis,
mais sa mère ne partagerait pas son avis. En fait, pour ce qui était
en dehors du travail, elle était contre.
— Je m’en vais à Braille, osa-t-il dire enfin.
— Mais le souper t’attendait, protesta sa mère. Il ne sera plus
chaud à ton retour.
— Ce ne sera pas long, grogna Ardan. Le souper peut attendre tandis…
— Ton père aurait pris son repas avant de partir. En fait, il ne
serait même pas allé à Braille. Lui, au moins, passait ses
responsabilités avant ses désirs.
Cela en venait toujours à son père. À la mort du paternel, Ardan
était devenu l’homme de la maison sans le vouloir. Par obligation,
il avait dû remplir son rôle et il n’y réussissait pas assez au goût
de sa mère. Avec le temps, il avait fini par en vouloir à sa mère
pour être si exigeante et à son père pour être mort. Sourd aux
remontrances de sa mère, rempli de rancœur, Ardan fit volte-face et
sortit sans un mot. À l’extérieur, il commença à courir dans le
sentier qui allait vers Braille. Pourquoi sa mère ne comprenait-elle
rien? Pour elle, il n’y avait rien de plus important que la ferme et
les travaux comptaient plus que ses rêves. Comment pouvait-elle
comprendre, voire même soupçonner, ce qu’il pensait et ce qu’il
désirait? Savait-elle seulement qu’il avait le cœur brisé?
Ardan avait toujours été amoureux de la fille du forgeron de Braille
depuis qu’il était petit. Avec le temps, ils étaient devenus presque
inséparables et on ne doutait pas, malgré l’opposition du paternel,
que les deux tourtereaux finiraient par vivre ensemble et se marier
convenablement quand ils seraient en âge.
La Grande Guerre, bien qu’elle ne vint jamais à Braille, avait
affecté la vie des deux amoureux. Afin de gérer la ferme, il avait
fini par passer plus de temps au travail qu’avec elle. Finalement,
elle avait fini par se trouver d’autres occupations et leur relation
amoureuse s’écroula. En fait, il avait perdu sa chance de lui dire
le plus important, car elle allait bientôt se marier. Pour oublier
sa peine, Ardan ne pensait plus qu’à une seule chose; partir à
l’aventure, loin de la source de tous ses malheurs.