Prologue
Monté sur son cheval de campagne, le vieil homme barbu habillé d’une
robe vert foncé avec son bâton de chêne à la main n’avait rien de
bien imposant à côté des cavaliers en armure qui l’escortaient. Pour
ceux qui le connaissaient, il se démarquait plus d’eux par sa
sagesse et son habileté à user de l’Éther, les courants magiques
d’Aeria. Tous s’adressaient à lui avec un profond respect, car il
était également un homme de sang noble. Son nom était Luther. Il
était le Seigneur-Sorcier d’Orian ainsi que le chef des Patriotes.
Au nombre de quelques milliers d’hommes et de nains, les Patriotes
avaient avancé d’un pas déterminé à travers ces plaines parsemées de
champs de blé qui composaient les terres de la province de Bordeaux.
Depuis un mois, ils avaient parcouru le sud de la péninsule
d’Estalie d’est en ouest, détruisant des avant-postes occupés par
les impérialistes. Aujourd’hui, ils étaient devant ce qui devait
être la plus importante forteresse après la Citadelle de la Baie
dans le sud d’Estalie; la ville fortifiée de Bordeaux.
Luther venait de quitter les positions tenues par sa propre armée,
accompagné de trois de ses capitaines; le fier chevalier Bronson
Targon, la très forte de caractère Ariel alias la Dame Rouge et le
taciturne Travis. Tous à cheval, ils galopaient à découvert sur une
route pavée qui les amenait à Bordeaux, cette ville qu’ils allaient
assiéger sous peu.
Ce lieu qui, à l’époque de l’ancien royaume, n’était qu’un petit
village entourant le château du seigneur de la province était
rapidement devenu une ville de mille personnes autour d’une plaine
recouverte de champs où étaient parsemés les fermes et les moulins.
À l’approche des Patriotes, les fermiers avaient abandonné leurs
maisons sous le son du toscan pour entrer prestement dans l’enceinte
protectrice de la ville fortifiée.
L’armée des Patriotes passa devant ces fermes sans les piller ou les
incendier. Les officiers avaient juré que celui qui commettrait le
moindre acte de pillage subirait la peine de mort. Luther comptait
beaucoup là-dessus. La relation entre les Patriotes et Bordeaux
était tendue et ce n’était pas le moment qu’ils deviennent des
ennemis à cause d’un acte irréfléchi. Le comte Luther espérait
obtenir la coopération de Bordeaux.
À leur approche, un héraut avait quitté la ville pour leur annoncer
qu’ils auraient un entretien dans la plaine qui séparait les deux
camps avec son suzerain. Bien qu’ils soient autorisés à avoir leurs
armes, elles devaient être liées aux fourreaux en plus de jurer de
ne pas en faire usage. À cette époque, ceux qui étaient liés par un
serment le tenaient jusqu’au bout au risque de perdre tout honneur
et tout respect chez n’importe qui.
Le chevalier Bronson Targon étudia l’homme qui alla les rejoindre
pour cette fameuse négociation. Il était assis sur un magnifique
siège apporté par les gardes de son escorte. Le chevalier reconnut
l’allure particulière de ceux qui faisaient partie de la Garde
Ducale de Bordeaux; une épée à deux mains en bandoulière dans leur
dos et une jupe qui descendait jusqu’aux genoux.
Tous reconnurent le teint basané et les cheveux noirs courts, ainsi
que la barbiche, qui complétait le visage fermé du vieil homme assis
sur le siège. Ces yeux noirs étaient aussi durs que les traits de
son visage. Le duc Tolgar Manthar portait une tenue de guerrier pour
cette rencontre; une cotte de mailles qui collait à sa peau et une
épée à sa ceinture. Luther, ignorant tous ces détails que certains
auraient jugé hostiles, descendit de son cheval et s’inclina devant
le duc. Son escorte fit de même.
— Bienvenue, comte Luther, devant ma ville et dans la province
impériale de Bordeaux, lui annonça le duc Manthar. Je suis le
seigneur de ces terres et puisque vous avez tué le commandant en
chef des forces impériales des provinces de Bordeaux et d’Ennis, il
est de mon devoir de juger à sa place et de prendre les décisions
qui s’imposent.
Le chevalier Bronson Targon crut déceler dans cette déclaration un
remerciement et cela ne l’étonna guère. Après tout, qui serait en
bons termes avec le baron Trudar, plus un brigand de grand chemin
qu’un véritable seigneur ? Bronson réfléchit à cela. Combien
d’autres concessions le duc avait dû accepter de mauvaise grâce
parce qu’elles provenaient des impérialistes ? Peut-être que le duc
ne suivait pas de plein gré les instructions de ses nouveaux
maîtres. Voilà qui en disait long.
Le duc Manthar accorda un instant d’attention aux autres
représentants des Patriotes.
— Je suis heureux de vous voir toujours vivant, messire Bronson
Targon, dit-il. Des rumeurs sur les récents exploits de l’Ours
d’Estalie me sont parvenues à mes oreilles. Je suis honoré de voir
de mes propres yeux le retour des Chevaliers d’Estalie, la fine
fleur de la chevalerie du royaume.
— Mes éclaireurs m’ont tenu informé de votre conquête de la province
d’Ennis, leur résuma le duc. Votre armée a quitté la ville d’Orian
pour prendre d’assaut la Citadelle de la Baie. Bien que ce fut une
stratégie très risquée, vous avez remporté la victoire et tué le
baron Ludwig Trudar. À la suite de quoi, vous avez marché jusqu’ici,
éliminant les troupes d’occupation impériale et libérant communautés
et villages. Aujourd’hui, vous voilà devant ma ville, prêts à
l’assiéger si je refuse de me joindre à vous ou d’être neutre dans
votre vendetta contre le Saint Empire.
Son regard rencontra Ariel et ses yeux se rétrécirent.
— Ainsi, c’est donc vrai que les Rebelles Rouges ont accepté de
passer sous le commandement des Patriotes. J’ignorais que la Dame
Rouge irait jusqu’à vendre ses propres soldats à un autre parti qui
ignore les intérêts de Bordeaux.
— Je considère, répondit Ariel, que cela est mieux de s’allier à
ceux qui partagent nos combats que se soumettre à d’autres à des
milliers de lieux d’ici qui nous considèrent sous des chiffres ou
des lettres sur leurs bouts de papier.
— Belle réplique, ma dame, répondit le duc avec courtoisie. Le temps
passé en dehors de ma cour vous a transformé pour le mieux. Je
m’attendais à rencontrer une jeune sauvageonne et j’ai devant moi
une capitaine forte d’esprit.
Les yeux du duc s’arrêtèrent sur le visage impassible de Travis.
Bien qu’il ne dit rien, le silence entre eux ne passa pas inaperçu.
Luther avait hésité à amener avec lui l’ancien capitaine de la Garde
Ducale durant cette discussion au risque d’éveiller la colère du
duc. Toutefois, cela pouvait également entamer sa résistance.
Le duc scruta encore un instant son ancien champion avant de refaire
face au comte Luther, la mine impassible.
— Que voulez-vous me dire dans l’espoir de me faire changer d’avis,
monseigneur Luther ?
— Votre Grâce, reprit Luther, je serai direct au point de paraître
rustre. Vous êtes connu en Estalie pour être un seigneur sage et
consciencieux. Je vous suggère d’en faire usage face à la politique
impériale. Si ces derniers vous ont laissé maître de vos terres,
c’est parce qu’ils sont trop occupés ailleurs. Toutefois, quand
l’Empire mettra un terme aux Croisades contre le Califat d’Abnusie,
son attention se retournera vers le Vieux Monde et ils imposeront
alors leur culture sur ces peuples. Cette fois, il n’y aura aucun
compromis; ceux qui résisteront seront exécutés pendant que les
soumis feront leurs basses besognes. Le Vieux Monde sera divisé
entre des sorciers ambitieux et des temps horribles arriveront.
Votre terre deviendra infertile et votre peuple sera gouverné dans
la terreur. Si ces derniers, après votre mort, se soulèvent, ils
seront tués jusqu’au dernier pour être remplacés par des colons plus
conciliants.
— Mais tout espoir n’est pas encore éteint. L’Empire est en train de
commettre une erreur que maints conquérants ont faite; celle de ne
pas stabiliser les terres qu’ils ont prises par la force. Bien
qu’ils aient vaincu l’Alliance, le peuple d’Estalie n’oublie pas sa
fierté. À présent que les Patriotes se sont soulevés, l’Empire ne
négligera pas pour longtemps ce problème de gérance. Vous êtes à la
croisée des chemins, duc Manthar. Le sort de Bordeaux et son avenir
vous appartiennent.
Le duc resta longtemps silencieux, pris dans sa profonde réflexion.
Bien qu’il eût mis la vérité au grand jour, Luther pouvait
comprendre son dilemme. Malgré sa trahison, Manthar restait seigneur
de ses terres. Son devoir était d’agir pour le bien de son peuple.
Quel parti serait le meilleur, les Patriotes ou l’Empire ? Le temps
était venu pour le duc de Bordeaux de faire son choix. Un nuage eut
le temps de couvrir le soleil, donnant ainsi un funeste présage sur
la plaine.
— J’ai accepté la reddition, dit Manthar, afin de devenir un
intermédiaire entre mes sujets et le Saint Empire pour éviter tout
bain de sang inutile. Je sais que les Nordiques n’ont pas la même
vision des choses que nous. Les révoltes n’amènent que plus de
sévérités chez les tyrans et plus de remords et de rancœurs chez les
assouvies. Jusqu’ici, ma position a permis aux gens de Bordeaux de
pouvoir continuer à vivre dans la paix bien que, au fond de moi, je
sais que cela ne pourra pas rester ainsi éternellement. Malgré ce
qu’on dit de moi, je n’ai pas été un serviteur bien obéissant. Les
autorités de l’Empire n’ont aucun sens du compromis et ils me
remplaceront sous peu.
— Mes vassaux savent que je suis prêt à vous livrer la ville et ils
acceptent ma décision. Des gens seront tristes dans la guerre que
nous allons mener, mais il est mieux de lutter contre l’oppression
que de l’accepter sans agir. Comte Luther, l’armée de Bordeaux est à
vos ordres. Utilisez-les avec sagesse. De mon côté, je demande la
mort d’un soldat pour ma trahison envers le défunt roi Estal. Il est
vrai que si je l’avais aidé, Estalie aurait peut-être pu tenir…
Bronson Targon se figea devant cette révélation. Combien de fois
avait-il considéré le duc Manthar avec mépris et dédain ? Croyant
avoir affaire avec un faible d’esprit, il voyait sous ses yeux un
noble d’une grandeur qui dépassait la sienne. Là où il avait décidé
de lancer ses hommes dans une lutte sans espoir de victoire, Manthar
les avait épargnés pour qu’ils soient utiles quand le moment
viendrait de frapper. Le chevalier eut honte de son orgueil mal
placé qui lui faisait à nouveau défaut.
— Non, Votre Grâce ! s’exclama Travis. (Paraissant sorti d’une
transe, il s’agenouilla devant le duc.) Mon seigneur, ne faites pas
cette folie. Bordeaux et son armée ne se remettront jamais de votre
mort si vous êtes condamné pour traîtrise.
— Il a raison, Votre Grâce, ajouta Ariel pour appuyer son camarade.
Votre mort ne fera que focaliser les mécontents sur nous. Cela
risque davantage de faire des dissensions dans nos rangs. Votre
Grâce, vous devez rester en vie et vous joindre à nous.
— Écoutez ceux qui vous ont déjà conseillé par le passé, duc
Manthar, reprit Luther avec sérieux. Nous, votre peuple et les
Patriotes, ne vous considérons pas comme un traître à la couronne. À
présent, tous sont conscients de vos sacrifices. Votre mort ici, sur
cette plaine ou sur l’échafaud, n’entraînera que des litiges
inutiles. Bordeaux n’est qu’une étape dans l’histoire de la guerre à
venir entre nous et l’Empire, mais ses hommes ont un rôle à jouer.
Il y aura beaucoup de morts et de gens avec leur peine avant que
cette guerre ne se termine, mais si nous parvenons à vaincre, nous
pouvons ouvrir une ère de paix que la jeune génération estalienne
n’a encore jamais connue.
— Et après ? le défia Tolgar. Il y aura encore la guerre ?
— Il y a une fin à toute chose, dit tristement Luther. Le Saint
Empire de Neathar finira par tomber avec ou sans notre intervention,
mais ce sera au prix de millions de vies gâchées après des siècles
de tyrannie. Notre victoire peut sauver le futur de ceux qui sont
encore des enfants. Cette guerre n’est pas pour les peuples qui
vivent au présent ou dans le passé, mais c’est pour ceux à venir,
ceux qui ont encore à vivre leur vie.
— Vous êtes un homme savant et plus sage que je ne le serai dans
toute ma vie, comte Luther, dit le duc avec humilité. Vos paroles
m’ont éclairé les yeux. À présent, je vois clairement le chemin que
je dois parcourir.
Il se leva de son siège et prit dans ses bras Ariel ainsi que
Travis.
— Comte Luther, reprit-il enfin, que vos hommes campent dans les
alentours et qu’ils profitent de l’hospitalité de Bordeaux. Je me
range sous votre bannière, ainsi que mes hommes. Mort à l’occupant !
Ce cri se répandit aussitôt dans les rangs et les soldats des deux
camps hurlèrent de joie dans la conclusion du siège qui n’a jamais
commencé. Des vies avaient été épargnées ainsi que les biens de
tous. Jamais un siège ne s’était terminé dans des conditions aussi
heureuses. Le duc parcourut cette scène d’un triste regard.
— Si seulement c’était aussi simple, soupira Manthar à côté du vieux
Seigneur-Sorcier. J’avais espéré que la guerre ne viendrait pas dans
ce qui reste de mon existence. Je suis bien vieux et las pour cette
tâche.
— Gardez l’espoir en vous, Votre Grâce, lui enjoignit Luther.
L’espoir est peut-être la négation de la réalité, mais il permet
parfois de garder ce qu’il y a de plus précieux dans notre coeur.
Acquiesçant de la tête, le duc Manthar laissa échapper de ses yeux
des larmes. Par sa décision, il avait placé Bordeaux dans une
position où le seul salut se résidait dans la victoire, une victoire
totale face à une puissance qui englobait le Vieux Monde. S’ils
échouaient, Bordeaux serait la proie des flammes et du pillage.
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