Prologue
Un cavalier solitaire faisait avancer lentement son cheval dans les
collines qui étaient parsemées au milieu de la région de Morvan. Il
suivait à la trace une caravane de réfugiés. Sans se presser, car il
n’avait nullement besoin de boire, de manger ou de dormir, et cela
valait aussi pour son coursier.
Le cavalier en armure noire dégaina de son dos sa grande hache
d’armes. Reçues des mains de son maître, c’était une arme magique
grâce aux runes gravées sur le long manche. Sa contemplation fut
soudainement coupée, car la vision restreinte par son casque cornu
devint subitement noire. Cela se passait toujours ainsi quand son
maître entrait en contact avec lui, une capacité qu’il possédait sur
tous ses serviteurs.
Même s’il ne le voyait pas, la présence de son maître était évidente
dans sa tête. Cela lui rappela l’impossibilité qu’il soit un simple
mortel. Le cavalier savait à quoi s’en tenir puisque, de toute
façon, ce dernier avait sa vie entre ses mains.
—
Chasseur, où en sont nos plans ?
Bien que ce ne fût pas le nom de son vivant, avec lequel il avait
marché sur cette terre, ce nouveau nom de guerre était à présent
tout ce qui l’identifiait.
— La
cible est en approche, rapporta-t-il. Ils prendront un accès par le
sud, entre la forêt et les montagnes, afin d’éviter nos hommes sur
la grande route.
Bien sûr, le Chasseur avait deviné leurs intentions. Une troupe de
Cavaliers Noirs était en place pour les attaquer. Ils étaient prêts
à les tuer jusqu’au dernier. Cette prochaine rencontre serait bel et
bien un combat à mort.
— Tu
as bien travaillé, mon cher lieutenant, lui dit son sinistre maître.
Maintenant, libère les chiens de chasse.
—
Maître, est-ce bien judicieux ? Cela ne risque-t-il pas de dire que
nous avons deviné leur itinéraire ?
Le Chasseur s’agrippa juste à temps sur la poignée de la selle quand
le choc psychique lui parcourut l’esprit. Son maître le châtiait,
une fois de plus, pour lui rappeler qu’il n’était pas en position de
questionner les ordres. Qu’il n’était qu’un pantin.
— Cela
fait peu de temps que tu es parmi nous. Je vais donc en rester là,
lui expliqua son maître quand la douleur se dissipa. Tu vas
comprendre rapidement, mon jeune lieutenant, que la peur, la
terreur sont de meilleures armes contre nos ennemis que l’effet de
surprise.
Désireux de plaire à nouveau à son maître, le cavalier tendit sa
main et murmura une sombre invocation. Le sol devant lui explosa
dans un geyser de flammes pour en faire sortir une douzaine de
chiens au regard de feu.
—
Allez-y, mes bêtes, souffla le maître à travers la bouche de son
serviteur. Votre gibier est tout proche.
Dans un concert de féroces aboiements, les chiens démoniaques
partirent en chasse.
* * *
La nuit était tombée sur la vaste caravane installée en bordure de
la forêt, ayant l’avantage d’être mieux à l’abri des regards que
dans la plaine. Ardan était seul, dans un coin isolé du camp, pour
être tranquille. Pris d’un sentiment de mélancolie, il songeait à la
communauté paisible de Braille. Il se disait que les réparations
devaient être terminées depuis son départ. Cassandra serait de
retour chez elle. Ses parents s’occuperaient d’elle mieux qu’il ne
l’aurait fait. Surtout alors qu’il marchait en ce moment même sur
une terre maudite par les dieux.
Désireux d’oublier ses sombres pensées, il dégaina lentement à deux
mains l’épée accrochée à son dos. Cette arme énigmatique était
l’épée qui avait appartenu à son mentor, le demi-elfe Damien. Par un
concours de circonstances, il l’avait en sa possession depuis un an
déjà, même si l’épée appartenait de droit à son mentor.
À la suite de son combat à Morvan, Ardan n’était plus certain qu’il
rendrait l’épée au demi-elfe. Il savait, sans trop comprendre la
cause de ce changement, que cette étrange épée l’avait accepté comme
son nouveau propriétaire. Pour confirmer l’acquisition, il l’avait
baptisé Taillefer. Cela s’expliquait par sa terrible capacité à
fendre une arme et même une armure.
Toutefois, cela ne voulait pas dire qu’il pouvait se servir aisément
de l’épée en question. Par sa transformation, l’épée était devenue
une arme démesurée et lourde. Taillefer pesait trois fois le poids
d’une épée ordinaire et sa lame était très épaisse.
Dans le but d’améliorer son maniement avec, il ne fit qu’abattre
Taillefer en contrôlant sa chute pour l’arrêter au niveau de ses
hanches. Ses bras ne tardèrent pas à trembler sous l’effet de
l’effort. Incapable de poursuivre l’exercice plus longtemps, il
s’appuya sur son épée.
Il était encore loin de pouvoir vraiment l’utiliser dans un combat,
mais, têtu comme Ardan pouvait l’être, il refusait d’abandonner si
vite. Les mâchoires serrées, il se remit à son entraînement.
Sélène Cornelle, tapie derrière une tente, l’observa avec un mélange
d’admiration et d’incompréhension. Son obstination à manier cette
arme magique forçait le respect, mais elle ne comprenait pas
l’obsession (c’est ainsi qu’elle le voyait) qu’il mettait dans son
entraînement.
À quelle fin cela lui apporterait, alors qu’ils étaient encore
menacés ? La caravane ne manquait pas d’autres épées ou d’armes de
rechange, plus utiles pour se défendre que l’énorme morceau de
ferraille qui lui servait à présent d’épée.
Stoïque, Sigmund se joignit à elle. Comme d’habitude, il semblait
être capable de faire éloigner le Mal et sa présence apaisait la
peur qui suintait chez tous les réfugiés.
—
Messire Danath, j’ai une question, dit-elle. Comprenez-vous quelque
chose dans le comportement du jeune mercenaire ?
Depuis leur départ de Morvan, Ardan était méconnaissable avec ses
joues creuses et les yeux enfoncés sous ses sourcils froncés. Son
expression faciale était toujours sérieuse. Son regard restait fixé
sur un objectif que lui seul pouvait voir.
— Nous
portons tous un lourd fardeau qui nous est propre, lui expliqua le
vieux chevalier. J’ignore ce qui a été la cause de la survie du
jeune guerrier à Morvan, et je crois qu’il craint la réponse tapie
dans l’ombre. (Il eut le regard lointain.) C’est une épreuve pour
tout guerrier qui vit continuellement par l’épée.
—
Quelle épreuve ?
— Nous
pouvons résumer la vie du guerrier par une phrase: Tuer ou être tué.
Cela peut paraître simple, mais les guerriers ne peuvent pas
toujours accepter sereinement leur mort ou l’horreur de la guerre.
Cela produit parfois des changements radicaux chez eux. Et hélas,
j’ai été témoin de cette transformation chez plusieurs compagnons
pendant la Grande Guerre. Certains avaient acquis un état d’esprit
bestial… ils s’éloignaient de leur humanité. (Sélène laissa paraître
son horreur à cette idée.) D’après moi, Ardan passe au travers de
ces troubles et il essaie, à sa façon, de les accepter.
Cornelle réfléchit à ces paroles lourdes de sens. Messire Sigmund
avait probablement raison, mais à quoi bon s’attarder maintenant sur
ces problèmes ? À Morvan, elle avait pris conscience de la situation
périlleuse où ils se trouvaient. À pareil moment, pourquoi
s’encombrer d’un tel fardeau ?
—
Messire, dit Sélène, je n’ai pas autant d’intérêt pour le métier des
armes et je ne peux pas vraiment comprendre. (Il voulut parler, mais
la noble refusa de se faire interrompre.) Vous, par contre, vous
devriez l’aider dans cette épreuve.
Tout à coup, le chevalier eut le visage crispé, ses épais sourcils
réunis à son front. Il se glissa devant elle et dégaina son épée.
Elle réalisa alors que le Mal s’abattait sur eux.
Deux chiens bondirent des ténèbres. La sainte épée de Sigmund
embrocha le premier, qui tomba en poussière dans un cri plaintif. Le
deuxième le contourna pour foncer vers sa proie. Sélène Cornelle le
vit clairement et fut paralysée d’horreur; cet animal n’était
couvert que de ses muscles et son regard brûlait d’un feu infernal.
Elle posa une main sur son épée rengainée, mais elle savait qu’elle
était perdue. Sigmund pivota et envoya son épée dans un arc mortel
qui cueillit le chien des enfers avant son attaque.
—
Alerte ! clama-t-il dans la nuit. On nous attaque !
Le reste de la meute apparut alors, encerclant Sigmund et Sélène.
Cette fois, le chevalier ne pourrait pas abattre toutes ces
engeances des Neufs Enfers avant qu’un d’entre eux ne les morde à la
gorge. Une lame inespérée s’abattant sur un monstre à sa gauche
ramena un peu d’espoir à Sélène. Alerté, Ardan était accouru à son
cri. Déjà, on entendait des hommes armés s’approcher.
Pressés par l’arrivée imminente des gêneurs, les chiens des Enfers
passèrent à l’offensive. À huit contre trois, ils avaient l’avantage
du nombre, et ils ne craignaient pas de mourir. Ardan et Sigmund
eurent fort à faire pour garder ces créatures en respect. Au moins,
Sélène reprit courage et se défendit de son mieux avec sa propre
épée courte.
Cela n’empêcha pas qu’Ardan eut un bras figé dans la gueule d’une
des bêtes. Sa pave, aussi corrosive que de l’acide, brûla le membre
atteint du jeune homme. La douleur était atroce. Poussant un cri de
rage, Ardan décapita net son agresseur.
— J’en
ai marre de ces horreurs ! beugla-t-il. Ils me donnent envie de
vomir.
Il passa à l’attaque, la tête de la bête mordant son bras.
Taillefer, à une vitesse incroyable, vit un arc mortel et tailla en
pièces quatre des chiens démoniaques. Il se débarrassa des
survivants dans sa deuxième foulée, laissant ses compagnons sans
voix. Sigmund et Sélène le rejoignirent alors qu’il arracha de son
bras la tête bestiale qui le mordait encore. Il l’écrasa de sa botte
d’un geste sec.
— Nous
devons nous occuper de votre bras, dit Sélène avec souci.
La blessure avait sûrement rendu la main inutilisable.
—
Laissez-moi faire, leur assura Barran tandis qu’il arrivait.
Soufflant une prière à la Lumière, Barran nettoya les morsures et
pansa le bras blessé. Sélène fut surprise de voir Ardan capable de
bouger son bras librement. Même Ardan affichait une certaine
incrédulité.
—
Comment est-ce possible ? souffla Sélène. Cette bête a presque
déchiré ce bras. Est-ce un miracle ?
—
C’est un simple sortilège de guérison, dame Cornelle, déclara
Barran. Par contre, la blessure n’est pas complètement guérie.
Alors, mon ami, tu ne devrais pas trop en abuser.
— Et
qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Jeffrand.
— Je
crains que ces monstres ne soient que des éclaireurs, leur admit
Sigmund. Les Cavaliers Noirs ne doivent pas être loin; une troupe
nombreuse sans doute.
Sa déclaration fit réaliser à tous qu’ils étaient à nouveau en
danger, alors qu’ils étaient encore épuisés par l’implacable assaut
des morts-vivants à Morvan. Leur désespoir grandit.
— En
êtes-vous certain ? dit Sélène.
— Je
sens leur aura maléfique, dame Cornelle.
Jeffrand en haussa des épaules, peu convaincu des dires de leur aîné
sur ces choses si mystiques.
—
Comment est-ce possible ? questionna-t-il. Messire Sigmund, vous
n’avez rien d’un prêtre, comme Barran, et il m’est difficile
d’accepter aveuglément votre affirmation.
— Je
suis un membre du Cercle Intérieure des Chevaliers d’Estalie, jeune
homme, répliqua le vieux chevalier. Nous sommes tous des paladins,
de pieux chevaliers protégés par la Lumière qui nous accorde sa
Bénédiction.
— J’ai
entendu bien des contes à propos de ces paladins. En particulier
chez les Hospitaliers à Orian, affirma Barran. On dit que les
paladins peuvent sentir la présence du Mal et se protéger contre ses
maléfices.
Jeffrand leva les bras au ciel, vaincu par l’érudition de son ami.
Une fois encore, ce monde lui montrait la partie réelle dans les
histoires des anciens qu’il préférait rester ignorant.
— Cela
veut dire que nous ne pouvons plus compter sur le facteur de la
discrétion, dit sombrement Sigmund. Cela ne prendra que peu de
temps avant de les avoir à nos trousses. Notre seule chance est de
franchir le plus de distance possible, et ce, dans la plus grande
hâte. Mes amis, préparez vos bagages tandis que j’informe maître
Danois de la situation.
Ardan, Barran et Jeffrand coururent à leur tente pour tout emballer.
En quittant Estalie, leur pays natal, aucun d’entre eux ne s’était
attendu à des complications pour arriver à Benmarch, le but du
périple. Pour empirer les choses, ils n’avaient plus aucune idée de
la nature exacte de l’ennemi qu’ils allaient affronter. Et si ces
derniers pouvaient invoquer des chiens infernaux et ramener des
cadavres à la vie, il y avait de quoi douter d’une victoire.
* * *
Réveillé en sursaut, Damien saisit le poignard dissimulé sous sa
tunique de nuit et bondit sur son agresseur. Le maîtrisant
rapidement au sol, il glissa la lame sous la gorge vulnérable. À un
doigt de mourir, ce type était à présent à sa merci.
—
Damien !
Reconnaissant le ton rauque de son ami gobelin ainsi que sa
physionomie, Damien le lâcha. D’un grognement de frustration, il
rengaina son poignard et l’aida à se relever. S’attendant à des
reproches, il fut surpris quand Raban n’afficha aucune rancune ou
peur à la suite de cet incident. Le gobelin semblait même approuver
une telle mesure de prudence.
Il semblerait que c’était une marque de sagesse, à Nithiople, d’être
paranoïaque. On ne pouvait jamais savoir quand quelqu’un se
déciderait de vous tuer dans votre sommeil. Et par-dessus le marché,
Damien ne cessait de se faire des ennemis ou des prétendus rivaux.
Le demi-elfe n’aimait guère ce monde d’intrigants. Cela éveillait en
lui sa personnalité d’antan. Dans une guerre, un assassin devait
toujours être sur le qui-vive et ne compter que sur soi.
Sans attendre, Raban lui expliqua qu’il venait lui annoncer une
nouvelle importante; cette nuit, une délégation impériale était
arrivée discrètement dans la métropole. Damien ne comprenait pas
pourquoi le gobelin tenait tant à l’informer de cette visite au
milieu de la nuit.
— La
situation politique est houleuse, ces derniers temps, lui expliqua
le gobelin. Les Croisades Impériales contre le Califat, dans le
sud, semblent se retourner contre les impériaux. Ça a causé une
certaine tension entre les seigneurs d’Andoria et le gouverneur
impérial. Les Andoriens crachent sur les explications des
Néathariens à propos de leurs échecs. Avec raison, puisqu’ils
seraient les premières victimes de la furie du Califat.
« De bien vilaines rumeurs circulent dans la capitale qu’il y a eu
des escarmouches entre des troupes des deux nations, mais aucun des
partis impliqués n’est assez fou pour se faire une guerre ouverte,
alors que la menace d’une contre-attaque des Sudistes est bien
réelle. Pour éviter que les choses se dégradent, des diplomates vont
et viennent pour arranger la situation… »
Damien fut curieux de savoir ce qui poussait son insolite ami à être
si intéressé sur la situation politique d’Andoria. Après tout, Raban
n’était qu’un esclave dans la métropole la plus peuplée du monde.
— Tu
oublies que si je suis libre de me déplacer si ouvertement, lui
répondit Raban, c’est parce que notre maître a trouvé une utilité
pour moi. Pour lui, je me tiens au courant de tout ce qui se passe
en Andoria, autant là où il y a de l’argent à se faire que pour des
intérêts plus… personnels. Et j’ai intérêt à ne pas perdre mon
importance, si je suis condamné à devoir faire vivre cette
maisonnée.
Damien comprit que le gobelin ne lui pardonnait pas son refus de
devenir un gladiateur dans les Jeux à venir. Le pragmatisme était de
mise chez Raban, ainsi que l’opportunisme, comme cela semblait être
le cas chez tous les habitants de cette métropole.
Raban lui expliqua ensuite qu’il avait pris contact avec un éminent
personnage de cette visite. Ce dernier lui avait avoué être
secrètement à la recherche d’un demi-elfe.
À cette révélation, Damien se changea prestement et ils partirent
pour l’espace réservé aux caravanes. Les gens de son espèce hybride
n’étaient pas nombreux à vivre ici. Si quelqu’un était à sa
recherche, Damien craignait d’avoir affaire à un chasseur de primes
ou pire, à un sorcier neatharien. Il se devait de prendre de vitesse
cette personne. En frappant le premier, il augmenterait ses chances
de le mettre au silence avant qu’on finisse par trop s’intéresser à
sa personne.
Raban le guida vers le lieu prévu et lui désigna un chariot. À
l’intérieur, un homme mince dans une robe bleue parcourait un livre
à la lumière d’une chandelle. Ses cheveux accentuaient son âge.
Devant son visage se trouvait une paire de lunettes. À la surprise
de Raban, qui avait deviné les intentions du demi-elfe, ce dernier
ouvrit sans gêne la porte arrière du chariot.
—
Heureux de te revoir, demi-elfe, dit Durst avec un sourire en coin.
* * *
Étant un esclave privilégié, Damien possédait une chambre privée
dans la villa de Fraud, un endroit que les bandes de truands se
refusaient d’attaquer. C’était un sanctuaire où un esclave pouvait
dormir en sécurité, ou presque. Après leurs retrouvailles, Damien
invita le jeune sorcier à déguster une tasse de thé dans la demeure
de son maître. Durst accepta et vint le lendemain.
Pendant que Damien préparait tout devant son ancien compagnon, Raban
annonça à leur maître qu’un important dignitaire neatharien était
dans sa demeure. Sachant que c’était une connaissance du demi-elfe,
Greg Fraud était intéressé d’avoir cet étranger à leur table pour
prendre son thé matinal.
Damien posa la théière et quatre tasses, écoutant l’histoire de
l’infiltration du jeune sorcier dans les coulisses du pouvoir
impérial. Sans trop préciser comment il avait caché aux autorités sa
supercherie, Durst avoua avoir passé plus d’un an dans la capitale
impériale avant d’avoir reçu des ordres officiels d’assumer un poste
de diplomate dans la cour d’Andoria.
Damien pâlit visiblement en entendant les derniers moments de la
révolte estalienne, en particulier le combat désespéré de Gavin
Estal contre la puissante créature qui avait brisé par elle-même une
armée impériale. Heureusement, la restauration d’Estalie était déjà
une nouvelle connue à travers le Vieux Monde et avoir des précisions
ne le choqua pas outre mesure.
— Mais
assez parlé du passé, dit Durst. Que comptes-tu faire, demi-elfe ?
As-tu prévu de t’évader ?
Fraud fit un effort évident pour ne pas frapper le binoclard. L’idée
de payer de sa vie une bavure diplomatique le calma rapidement.
Ignorant le déplaisir de son maître, Damien haussa des épaules.
—
Aurais-tu oublié que l’Empire ne va pas laisser Estalie s’en tirer à
si bon compte ? Vas-tu renier ta parole, demi-elfe ?
Damien ne put faire face au regard du sorcier.
— Tant
qu’il sera un esclave, le demi-elfe ne pourra pas quitter ces murs,
commença Raban, mais il reste un moyen d’avoir sa liberté, sans
avoir à demander grâce à notre maître.
— En
effet, ajouta Fraud, comprenant la pensée de son serviteur. La
Commission des Jeux lui a offert une chance de participer dans leur
championnat. S’il gagne la compétition, il sera affranchi par la
grâce de l’Archiduc.
Damien haussa un sourcil. Personne ne lui avait révélé ce détail.
Les Andoriens semblaient aussi apprécier garder leurs petits
secrets. C’était une autre raison pour justifier son dégoût des
lieux.
— Ne
serait-ce pas plutôt une fausse promesse ? questionna-t-il.
— Non,
c’est la vérité, dit Greg en le fixant. Mais si tu veux vraiment ta
liberté, tu devrais commencer par saisir les occasions qui se
présentent et faire ce qui se doit pour gagner. Même si tu es fort,
tes précédents combats de rue n’ont rien à voir avec la vie d’un
gladiateur.
— Vous
avez été un gladiateur ? demanda finement Durst.
— Oui,
et j’ai regagné ma liberté au prix de maintes vies.
Damien but son thé et réfléchit. À la pensée de Gavin Estal et de
son rêve pour rebâtir Estalie, ses doutes se dissipèrent. Il devait
tout faire pour retourner là-bas, et il avait vraiment envie d’y
revoir tous ses compagnons.
— Je
le ferai, répondit-il en reposant sa tasse de thé.
Greg Fraud hocha la tête, approuvant enfin la détermination de son
serviteur à vouloir sa liberté.
— Tu
pourrais y arriver, petit, dit son maître, mais notre champion
actuel est invaincu depuis trois ans.
Damien repensa à Valasek, le demi-orque qui l’avait vaincu. Il lâcha
un soupir. En effet, contre un tel guerrier, ce n’était pas gagné
d’avance.
— Qui
est ce fameux champion ? demanda Durst. L’appréhension du demi-elfe
m’indique qu’il doit être un formidable adversaire.
— Il
se nomme Valasek et c’est un demi-orque. Il a l’avantage sur le plan
physique. Après tout ce temps, il possède assez d’expérience pour
conserver son titre encore longtemps. Dans un duel loyal, je ne peux
dire qui d’entre nous gagnerait.
Damien raconta sa première rencontre avec le champion et ses séides.
Durst écouta tout cela en buvant calmement son thé, mais il ne fit
aucun commentaire. Tous restèrent un instant sous ce silence pesant.
Raban brisa la tension en tapant dans ses mains.
— Tu
peux y arriver, demi-elfe ! (Il se leva.) Avec la permission du
maître, je vais aller porter ton accord à la Commission.
Maintenant que tout semblait avoir pris un tour différent, Fraud
termina son thé et alla se promener dans son jardin personnel,
laissant Damien et Durst bientôt seuls dans la salle commune.
—
Qu’est-ce qui te ronge tant, demi-elfe ? dit Durst après être
certain que personne ne les écoutait. Certains impérialistes
seraient très heureux de te retrouver ici, en plein territoire
ennemi. Je crains déjà que tu ne passeras plus inaperçu dans les
jours à venir.
Damien n’en fut pas surpris, mais il avait oublié que les ennemis de
ses amis étaient également ses propres ennemis. Il pouvait être
surveillé, mais rien sur sa personne ne pouvait le faire remonter
jusqu’à sa vraie identité. À Nithiople, personne n’avait entendu
parler de l’Ombre de l’Elfe.
—
C’est peut-être une impression, lui dit Durst en haussant des
épaules, mais c’est un rappel à la prudence.
Acceptant le conseil, Damien ramassa la vaisselle et alla à la
cuisine. Il put voir du coin de l’œil Durst, silencieux et songeur.
Son visage trahissait enfin une émotion; de la peur. Durst affichait
de la peur en même temps qu’il le scrutait avec attention.
Finalement, même après un an de disparition, l’apprenti de Luther
reprenait sa mission de le surveiller. À présent qu’Estalie était
revenu de ses cendres, le vieux magicien devait sûrement avoir de
plus grands soucis que garder un œil sur un demi-elfe. Cette preuve
que ce n’était pas le cas avait de quoi intriguer et agacer Damien.
L’Ombre de l’elfe prit bonne note de rendre un jour visite au vieux
comte d’Orian et de tirer les choses au clair entre eux. Ce n’était
pas dans ses habitudes de laisser une menace planer sur sa tête.
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