Chapitre 1
Trente-quatre heures. Trente-quatre heures
de voiture reliaient Repentigny à Old Valley
et il avait fallu que l’Acura tombe en panne
à moins d’un kilomètre de l’entrée de la
ville. Le moteur s’était tout bonnement
arrêté, comme ça, sans la moindre raison.
Sur l’air d’aller, la jeune femme était
arrivée à se ranger sur l’accotement, de
façon à ne pas gêner le passage d’éventuels
automobilistes. Un rapide coup d’oeil au
tableau de bord n’avait pu que gonfler son
incompréhension. La jauge à essence
indiquait quelque part entre le quart et la
demie, l’aiguille de température se
maintenait dans la normale et aucun de ces
voyants lumineux dont elle ignorait
l’utilité n’était allumé. En tournant la
clé, le démarreur s’actionnait, mais l’Acura
refusait de se mettre en marche par elle ne
savait quel mauvais caprice.
Remontant de l’index ses lunettes fumées qui
glissaient constamment sur son nez, Delcy
lâcha un soupir, puis serra avec force le
volant brûlant entre ses mains. La longueur
du voyage n’avait eu d’égal que la
médiocrité des nuits passées dans des motels
agonisants dénichés sur le tas en cours de
route. Endurer l’une comme l’autre lui avait
valu lassitude et épuisement. Conduire des
heures d’affilée n’étant pas son fort, elle
avait entrecoupé son périple de fréquentes
escales. Avec de la volonté, le trajet
pouvait se faire en trois jours. Elle en
était à sa cinquième journée, avancée. Il
était temps que cela se termine. Sa voiture,
apparemment, partageait cet avis.
Delcy lâcha le volant et se hissa hors de
l’habitacle où une chaleur acharnée était en
train de la faire suffoquer malgré les
vitres baissées. Des yeux, elle parcourut
les alentours dans l’espoir d’apercevoir une
habitation quelconque, n’importe quoi qui
aurait un téléphone afin qu’elle puisse
joindre un garage, son cellulaire ne captant
aucun réseau. Mais toute civilisation ne
poussait, à l’évidence, qu’à partir de ce
pont tacheté de rouille s’élevant juste
après un grand écriteau jaune, en forme de
botte de cow-boy, impossible à lire en
raison de la distance. Du pont jusqu’à elle,
rien d’autre ne bordait la route que de
vastes prairies luxuriantes sur un terrain
en relief qui offrait un avant-goût des pics
abrupts des Sky Peeks, le rempart montagneux
ceinturant la ville.
Son père l’avait fait bien rire, à l’époque,
en lui parlant de sa nouvelle acquisition :
une résidence secondaire dans le Wyoming. Ce
nom n’évoquait en elle que la vision d’un
trou perdu au fin fond d’un rang reculé,
sans intérêt. Tout compte fait, Delcy
révisait son jugement sur l’un des deux
points. Ce qui se présentait sous ses yeux
n'était pas ce que l'on pouvait qualifier de
sans intérêt. Les montagnes environnantes
s'élevaient vers le ciel, telles des
pyramides nordiques, le transperçant de
leurs cimes ouatées de neiges éternelles, le
tout nappé d’un camaïeu de vert ébauché par
de profondes forêts et des stries du ruban
scintillant de rivières d’une pureté
cristalline. Ce tableau, sincèrement,
n'était pas digne d'un jugement aussi
sévère. Quoique les longues heures de route
pour y venir l’aient confortée dans son idée
que le bout du monde ne devait plus se
trouver loin.
Donc, pas de maison à proximité. Force
étant, il lui faudrait soit marcher jusqu’en
ville, soit attendre qu’une voiture passe.
Dans ce dernier cas, sa patience devrait
être de fer, car une bonne quinzaine de
minutes venait de s’écouler et Delcy n’avait
encore vu personne. Sans compter que durant
l’heure précédente, elle se souvenait
n’avoir croisé qu’une ou deux voitures au
maximum. Une route peu achalandée, si l’on
pouvait dire. Comme si personne n’entrait ni
ne sortait de la ville. De bon augure quant
au dynamisme du quotidien à Old Valley…
Quoi qu’il en soit, le choix qui se
présentait n’en était plus un. Rester à
attendre était exclu. Alors elle s’en
remettrait à la première possibilité. Si le
garage ne venait pas à elle, elle irait au
garage. Attrapant son sac à main et ses
clés, Delcy verrouilla les portières de l’Acura,
puis se mit aussitôt en route. Le soleil de
cette fin de juin était de plomb. La chaleur
dispensée par l’asphalte, écrasante. Sage
décision que d’avoir opté pour une
jupe-short plutôt qu’un pantalon. Quoique
ses fines sandales à brides ne s’avérèrent
pas très indiquées pour une longue marche.
La jeune femme ne tarda pas à ressentir des
douleurs aux pieds. Cela s’ajoutait à celle
qui lui déchirait le mollet depuis quelques
jours, de cause inconnue, et que cet
exercice inopiné ravivait.
Au fil de sa marche, elle finit par être
assez près de la pancarte en forme de botte
de cow-boy pour pouvoir lire ses
inscriptions. Un festival était annoncé,
dont la durée s’étendait sur tout le mois de
juillet, au cours duquel se tiendraient des
« Supers Rodéos Professionnels et Amateurs
». Delcy ne put s’empêcher de ricaner.
C’était bien son père d’avoir déniché une
maison dans un repaire de bottes astiquées
et de vestes à franges. Voilà des années
qu’il lui cassait les oreilles avec sa
musique western… ou country… enfin cette
musique-là. En fait, cela remontait
précisément à sa découverte de Old Valley,
cinq ans auparavant, soit deux ans avant
qu’il fasse l’acquisition de la maison.
Le textile l’avait d’abord fait déplacer,
activité sur laquelle se concentrait son
entreprise. Textiles Prévost offrait un
large éventail de produits de haute gamme
dans le secteur du rideau et de la literie,
elle était reconnue pour la qualité et la
diversité de ses tissus, ce depuis toujours.
C’était le secret de son succès tant en
magasin qu’auprès de l’industrie hôtelière.
Alphonse Prévost, le grand-père de Delcy,
avait conçu et démarré le train. Son fils
s’était chargé de grossir la locomotive et
de lui ouvrir de nouveaux horizons.
Cette quête constante d’un marché plus
étendu avait mené Textiles Prévost à Old
Valley. Le père de Delcy se trouvait à
Cheyenne pour quelques jours lorsqu’on lui
avait refilé le contact avec un hôtelier
potentiellement intéressé par les produits
de l’entreprise. Il avait convenu de faire
un détour et de se rendre lui-même à Old
Valley. Un voyage d’affaires qui avait
tourné au voyage d’agrément.
Il en était revenu métamorphosé. D’une
nature empressée et nerveuse, il se
prétendait habité d’un calme serein, reçu en
cadeau des grands espaces sauvages de Old
Valley. Et ce nouvel état d’esprit avait
transpiré dans son attitude par la suite. Il
prenait la vie plus à la légère, le pli
sérieux creusé en permanence sur son front
s’était estompé. De la gaieté allumait
désormais ses yeux éteints depuis le jour
obscur de la désertion de sa femme, cette
même gaieté qui vibrait également dans sa
voix quand il parlait. Delcy ne saurait dire
quoi exactement, mais un changement s’était
opéré au plus profond de son père durant ce
voyage. En réalité, peut-être avait-il tout
simplement ramené à la vie un homme brisé
par ce divorce crève-coeur qui engourdissait
sa peine en se jetant à corps perdu dans son
travail.
C’est toujours avec un pincement au coeur
que Delcy se remémorait cette cruelle
rupture qui avait pourtant effeuillé huit
calendriers jusqu’à ce jour. Elle avait
réagi avec l’excès propre à l’adolescente de
seize ans qu’elle était, vécu cette épreuve
à fond comme à cet âge on vivait ses
émotions à fond. Cette séparation l’avait
broyée, écartelée de l’intérieur. Ils
constituaient un tout, son père, sa mère et
elle, et ce tout s’était douloureusement
scindé en morceaux. Un déchirement qui
l’avait amenée à gérer plusieurs deuils à la
fois. Le deuil du couple que formaient ses
parents, le deuil de cette ferme conviction
des parents unis pour la vie, le deuil de sa
mère qui ne partageait plus leur quotidien.
Son cocon douillet s’était craqué, brisé,
leur symbiose s’était dissoute, le trio
s’était retrouvé amputé d’un membre. Plutôt
que de partir vivre à Toronto tel que le
souhaitait sa mère, Delcy avait choisi de
rester auprès de son père, dans son univers
de toujours, entourée de ses amis. Pour ne
pas se déraciner, mais aussi par bouderie
envers la fautive, l’instigatrice de cette
séparation. Accepter de reconnecter le lien
avait nécessité des mois. Rien n’était plus
comme avant entre elles toutefois.
Éloignement, rancunes trop longtemps
entretenues, peut-être.
L’asphalte s’interrompait juste après le
pont, laissant le soin à une route de
gravier de prendre le relais, au bord de
laquelle des demeures commencèrent à
s’agglutiner. Les pieds et le mollet en feu,
des cailloux plein les sandales, le corps en
nage, Delcy émit une plainte soulagée à la
vue de l’enseigne d’un garage. Un client
était en train de mettre de l’essence dans
son camion aux pompes aménagées devant une
bâtisse percée d’une grande ouverture d’où
était visible un atelier de mécanique. Un
peu plus à gauche, se trouvaient une porte
près d’une vitre crasseuse à travers
laquelle on apercevait des distributrices à
bonbons.
Le client la dévisagea lorsqu’elle pénétra
dans la cour. Ses sourcils se rapprochèrent
légèrement, puis son visage prit une
expression difficile à décoder, mais qui,
étrangement, sembla inamicale. Il ne la
quitta pas des yeux tandis qu’elle se
dirigeait vers l’atelier de mécanique. En
atteignant l’ombre du garage, Delcy fut
presque aussi heureuse d’échapper à l’assaut
du soleil qu’à la pesanteur du regard de cet
étranger. À l’intérieur, un mécanicien
travaillait sous une voiture grimpée sur un
lift hydraulique. Un autre homme se trouvait
devant un établi, le dos tourné, et
s’affairait, dans un cliquetis d’outils, sur
une composante de mécanique graisseuse.
Celui sous la voiture baissa la tête vers
elle, resta à la détailler durant quelques
secondes, pour enfin héler un confrère.
- Aie Bob, quelqu’un pour toi, dit-il,
reprenant ensuite son travail.
Le cliquetis d’outils s’arrêta et l’homme à
l’établi bougea. En apercevant la jeune
femme, il essuya ses mains noircies et sales
sur une guenille qui l’était tout autant,
sinon plus, et s’approcha d’elle.
- Bonjour. Je peux vous aider ? s’enquit-il
avec cordialité.
- Oui… euh… enfin, je suis en panne. Je
roulais et ma voiture s’est arrêtée tout
d’un coup. Je ne sais pas pourquoi. J’ai
essayé de la faire redémarrer, mais sans
succès. Je crois qu’il va falloir la
remorquer.
- Possible, vous êtes loin d’ici ?
- À un demi-mille avant le pont, environ.
- D’accord, on va aller voir ça.
Grimpée au côté de Bob dans la dépanneuse
aussi chaude qu’une fournaise, Delcy savoura
néanmoins le répit offert à ses pieds et à
sa jambe. Le mécanicien se montra peu
loquace, n’ouvrant la bouche que pour lui
poser des questions à propos de sa voiture.
Parvenus au lieu de la panne, il lui demanda
de prendre place dans l’Acura et lui fit
déclencher le capot. La chaleur y était
insupportable. Elle s’empressa de descendre
les vitres. Une faible bouffée d’air entra
dans l’habitacle, mais rien de très
convaincant puisque c’était quasiment aussi
cuisant dehors que dedans. Penché au-dessus
du moteur, le mécanicien lui fit effectuer
quelques tentatives de démarrage, toutes
infructueuses.
- Je n’aurai pas le choix de vous remorquer,
conclut-il en refermant le capot. Ce sera à
vérifier, mais je crois que le problème
pourrait venir de la courroie de
distribution.
Accrochée à la dépanneuse comme une épave
inerte que l’on ramenait vers le rivage, la
voiture fut ainsi traînée jusqu’au garage.
Quand Bob lui annonça qu’il ne ferait de
plus amples investigations que le lendemain
matin et que, de surcroît, l’unique
compagnie de taxi à Old Valley venait de
faire l’objet d’un rachat et ne reprendrait
du service qu’en fin de semaine, soit avec
l’ouverture du festival, Delcy s’en trouva
contrariée. Son père n’était pas au courant
de sa venue dans le Wyoming. Depuis que la
maison lui appartenait, il avait
régulièrement exprimé son désir qu’elle
vienne y passer quelques jours pendant les
vacances de juillet. L’année précédente,
Frédérick, son petit ami du moment, l’avait
emmenée à Saguenay, où ses parents
habitaient. L’été d’avant, elle s’était
adonnée à diverses activités en compagnie de
ses amies. Alors, bref, l’occasion ne
s’était jamais vraiment présentée et elle
n’avait pas forcé les choses.
Par contre, cette année, la jeune femme
souhaitait se rattraper. Normalement elle ne
devait partir que dans trois semaines, mais
un imprévu lui avait fait devancer la date.
Secrétaire dans une clinique médicale
privée, elle travaillait pour le Dr Laforest,
un généraliste. Une plainte avait été
déposée contre lui devant le comité de
discipline du Collège des médecins pour une
affaire d’abus sexuel à l’endroit d’une
patiente. Son plaidoyer de culpabilité avait
énormément choqué Delcy qui le considérait
comme un homme probe et professionnel.
Quoiqu’il en soit, avant de se mettre en
recherche d’un nouvel emploi, elle avait
décidé de profiter de ce temps d’oisiveté
impromptu pour faire la surprise de sa
visite à son père. Elle avait facilement
trouvé un plan détaillé du trajet à
effectuer sur Internet et, ses valises
bouclées, n’avait pas hésité à se lancer
dans l’aventure, tout à la fougue qu’elle se
connaissait dès qu’un projet l’embrasait. En
cours de route, la jeune femme avait eu tout
le loisir d’imaginer un scénario sur la
façon dont elle exploiterait son effet,
alors devoir passer un coup de fil à son
père afin de lui demander de venir la
chercher au garage après que sa voiture
l’ait abandonnée, n’en faisait bien sûr pas
partie.
De mauvaise grâce, Delcy composa le numéro.
À son vif désarroi, la messagerie vocale
prit son appel en charge à la quatrième
sonnerie. Elle raccrocha en se mordillant un
coin de la lèvre. Peut-être se trouvait-il
dehors ou sous la douche ? Recollant le
combiné à son oreille, elle recomposa le
numéro : encore la messagerie. Il pouvait
aussi être simplement sorti. Avant de
quitter Repentigny, la jeune femme avait
pris soin de noter l’adresse de son père sur
un bout de papier qu’elle extirpa de son sac
à main avant d’aller le présenter au
mécanicien. Ce dernier secoua la tête.
- Flames Avenue, ce n’est pas la porte à
côté. En bagnole, je ne dis pas, ça se fait
en dix minutes. Mais à pied, avec des
bagages et cette chaleur de dingue…
Il l’examinait en même temps qu’il parlait.
Son regard s’attarda sur ses bras à la peau
laiteuse que le soleil avait fait légèrement
rosir.
- Vous allez rôtir comme un steak. J’irai
vous conduire, si vous voulez.
Ravie de se soustraire à une marche forcée,
Delcy s’empressa d’accepter tout en le
remerciant cordialement. Pour ses pieds,
elle aurait pu amoindrir le mal en enfilant
une paire d’espadrilles, mais elle aurait
été bien en peine de soulager son mollet
douloureux. Elle ne se serait pas vue, non
plus, transportant son fourre-tout et
traînant sa valise dont les roulettes se
seraient engorgées de sable. Alors la
générosité de Bob était la bienvenue. Il
nota son nom et le numéro de téléphone de
son père, promettant de lui donner des
nouvelles de sa voiture au cours de la
matinée le lendemain. Delcy pensa, au
dernier moment, à apporter son vélo afin de
pouvoir venir chercher l’Acura, une fois les
réparations effectuées, sans se voir obligée
de déranger son père.
Ils se mirent en route, cette fois à bord
d’une camionnette poussiéreuse datant
probablement de la Seconde Guerre. Les rues
qu’ils empruntèrent étaient toutes en
gravier, ce qui venait expliquer
l’impressionnante couche de poussière sur et
dans le véhicule. Par ailleurs assez larges,
elles étaient bordées de trottoirs en bois
qui eux-mêmes étaient accostés par des
bâtisses entassées les unes contre les
autres. Cela évoqua en Delcy le souvenir de
ces villes figurant dans les classiques
dessins animés de Lucky Luke.
Des gens allaient et venaient. Elle détecta
dans la masse plusieurs chapeaux de cow-boy
et paires de jean. Devant un établissement
affichant le nom Cripple Creek, des chevaux
étaient attachés près d’un abreuvoir, long
bac rempli d’une eau figée recouverte d’une
fine pellicule de saleté. Un choc culturel
pour la jeune femme qui observait ce
spectacle inusité, les yeux ronds comme la
pleine lune. Elle s’était attendue à l’un de
ces villages perdus dans la campagne, pas à
une ville émergée tout droit du passé. Les
voitures qui y circulaient avaient l’air
mille fois plus déplacées que les chevaux,
c’était quand même incroyable !
Ils obliquèrent dans un secteur
particulièrement embouteillé par des files
de véhicules garés pare-chocs à pare-chocs
des deux côtés de la rue. Par les vitres
baissées leur parvenait depuis un bon moment
un écho mélodieux, lequel s’amplifia avec
l’apparition d’une sculpturale église à
double clocher plus loin sur leur gauche.
Dans l’imposant escalier de pierre à trois
paliers, un concentré de gens sobrement
vêtus de noir talonnaient un petit cercueil
blanc, transporté par des hommes d’âges
variés, au visage tout en souffrance, devant
appartenir au proche entourage du défunt.
Celui-ci était de faible taille, selon toute
vraisemblance. L’estomac de Delcy se noua.
Un enfant, peut-être ?
Elle détourna les yeux et ils passèrent leur
chemin. La camionnette s’engagea dans un
secteur où subitement les rues étaient
asphaltées, où maisons et commerces
revêtaient un aspect plus moderne, sinon
semblaient-ils au moins de construction plus
récente. L’ébauche d’un quartier résidentiel
se présenta au bout d’un moment et le
mécanicien les immobilisa en face d’une
ravissante demeure de style champêtre, aux
murs en lattes de bois peintes de blanc sous
un toit en tôle grise. Une magnifique
galerie couverte, agrémentée d’une rampe
coquette et de piliers travaillés,
embellissait toute la façade et semblait se
poursuivre sur l’un des côtés de la maison.
À l’opposé, un garage au toit à deux
versants jouxtait la maison. Un chemin dallé
traversait la pelouse jusqu’à l’escalier
menant à l’entrée. Suspendu à la corniche,
près d’une fenêtre, un abreuvoir à colibri
se balançait dans le vide. L’oasis de paix
de son père, songea la jeune femme, déjà
sous le charme. Elle descendit de la
camionnette et le mécanicien prit
l’initiative de lui porter ses bagages.
Touchée par tant de prévenance, elle ne
manqua pas de renouveler ses remerciements.
Esquissant un sourire avenant, Bob déclara
humblement que ce n’était rien, après quoi
il lui répéta qu’il la contacterait le
lendemain matin sans faute, et enfin il
repartit sur un petit signe de tête.
Delcy glissa dans la serrure la clé que son
père lui avait confiée. La porte s’ouvrit
sur un vestibule au plancher habillé d’un
carrelage blanc. En face, se trouvait un
placard. À gauche, des portes françaises
donnaient sur un bureau, tandis qu’à droite
était aménagé un vaste salon pourvu d’un
foyer à l’angle de deux murs. Retirer ses
sandales fut la première chose qu’elle fit.
Ses pieds nus libérés de leur carcan
infernal, elle alla chercher ses bagages et
les déposa dans le salon. Massant son mollet
douloureux, Delcy laissa son regard errer
vers la porte d’arche rehaussée de larges
moulures vernies qui marquait la jonction
entre le salon et la salle à manger où
trônait un superbe vaisselier en bois
massif, puis vers l’escalier en colimaçon
qui menait à l’étage. Elle dut admettre que
le cachet campagnard de cette maison lui
plaisait. Pas que ce style de décor
l’attirait particulièrement, mais
l’impression de confort douillet qu’il
dégageait encourageait à la détente. Elle
sentait que le stress de la perte de son
emploi combiné à celui de son fatigant
voyage serait facilement évacué dans une
ambiance pareille.
Mais cela n’était-il dû qu’à la maison ? Le
paysage à couper le souffle érigé autour ne
venait-il pas compléter les ingrédients de
cette recette relaxante ? Nul doute que oui.
Les seules montagnes que Delcy avait
admirées dans sa vie se limitaient à ce
regroupement sur la rive-sud de Montréal,
composé entre autres des Mont Saint-Hilaire,
Mont St-Bruno et de celui dont elle se
souvenait le plus : Rougemont. Difficile de
ne pas se le rappeler alors que chaque
année, durant son enfance, ils s’y rendaient
en famille pour ramasser de grosses pommes
juteuses. Elle gardait en mémoire la saveur
unique de la pomme fraîchement cueillie qui
passait directement de l’arbre à la bouche.
Le fruit était à la température ambiante,
encore frémissant du vent qui l’avait
balayé, de la pluie qui l’avait fouetté, du
soleil qui l’avait dardé. Mais ces vallons
jadis si fascinants ne ressemblaient qu’à de
misérables monticules comparés à ceux qui
s’étaient lentement élevés au cours de sa
progression en direction de l’ouest
américain. Un choc terrible pour Delcy qui
n’était jamais sortie du Québec, c’était le
moins qu’on puisse dire.
À l’étage, elle n’eut aucun mal à repérer la
chambre que son père lui réservait. Il ne
l’avait pas décorée, souhaitant la laisser
l’arranger à son goût quand elle viendrait
afin qu’elle s’y sente le mieux possible. La
pièce aux murs blancs ne comptait rien
d’autre qu’un chiffonnier et un lit dont le
matelas et les oreillers flambant neufs
reposaient toujours dans leur emballage de
plastique. Rassemblant des vêtements propres
et son nécessaire de toilette, Delcy gagna
la salle de bain aménagée au bout d’un petit
couloir. Une moue dégoûtée déforma sa bouche
en apercevant son reflet dans le miroir
ovale, cintré d’une bordure dorée aux
entrelacs compliqués au-dessus d’un lavabo
sur pied. La chaleur avait fait couler son
maquillage et transformé son visage en
tableau de Picasso. Le plus marquant était
ce large cerne noirâtre tracé sous ses yeux
d’un vert clair qui lui donnait l’impression
d’avoir joué dans un film d’horreur. Encore
heureux qu’elle ait gardé ses lunettes
fumées jusqu’à son arrivée chez son père ! À
l’aide d’un lait démaquillant, elle nettoya
sa peau en profondeur. Déjà, cela lui
procura un effet rafraîchissant. Sans perdre
une seconde de plus, la jeune femme dénoua
sa chevelure d’un profond brun cuivré
remontée en queue de cheval, se déshabilla
et fila sous la douche. Le jet d’eau réglé à
froid la saisit, mais ce fut de courte
durée. Quand elle s’extirpa de la cabine
dégoulinante, Delcy avait atteint un niveau
de fraîcheur revigorant.
Séchée et habillée, elle mit le cap sur le
rez-de-chaussée. Son estomac se lamentait,
lui rappelant que l’heure du souper
approchait. Ne sachant pas si son père
rentrerait à temps ou non, elle prit le
parti d’aller au moins faire l’inventaire
des provisions à la cuisine. Du reste, elle
pourrait toujours se dénicher de quoi se
sustenter en attendant d’être fixée. Sur un
îlot dans lequel était encastré un four se
trouvaient un paquet de pâtes spaghetti et
une bouteille de vin. Voyant cela, Delcy
présuma que son père prévoyait revenir
manger chez lui. Il raffolait du vin
accompagné de pâtes. En fait, il raffolait
du vin tout court. À Repentigny, il y avait
toujours une bouteille d’ouverte. Il
affirmait avoir entendu dire qu’un à deux
verres de vin par jour était bon pour le
coeur et aidait à maintenir un taux de
cholestérol adéquat. En soi, un bien louable
argument… à défaut d’avouer qu’il prenait
simplement plaisir à la dégustation de cette
boisson.
Une sorte de cri strident rompit soudain le
silence dans lequel la maison était plongée.
Plus tôt, dans la chambre, Delcy avait cru
entendre un son similaire. Faible et diffus,
il paraissait venir de l’extérieur, aussi
n’y avait-elle pas prêté attention. Or,
maintenant il provenait de tout près,
donnant même l’impression de prendre sa
source quelque part dans la maison. Comme il
se manifestait de nouveau, elle traversa
dans la salle à manger, l’oreille tendue. Il
se répéta et elle passa cette fois au salon.
Un second cri, de tonalité quasiment
identique au premier, s’éleva avec une
intensité plus soutenue, attirant le regard
de Delcy vers le bureau de son père. À pas
mesurés, elle avança en direction du
vestibule, le traversa, s’immobilisa au
niveau des portes françaises et promena ses
yeux dans la pièce, guidée par les cris à
présent parfaitement audibles. C’était de
cet endroit qu’ils provenaient, cela ne
faisait plus aucun doute. D’ailleurs, peu de
temps lui fallut pour repérer la cage,
suspendue devant la fenêtre. À l’intérieur,
deux perruches s’agitaient sur leurs
perchoirs en piaillant à pleins poumons. Dès
qu’elles virent Delcy s’approcher, elles se
turent et se jetèrent sur la porte de la
cage, semblant vouloir l’accueillir,
s’agrippant aux barreaux à l’aide de leurs
frêles pattes et de leur bec.
- Alors c’est vous qui menez tout ce vacarme
? Vous êtes petites, mais je peux vous dire
que vous avez de la voix !
Les oiseaux l’observaient tout en balançant
la tête de gauche à droite, comme si elles
attendaient quelque chose de sa part.
- Tous ces cris, ce n’était pas pour rien,
hein ? Mais qu’est-ce qui ne va pas ?
La jeune femme entreprit d’examiner la cage,
question de comprendre ce qui pouvait les
pousser à un tel déploiement de leur
registre vocal. Plusieurs monticules
d’excréments jonchaient le fond de plastique
protégé par un vieux journal, mêlés à
quelques plumes. Jugeant que c’était
insuffisant, elle poursuivit son
exploration, pour finalement se rendre
compte que le bol de nourriture était vide
et l’abreuvoir, presque à sec. Ses sourcils
se joignirent.
- Je comprends pourquoi vous vous démenez de
la sorte, vous devez mourir de faim et de
soif!
C’était inacceptable, surtout en des temps
aussi chauds qu’en ce moment. Elle ne
manquerait pas d’en passer la remarque à son
père. Pourtant il se montrait rarement
négligent, jamais même. Elle ne comprenait
pas. Comment avait-il pu faire un oubli
aussi grave ? Il était exigeant, autant pour
lui-même que pour les autres, surtout pour
ceux qu’il employait. Mais cela s’étendait
aussi à un niveau plus personnel. Il
possédait cette capacité d’autodiscipline
rigoureuse que Delcy lui enviait beaucoup.
Il disait toujours que la manière dont une
personne gérait sa vie au plan personnel
était le miroir parfait de la manière dont
celle-ci abordait sa vie au plan
professionnel. Très tôt, il avait commencé à
lui enseigner cela, à lui inculquer la
valeur de l’effort récompensé, parfois par
la seule satisfaction de soi-même. Si elle,
aujourd’hui, avait négligé de prendre soin
de ces oiseaux, il le lui aurait fait
sentir, lui donnant probablement même droit
à l’une de ces remarques judicieuses
l’avertissant de ne pas acquérir une chose
si elle était incapable d’assumer les
conséquences que cela risquait d’encourir.
Quoi qu’il en soit, c’est sans perdre de
temps que Delcy se mit à la recherche de la
nourriture pour perruches, qu’elle trouva
finalement dans un placard de la cuisine.
Les affamées se précipitèrent sur le bol
rempli de graines à ras bord sitôt qu’il
retrouva sa place dans la cage et la jeune
femme sourit en les voyant commencer à se
gaver avec appétit.
- Mangez, mes jolies, murmura-t-elle, le nez
collé aux barreaux. En tout cas, papa ne
m’avait pas avertie qu’il agrandissait la
famille. Mais c’est une belle surprise, je
vous trouve splendides et en plus, j’adore
les oiseaux. Vous me tiendrez compagnie
quand papa s’absentera.
Et seule, elle l’était en cet instant. Son
père ne semblait pas pressé de rentrer.
Delcy décida de lui laisser encore vingt
minutes. S’il ne se montrait pas d’ici la
fin de cette échéance, elle se passerait de
lui à table.