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Dans l'œil du faucon, roman, Marie-Claude Charland

 

 
Dans l'œil du faucon

 

MARIE-CLAUDE CHARLAND

Roman,

Collection Clair de Lune

Trois lunes éditions enr.,

2010, 659 pages.

ISBN 978-2-923416-14-4

 

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Marie-Claude Charland

Lourdes, Québec

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Dans l'œil du faucon, roman, Marie-Claude Charland
 

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PRÉSENTATION

Dans l'œil du faucon, roman, Marie-Claude Charland

 

L'été débute et Delcy Prévost prend la route du Wyoming afin d'y rejoindre son père dans sa maison secondaire. Toute fois, à son arrivée, l'endroit est désert. Entreprenant quelques recherches, elle se heurte aussitôt à un mur de mystère et d'hostilité. Dans cette petite ville pittoresque, on lui fait savoir qu'elle n'est pas la bienvenue. Plus troublant encore, on semble reconnaître son visage, bien que Delcy n'y ait jamais mis les pieds...

 

Rapidement, elle réalise que sa sécurité pourrait bien être en péril, surtout lorsque se présente à elle un déconcertant propriétaire de ranch dont les véritables intentions demeurent nébuleuses. Énigmatique, déstabilisant, il sème le doute en Delcy, d'autant qu'elle le soupçonne d'en savoir plus long sur l'absence de son père que ce qu'il voudrait lui faire croire...

 

Frissons glacés, flambée des sens, incertitudes envahissantes et tentations obsédantes attendent Delcy dans cette vallée où règne une atmosphère lourde de mystère...
 

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EXTRAIT
Dans l'œil du faucon, roman, Marie-Claude Charland
 

Chapitre 1

 

Trente-quatre heures. Trente-quatre heures de voiture reliaient Repentigny à Old Valley et il avait fallu que l’Acura tombe en panne à moins d’un kilomètre de l’entrée de la ville. Le moteur s’était tout bonnement arrêté, comme ça, sans la moindre raison. Sur l’air d’aller, la jeune femme était arrivée à se ranger sur l’accotement, de façon à ne pas gêner le passage d’éventuels automobilistes. Un rapide coup d’oeil au tableau de bord n’avait pu que gonfler son incompréhension. La jauge à essence indiquait quelque part entre le quart et la demie, l’aiguille de température se maintenait dans la normale et aucun de ces voyants lumineux dont elle ignorait l’utilité n’était allumé. En tournant la clé, le démarreur s’actionnait, mais l’Acura refusait de se mettre en marche par elle ne savait quel mauvais caprice.


Remontant de l’index ses lunettes fumées qui glissaient constamment sur son nez, Delcy lâcha un soupir, puis serra avec force le volant brûlant entre ses mains. La longueur du voyage n’avait eu d’égal que la médiocrité des nuits passées dans des motels agonisants dénichés sur le tas en cours de route. Endurer l’une comme l’autre lui avait valu lassitude et épuisement. Conduire des heures d’affilée n’étant pas son fort, elle avait entrecoupé son périple de fréquentes escales. Avec de la volonté, le trajet pouvait se faire en trois jours. Elle en était à sa cinquième journée, avancée. Il était temps que cela se termine. Sa voiture, apparemment, partageait cet avis.


Delcy lâcha le volant et se hissa hors de l’habitacle où une chaleur acharnée était en train de la faire suffoquer malgré les vitres baissées. Des yeux, elle parcourut les alentours dans l’espoir d’apercevoir une habitation quelconque, n’importe quoi qui aurait un téléphone afin qu’elle puisse joindre un garage, son cellulaire ne captant aucun réseau. Mais toute civilisation ne poussait, à l’évidence, qu’à partir de ce pont tacheté de rouille s’élevant juste après un grand écriteau jaune, en forme de botte de cow-boy, impossible à lire en raison de la distance. Du pont jusqu’à elle, rien d’autre ne bordait la route que de vastes prairies luxuriantes sur un terrain en relief qui offrait un avant-goût des pics abrupts des Sky Peeks, le rempart montagneux ceinturant la ville.


Son père l’avait fait bien rire, à l’époque, en lui parlant de sa nouvelle acquisition : une résidence secondaire dans le Wyoming. Ce nom n’évoquait en elle que la vision d’un trou perdu au fin fond d’un rang reculé, sans intérêt. Tout compte fait, Delcy révisait son jugement sur l’un des deux points. Ce qui se présentait sous ses yeux n'était pas ce que l'on pouvait qualifier de sans intérêt. Les montagnes environnantes s'élevaient vers le ciel, telles des pyramides nordiques, le transperçant de leurs cimes ouatées de neiges éternelles, le tout nappé d’un camaïeu de vert ébauché par de profondes forêts et des stries du ruban scintillant de rivières d’une pureté cristalline. Ce tableau, sincèrement, n'était pas digne d'un jugement aussi sévère. Quoique les longues heures de route pour y venir l’aient confortée dans son idée que le bout du monde ne devait plus se trouver loin.


Donc, pas de maison à proximité. Force étant, il lui faudrait soit marcher jusqu’en ville, soit attendre qu’une voiture passe. Dans ce dernier cas, sa patience devrait être de fer, car une bonne quinzaine de minutes venait de s’écouler et Delcy n’avait encore vu personne. Sans compter que durant l’heure précédente, elle se souvenait n’avoir croisé qu’une ou deux voitures au maximum. Une route peu achalandée, si l’on pouvait dire. Comme si personne n’entrait ni ne sortait de la ville. De bon augure quant au dynamisme du quotidien à Old Valley…


Quoi qu’il en soit, le choix qui se présentait n’en était plus un. Rester à attendre était exclu. Alors elle s’en remettrait à la première possibilité. Si le garage ne venait pas à elle, elle irait au garage. Attrapant son sac à main et ses clés, Delcy verrouilla les portières de l’Acura, puis se mit aussitôt en route. Le soleil de cette fin de juin était de plomb. La chaleur dispensée par l’asphalte, écrasante. Sage décision que d’avoir opté pour une jupe-short plutôt qu’un pantalon. Quoique ses fines sandales à brides ne s’avérèrent pas très indiquées pour une longue marche. La jeune femme ne tarda pas à ressentir des douleurs aux pieds. Cela s’ajoutait à celle qui lui déchirait le mollet depuis quelques jours, de cause inconnue, et que cet exercice inopiné ravivait.


Au fil de sa marche, elle finit par être assez près de la pancarte en forme de botte de cow-boy pour pouvoir lire ses inscriptions. Un festival était annoncé, dont la durée s’étendait sur tout le mois de juillet, au cours duquel se tiendraient des « Supers Rodéos Professionnels et Amateurs ». Delcy ne put s’empêcher de ricaner. C’était bien son père d’avoir déniché une maison dans un repaire de bottes astiquées et de vestes à franges. Voilà des années qu’il lui cassait les oreilles avec sa musique western… ou country… enfin cette musique-là. En fait, cela remontait précisément à sa découverte de Old Valley, cinq ans auparavant, soit deux ans avant qu’il fasse l’acquisition de la maison.


Le textile l’avait d’abord fait déplacer, activité sur laquelle se concentrait son entreprise. Textiles Prévost offrait un large éventail de produits de haute gamme dans le secteur du rideau et de la literie, elle était reconnue pour la qualité et la diversité de ses tissus, ce depuis toujours. C’était le secret de son succès tant en magasin qu’auprès de l’industrie hôtelière. Alphonse Prévost, le grand-père de Delcy, avait conçu et démarré le train. Son fils s’était chargé de grossir la locomotive et de lui ouvrir de nouveaux horizons.


Cette quête constante d’un marché plus étendu avait mené Textiles Prévost à Old Valley. Le père de Delcy se trouvait à Cheyenne pour quelques jours lorsqu’on lui avait refilé le contact avec un hôtelier potentiellement intéressé par les produits de l’entreprise. Il avait convenu de faire un détour et de se rendre lui-même à Old Valley. Un voyage d’affaires qui avait tourné au voyage d’agrément.


Il en était revenu métamorphosé. D’une nature empressée et nerveuse, il se prétendait habité d’un calme serein, reçu en cadeau des grands espaces sauvages de Old Valley. Et ce nouvel état d’esprit avait transpiré dans son attitude par la suite. Il prenait la vie plus à la légère, le pli sérieux creusé en permanence sur son front s’était estompé. De la gaieté allumait désormais ses yeux éteints depuis le jour obscur de la désertion de sa femme, cette même gaieté qui vibrait également dans sa voix quand il parlait. Delcy ne saurait dire quoi exactement, mais un changement s’était opéré au plus profond de son père durant ce voyage. En réalité, peut-être avait-il tout simplement ramené à la vie un homme brisé par ce divorce crève-coeur qui engourdissait sa peine en se jetant à corps perdu dans son travail.


C’est toujours avec un pincement au coeur que Delcy se remémorait cette cruelle rupture qui avait pourtant effeuillé huit calendriers jusqu’à ce jour. Elle avait réagi avec l’excès propre à l’adolescente de seize ans qu’elle était, vécu cette épreuve à fond comme à cet âge on vivait ses émotions à fond. Cette séparation l’avait broyée, écartelée de l’intérieur. Ils constituaient un tout, son père, sa mère et elle, et ce tout s’était douloureusement scindé en morceaux. Un déchirement qui l’avait amenée à gérer plusieurs deuils à la fois. Le deuil du couple que formaient ses parents, le deuil de cette ferme conviction des parents unis pour la vie, le deuil de sa mère qui ne partageait plus leur quotidien. Son cocon douillet s’était craqué, brisé, leur symbiose s’était dissoute, le trio s’était retrouvé amputé d’un membre. Plutôt que de partir vivre à Toronto tel que le souhaitait sa mère, Delcy avait choisi de rester auprès de son père, dans son univers de toujours, entourée de ses amis. Pour ne pas se déraciner, mais aussi par bouderie envers la fautive, l’instigatrice de cette séparation. Accepter de reconnecter le lien avait nécessité des mois. Rien n’était plus comme avant entre elles toutefois. Éloignement, rancunes trop longtemps entretenues, peut-être.


L’asphalte s’interrompait juste après le pont, laissant le soin à une route de gravier de prendre le relais, au bord de laquelle des demeures commencèrent à s’agglutiner. Les pieds et le mollet en feu, des cailloux plein les sandales, le corps en nage, Delcy émit une plainte soulagée à la vue de l’enseigne d’un garage. Un client était en train de mettre de l’essence dans son camion aux pompes aménagées devant une bâtisse percée d’une grande ouverture d’où était visible un atelier de mécanique. Un peu plus à gauche, se trouvaient une porte près d’une vitre crasseuse à travers laquelle on apercevait des distributrices à bonbons.


Le client la dévisagea lorsqu’elle pénétra dans la cour. Ses sourcils se rapprochèrent légèrement, puis son visage prit une expression difficile à décoder, mais qui, étrangement, sembla inamicale. Il ne la quitta pas des yeux tandis qu’elle se dirigeait vers l’atelier de mécanique. En atteignant l’ombre du garage, Delcy fut presque aussi heureuse d’échapper à l’assaut du soleil qu’à la pesanteur du regard de cet étranger. À l’intérieur, un mécanicien travaillait sous une voiture grimpée sur un lift hydraulique. Un autre homme se trouvait devant un établi, le dos tourné, et s’affairait, dans un cliquetis d’outils, sur une composante de mécanique graisseuse.


Celui sous la voiture baissa la tête vers elle, resta à la détailler durant quelques secondes, pour enfin héler un confrère.


- Aie Bob, quelqu’un pour toi, dit-il, reprenant ensuite son travail.


Le cliquetis d’outils s’arrêta et l’homme à l’établi bougea. En apercevant la jeune femme, il essuya ses mains noircies et sales sur une guenille qui l’était tout autant, sinon plus, et s’approcha d’elle.


- Bonjour. Je peux vous aider ? s’enquit-il avec cordialité.


- Oui… euh… enfin, je suis en panne. Je roulais et ma voiture s’est arrêtée tout d’un coup. Je ne sais pas pourquoi. J’ai essayé de la faire redémarrer, mais sans succès. Je crois qu’il va falloir la remorquer.


- Possible, vous êtes loin d’ici ?


- À un demi-mille avant le pont, environ.


- D’accord, on va aller voir ça.


Grimpée au côté de Bob dans la dépanneuse aussi chaude qu’une fournaise, Delcy savoura néanmoins le répit offert à ses pieds et à sa jambe. Le mécanicien se montra peu loquace, n’ouvrant la bouche que pour lui poser des questions à propos de sa voiture. Parvenus au lieu de la panne, il lui demanda de prendre place dans l’Acura et lui fit déclencher le capot. La chaleur y était insupportable. Elle s’empressa de descendre les vitres. Une faible bouffée d’air entra dans l’habitacle, mais rien de très convaincant puisque c’était quasiment aussi cuisant dehors que dedans. Penché au-dessus du moteur, le mécanicien lui fit effectuer quelques tentatives de démarrage, toutes infructueuses.


- Je n’aurai pas le choix de vous remorquer, conclut-il en refermant le capot. Ce sera à vérifier, mais je crois que le problème pourrait venir de la courroie de distribution.


Accrochée à la dépanneuse comme une épave inerte que l’on ramenait vers le rivage, la voiture fut ainsi traînée jusqu’au garage. Quand Bob lui annonça qu’il ne ferait de plus amples investigations que le lendemain matin et que, de surcroît, l’unique compagnie de taxi à Old Valley venait de faire l’objet d’un rachat et ne reprendrait du service qu’en fin de semaine, soit avec l’ouverture du festival, Delcy s’en trouva contrariée. Son père n’était pas au courant de sa venue dans le Wyoming. Depuis que la maison lui appartenait, il avait régulièrement exprimé son désir qu’elle vienne y passer quelques jours pendant les vacances de juillet. L’année précédente, Frédérick, son petit ami du moment, l’avait emmenée à Saguenay, où ses parents habitaient. L’été d’avant, elle s’était adonnée à diverses activités en compagnie de ses amies. Alors, bref, l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée et elle n’avait pas forcé les choses.


Par contre, cette année, la jeune femme souhaitait se rattraper. Normalement elle ne devait partir que dans trois semaines, mais un imprévu lui avait fait devancer la date. Secrétaire dans une clinique médicale privée, elle travaillait pour le Dr Laforest, un généraliste. Une plainte avait été déposée contre lui devant le comité de discipline du Collège des médecins pour une affaire d’abus sexuel à l’endroit d’une patiente. Son plaidoyer de culpabilité avait énormément choqué Delcy qui le considérait comme un homme probe et professionnel.


Quoiqu’il en soit, avant de se mettre en recherche d’un nouvel emploi, elle avait décidé de profiter de ce temps d’oisiveté impromptu pour faire la surprise de sa visite à son père. Elle avait facilement trouvé un plan détaillé du trajet à effectuer sur Internet et, ses valises bouclées, n’avait pas hésité à se lancer dans l’aventure, tout à la fougue qu’elle se connaissait dès qu’un projet l’embrasait. En cours de route, la jeune femme avait eu tout le loisir d’imaginer un scénario sur la façon dont elle exploiterait son effet, alors devoir passer un coup de fil à son père afin de lui demander de venir la chercher au garage après que sa voiture l’ait abandonnée, n’en faisait bien sûr pas partie.


De mauvaise grâce, Delcy composa le numéro. À son vif désarroi, la messagerie vocale prit son appel en charge à la quatrième sonnerie. Elle raccrocha en se mordillant un coin de la lèvre. Peut-être se trouvait-il dehors ou sous la douche ? Recollant le combiné à son oreille, elle recomposa le numéro : encore la messagerie. Il pouvait aussi être simplement sorti. Avant de quitter Repentigny, la jeune femme avait pris soin de noter l’adresse de son père sur un bout de papier qu’elle extirpa de son sac à main avant d’aller le présenter au mécanicien. Ce dernier secoua la tête.


- Flames Avenue, ce n’est pas la porte à côté. En bagnole, je ne dis pas, ça se fait en dix minutes. Mais à pied, avec des bagages et cette chaleur de dingue…


Il l’examinait en même temps qu’il parlait. Son regard s’attarda sur ses bras à la peau laiteuse que le soleil avait fait légèrement rosir.


- Vous allez rôtir comme un steak. J’irai vous conduire, si vous voulez.


Ravie de se soustraire à une marche forcée, Delcy s’empressa d’accepter tout en le remerciant cordialement. Pour ses pieds, elle aurait pu amoindrir le mal en enfilant une paire d’espadrilles, mais elle aurait été bien en peine de soulager son mollet douloureux. Elle ne se serait pas vue, non plus, transportant son fourre-tout et traînant sa valise dont les roulettes se seraient engorgées de sable. Alors la générosité de Bob était la bienvenue. Il nota son nom et le numéro de téléphone de son père, promettant de lui donner des nouvelles de sa voiture au cours de la matinée le lendemain. Delcy pensa, au dernier moment, à apporter son vélo afin de pouvoir venir chercher l’Acura, une fois les réparations effectuées, sans se voir obligée de déranger son père.


Ils se mirent en route, cette fois à bord d’une camionnette poussiéreuse datant probablement de la Seconde Guerre. Les rues qu’ils empruntèrent étaient toutes en gravier, ce qui venait expliquer l’impressionnante couche de poussière sur et dans le véhicule. Par ailleurs assez larges, elles étaient bordées de trottoirs en bois qui eux-mêmes étaient accostés par des bâtisses entassées les unes contre les autres. Cela évoqua en Delcy le souvenir de ces villes figurant dans les classiques dessins animés de Lucky Luke.


Des gens allaient et venaient. Elle détecta dans la masse plusieurs chapeaux de cow-boy et paires de jean. Devant un établissement affichant le nom Cripple Creek, des chevaux étaient attachés près d’un abreuvoir, long bac rempli d’une eau figée recouverte d’une fine pellicule de saleté. Un choc culturel pour la jeune femme qui observait ce spectacle inusité, les yeux ronds comme la pleine lune. Elle s’était attendue à l’un de ces villages perdus dans la campagne, pas à une ville émergée tout droit du passé. Les voitures qui y circulaient avaient l’air mille fois plus déplacées que les chevaux, c’était quand même incroyable !


Ils obliquèrent dans un secteur particulièrement embouteillé par des files de véhicules garés pare-chocs à pare-chocs des deux côtés de la rue. Par les vitres baissées leur parvenait depuis un bon moment un écho mélodieux, lequel s’amplifia avec l’apparition d’une sculpturale église à double clocher plus loin sur leur gauche. Dans l’imposant escalier de pierre à trois paliers, un concentré de gens sobrement vêtus de noir talonnaient un petit cercueil blanc, transporté par des hommes d’âges variés, au visage tout en souffrance, devant appartenir au proche entourage du défunt. Celui-ci était de faible taille, selon toute vraisemblance. L’estomac de Delcy se noua. Un enfant, peut-être ?


Elle détourna les yeux et ils passèrent leur chemin. La camionnette s’engagea dans un secteur où subitement les rues étaient asphaltées, où maisons et commerces revêtaient un aspect plus moderne, sinon semblaient-ils au moins de construction plus récente. L’ébauche d’un quartier résidentiel se présenta au bout d’un moment et le mécanicien les immobilisa en face d’une ravissante demeure de style champêtre, aux murs en lattes de bois peintes de blanc sous un toit en tôle grise. Une magnifique galerie couverte, agrémentée d’une rampe coquette et de piliers travaillés, embellissait toute la façade et semblait se poursuivre sur l’un des côtés de la maison. À l’opposé, un garage au toit à deux versants jouxtait la maison. Un chemin dallé traversait la pelouse jusqu’à l’escalier menant à l’entrée. Suspendu à la corniche, près d’une fenêtre, un abreuvoir à colibri se balançait dans le vide. L’oasis de paix de son père, songea la jeune femme, déjà sous le charme. Elle descendit de la camionnette et le mécanicien prit l’initiative de lui porter ses bagages. Touchée par tant de prévenance, elle ne manqua pas de renouveler ses remerciements. Esquissant un sourire avenant, Bob déclara humblement que ce n’était rien, après quoi il lui répéta qu’il la contacterait le lendemain matin sans faute, et enfin il repartit sur un petit signe de tête.


Delcy glissa dans la serrure la clé que son père lui avait confiée. La porte s’ouvrit sur un vestibule au plancher habillé d’un carrelage blanc. En face, se trouvait un placard. À gauche, des portes françaises donnaient sur un bureau, tandis qu’à droite était aménagé un vaste salon pourvu d’un foyer à l’angle de deux murs. Retirer ses sandales fut la première chose qu’elle fit. Ses pieds nus libérés de leur carcan infernal, elle alla chercher ses bagages et les déposa dans le salon. Massant son mollet douloureux, Delcy laissa son regard errer vers la porte d’arche rehaussée de larges moulures vernies qui marquait la jonction entre le salon et la salle à manger où trônait un superbe vaisselier en bois massif, puis vers l’escalier en colimaçon qui menait à l’étage. Elle dut admettre que le cachet campagnard de cette maison lui plaisait. Pas que ce style de décor l’attirait particulièrement, mais l’impression de confort douillet qu’il dégageait encourageait à la détente. Elle sentait que le stress de la perte de son emploi combiné à celui de son fatigant voyage serait facilement évacué dans une ambiance pareille.


Mais cela n’était-il dû qu’à la maison ? Le paysage à couper le souffle érigé autour ne venait-il pas compléter les ingrédients de cette recette relaxante ? Nul doute que oui. Les seules montagnes que Delcy avait admirées dans sa vie se limitaient à ce regroupement sur la rive-sud de Montréal, composé entre autres des Mont Saint-Hilaire, Mont St-Bruno et de celui dont elle se souvenait le plus : Rougemont. Difficile de ne pas se le rappeler alors que chaque année, durant son enfance, ils s’y rendaient en famille pour ramasser de grosses pommes juteuses. Elle gardait en mémoire la saveur unique de la pomme fraîchement cueillie qui passait directement de l’arbre à la bouche. Le fruit était à la température ambiante, encore frémissant du vent qui l’avait balayé, de la pluie qui l’avait fouetté, du soleil qui l’avait dardé. Mais ces vallons jadis si fascinants ne ressemblaient qu’à de misérables monticules comparés à ceux qui s’étaient lentement élevés au cours de sa progression en direction de l’ouest américain. Un choc terrible pour Delcy qui n’était jamais sortie du Québec, c’était le moins qu’on puisse dire.


À l’étage, elle n’eut aucun mal à repérer la chambre que son père lui réservait. Il ne l’avait pas décorée, souhaitant la laisser l’arranger à son goût quand elle viendrait afin qu’elle s’y sente le mieux possible. La pièce aux murs blancs ne comptait rien d’autre qu’un chiffonnier et un lit dont le matelas et les oreillers flambant neufs reposaient toujours dans leur emballage de plastique. Rassemblant des vêtements propres et son nécessaire de toilette, Delcy gagna la salle de bain aménagée au bout d’un petit couloir. Une moue dégoûtée déforma sa bouche en apercevant son reflet dans le miroir ovale, cintré d’une bordure dorée aux entrelacs compliqués au-dessus d’un lavabo sur pied. La chaleur avait fait couler son maquillage et transformé son visage en tableau de Picasso. Le plus marquant était ce large cerne noirâtre tracé sous ses yeux d’un vert clair qui lui donnait l’impression d’avoir joué dans un film d’horreur. Encore heureux qu’elle ait gardé ses lunettes fumées jusqu’à son arrivée chez son père ! À l’aide d’un lait démaquillant, elle nettoya sa peau en profondeur. Déjà, cela lui procura un effet rafraîchissant. Sans perdre une seconde de plus, la jeune femme dénoua sa chevelure d’un profond brun cuivré remontée en queue de cheval, se déshabilla et fila sous la douche. Le jet d’eau réglé à froid la saisit, mais ce fut de courte durée. Quand elle s’extirpa de la cabine dégoulinante, Delcy avait atteint un niveau de fraîcheur revigorant.


Séchée et habillée, elle mit le cap sur le rez-de-chaussée. Son estomac se lamentait, lui rappelant que l’heure du souper approchait. Ne sachant pas si son père rentrerait à temps ou non, elle prit le parti d’aller au moins faire l’inventaire des provisions à la cuisine. Du reste, elle pourrait toujours se dénicher de quoi se sustenter en attendant d’être fixée. Sur un îlot dans lequel était encastré un four se trouvaient un paquet de pâtes spaghetti et une bouteille de vin. Voyant cela, Delcy présuma que son père prévoyait revenir manger chez lui. Il raffolait du vin accompagné de pâtes. En fait, il raffolait du vin tout court. À Repentigny, il y avait toujours une bouteille d’ouverte. Il affirmait avoir entendu dire qu’un à deux verres de vin par jour était bon pour le coeur et aidait à maintenir un taux de cholestérol adéquat. En soi, un bien louable argument… à défaut d’avouer qu’il prenait simplement plaisir à la dégustation de cette boisson.


Une sorte de cri strident rompit soudain le silence dans lequel la maison était plongée. Plus tôt, dans la chambre, Delcy avait cru entendre un son similaire. Faible et diffus, il paraissait venir de l’extérieur, aussi n’y avait-elle pas prêté attention. Or, maintenant il provenait de tout près, donnant même l’impression de prendre sa source quelque part dans la maison. Comme il se manifestait de nouveau, elle traversa dans la salle à manger, l’oreille tendue. Il se répéta et elle passa cette fois au salon. Un second cri, de tonalité quasiment identique au premier, s’éleva avec une intensité plus soutenue, attirant le regard de Delcy vers le bureau de son père. À pas mesurés, elle avança en direction du vestibule, le traversa, s’immobilisa au niveau des portes françaises et promena ses yeux dans la pièce, guidée par les cris à présent parfaitement audibles. C’était de cet endroit qu’ils provenaient, cela ne faisait plus aucun doute. D’ailleurs, peu de temps lui fallut pour repérer la cage, suspendue devant la fenêtre. À l’intérieur, deux perruches s’agitaient sur leurs perchoirs en piaillant à pleins poumons. Dès qu’elles virent Delcy s’approcher, elles se turent et se jetèrent sur la porte de la cage, semblant vouloir l’accueillir, s’agrippant aux barreaux à l’aide de leurs frêles pattes et de leur bec.


- Alors c’est vous qui menez tout ce vacarme ? Vous êtes petites, mais je peux vous dire que vous avez de la voix !


Les oiseaux l’observaient tout en balançant la tête de gauche à droite, comme si elles attendaient quelque chose de sa part.


- Tous ces cris, ce n’était pas pour rien, hein ? Mais qu’est-ce qui ne va pas ?


La jeune femme entreprit d’examiner la cage, question de comprendre ce qui pouvait les pousser à un tel déploiement de leur registre vocal. Plusieurs monticules d’excréments jonchaient le fond de plastique protégé par un vieux journal, mêlés à quelques plumes. Jugeant que c’était insuffisant, elle poursuivit son exploration, pour finalement se rendre compte que le bol de nourriture était vide et l’abreuvoir, presque à sec. Ses sourcils se joignirent.


- Je comprends pourquoi vous vous démenez de la sorte, vous devez mourir de faim et de soif!


C’était inacceptable, surtout en des temps aussi chauds qu’en ce moment. Elle ne manquerait pas d’en passer la remarque à son père. Pourtant il se montrait rarement négligent, jamais même. Elle ne comprenait pas. Comment avait-il pu faire un oubli aussi grave ? Il était exigeant, autant pour lui-même que pour les autres, surtout pour ceux qu’il employait. Mais cela s’étendait aussi à un niveau plus personnel. Il possédait cette capacité d’autodiscipline rigoureuse que Delcy lui enviait beaucoup. Il disait toujours que la manière dont une personne gérait sa vie au plan personnel était le miroir parfait de la manière dont celle-ci abordait sa vie au plan professionnel. Très tôt, il avait commencé à lui enseigner cela, à lui inculquer la valeur de l’effort récompensé, parfois par la seule satisfaction de soi-même. Si elle, aujourd’hui, avait négligé de prendre soin de ces oiseaux, il le lui aurait fait sentir, lui donnant probablement même droit à l’une de ces remarques judicieuses l’avertissant de ne pas acquérir une chose si elle était incapable d’assumer les conséquences que cela risquait d’encourir.


Quoi qu’il en soit, c’est sans perdre de temps que Delcy se mit à la recherche de la nourriture pour perruches, qu’elle trouva finalement dans un placard de la cuisine. Les affamées se précipitèrent sur le bol rempli de graines à ras bord sitôt qu’il retrouva sa place dans la cage et la jeune femme sourit en les voyant commencer à se gaver avec appétit.


- Mangez, mes jolies, murmura-t-elle, le nez collé aux barreaux. En tout cas, papa ne m’avait pas avertie qu’il agrandissait la famille. Mais c’est une belle surprise, je vous trouve splendides et en plus, j’adore les oiseaux. Vous me tiendrez compagnie quand papa s’absentera.


Et seule, elle l’était en cet instant. Son père ne semblait pas pressé de rentrer. Delcy décida de lui laisser encore vingt minutes. S’il ne se montrait pas d’ici la fin de cette échéance, elle se passerait de lui à table.

 


* * *

 

Les vingt minutes étaient largement écoulées lorsque Delcy en termina à l’étage. Ses bagages défaits, elle avait débarrassé les oreillers et le matelas du plastique qui les recouvraient, puis fait le lit avec des draps dénichés dans une armoire de la salle de bain. Elle n’attendit donc pas davantage pour se préparer à manger. Des crevettes servirent d’ingrédient de résistance à une salade préparée en un tournemain. Il faisait chaud, un mets simple et léger conviendrait très bien, d’autant qu’il servait son penchant pour les fruits de mer, auquel elle pouvait céder à son gré, son père possédant le restaurant Trésors de la Mer sur le boulevard St-Laurent à Montréal. Un fou, lui aussi, des délices que recelait l’océan. Il avait poursuivi et élaboré l’oeuvre de son père dans le textile, tout en caressant un autre projet, soit ouvrir son propre restaurant de fruits de mer. Il s’était un jour décidé à le faire et la réponse du public avait été si favorable qu’aujourd’hui on pouvait se régaler au Trésors de la Mer à plusieurs endroits dans le Grand Montréal et depuis peu à Ottawa où il venait d’ouvrir une succursale.


Ayant aperçu de la cuisine le lointain miroitement du soleil sur une surface d’eau, la jeune femme céda à l’envie de sortir dans la cour, une fois la corvée de vaisselle accomplie. Intime, l’endroit était clôturé sur deux côtés. Un gazebo trônait au centre, comme un phare émergeant d’une mer de pelouse. Au fond, l’ombre de quelques arbres pommelait le sol traversé par un bref sentier qui aboutissait à une rivière. Delcy s’y dirigea, fascinée par ce petit coin de paradis. Elle s’attendait à quelque chose comme un jacuzzi, mais au lieu de cela, elle découvrit cette parcelle de nature où circulait l’eau naturelle la plus limpide qui soit. L’unique inconvénient : la rivière manquait de profondeur. Il serait laborieux d’y nager. Pour parvenir à s’immerger au moins jusqu’aux épaules, elle devrait s’y asseoir, chose qui la répugnait hautement, considérant que ces eaux devaient grouiller de grenouilles, de poissons ainsi que d’une foule de bestioles bizarroïdes qu’il ne lui chantait pas particulièrement de rencontrer.


Le ciel, parsemé de quelques rares cumulus, trouvait son reflet à la surface de l’eau. Delcy était en train de le fixer pensivement quand une mouvante tache noire vint trancher sur ce reposant ensemble bleu et blanc. Levant les yeux, elle constata qu’un impressionnant faucon sombre planait juste au-dessus d’elle. Il traçait des cercles avec agilité, ses immenses ailes déployées sur sa liberté. Sa ronde, exécutée à basse altitude, se stabilisa un moment, l’exposant au regard captivé de la jeune femme. Puis, d’une tranquille lenteur, il finit par s’éloigner. Cela laissa Delcy déçue, mais euphorique. C’était la première fois qu’elle en voyait un d’aussi près. C’était la première fois qu’elle en voyait un tout court, à part à la télévision. Sur elle qui adorait les oiseaux, cela produisait tout un effet. Delcy aurait seulement souhaité pouvoir l’observer plus longuement et avoir son téléphone cellulaire, malheureusement resté dans son sac à main, avec lequel elle avait pris des quantités de clichés sur la route.


Tous les ventilateurs de plafond réglés à vitesse maximale, Delcy finit par se retrouver au salon, affalée sur un canapé devant la télévision. Elle parvint à se laisser distraire par un reportage présenté à Discovery Channel, traitant des zèbres à l’état sauvage. Le soleil déclina et céda petit à petit du terrain au crépuscule. À mesure que l’obscurité prenait résolument possession de la maison, l’absence persistante de son père finit par rattraper la jeune femme. Ses yeux commencèrent à dériver vers la fenêtre à une fréquence qui alla en augmentant, dans l’attente de voir apparaître la lumière des phares d’une voiture dans l’entrée. En parallèle, une pesante lassitude se généralisa peu à peu à son corps et son esprit. Les interminables heures passées au volant de sa voiture, jumelées à ses trop courtes nuits, l’avaient vannée. Juste de savoir que ce soir elle ne dormirait pas dans l’un de ces motels à quatre sous suffit à la convaincre de cesser de mener une lutte perdue d’avance contre le sommeil et elle monta se coucher.


Avant de s’endormir, sa dernière pensée fut pour son père. Il avait sûrement été retenu chez des amis. Delcy n’en était quand même pas à l’étape de se morfondre d’inquiétude. Demain, en se levant, elle le trouverait penché au-dessus d’un journal, ses lunettes de lecture accrochées au bout du nez, un café fumant à la main. Son Acura au garage servirait finalement son premier but : elle rirait en voyant la surprise se peindre sur le visage de son père quand elle surgirait devant lui.
 

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AU SUJET DE L'AUTEUR
Marie-Claude Charland

Native de Shawinigan, l’auteure a passé la majeure partie de sa vie dans le désormais célèbre village de St-Élie-de-Caxton sur une terre jadis cultivée par ses ancêtres.

 

Fervente lectrice de romans à l’adolescence, c’est également à cette époque que sa passion pour l’écriture s’est révélée.

 

Suivant la voie de la raison, elle a entrepris des études universitaires en psychologie et son amour des animaux a par la suite orienté son parcours vers un certificat d’intervenante en zoothérapie.

 

Dans l’œil du Faucon est son premier roman..

 

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