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A midi, exactement, Mokrane prend sa carte de
pointage et l’insère dans la machine. La pointeuse
aspire la carte en faisant un léger bruit. Après
quelques instants très courts, elle la rejette en y
imprimant l’heure de sortie. Mokrane la glisse dans
le porte-cartes et se dirige vers la salle à manger.
Après son déjeuner, ce dernier s’apprête à sortir:
–
Au revoir, Monsieur Luc.
–
Comment, vous partez déjà ?
–
C’est ce que j’ai compris.
–
Non, non, partez à la fin du travail,
à 16 h.
–
Bien, Monsieur Luc.
Mokrane reprend son travail là où il l’a laissé, non
sans se poser des questions sur cet appel
téléphonique, de son patron, plutôt inhabituel. Bien
qu’il soit inquiet de nature, Mokrane ne s’en fait
pas outre mesure. Il sait très bien que ce n’est pas
grave. Comme à l’accoutumée, ses mains exécutent
rapidement les mouvements de routine exigés. Ainsi,
nul superviseur ne lui fera de remarque. Il ne
supporterait pas, ne serait-ce qu’un regard de
travers. Il est surtout fatigué de vagabonder de
compagnie en compagnie. Il essaie de se stabiliser
du mieux qu’il peut. Ce qui n’est pas évident.
Si, jusque-là, des responsables de compagnies l’ont
remercié, ce n’est pas tant à cause d’un faible
rendement ou d’une indiscipline. Le manque
d’activité est, dans la plupart des cas, évoqué pour
justifier le remerciement. Dans le cas de l’Agence
d’emploi, on ne peut pas, vraiment, parler de
licenciement.
Cependant, il lui est arrivé une fois de quitter son
travail à cause, d’une part, de la pression exercée
par les patrons et, d’autre part de l’insuffisance
d’heures accomplies dans la journée; parce que
travailler au salaire minimum et ne pas faire huit
heures par jour est carrément une atrocité que les
patrons font subir aux ouvriers.
À 16 h, la sonnerie retentit. Mokrane fait la chaîne
derrière six ouvriers pour le pointage. La pointeuse
émet le même son en imprimant l’heure de sortie sur
la carte. Dehors, un air frais et léger vient
fouetter son visage. Il respire à fond un bol
d’oxygène. L’arrêt d’autobus est à dix minutes du
bâtiment de la compagnie. À l’angle de Thimmens et
Beaulac, le bus 121 attend l’heure de départ tandis
que les ouvriers montent les uns derrière les
autres, sans se presser, respectueusement. Le banc
est à celui qui arrive normalement le premier,
puisque tout le monde est exténué. La fatigue est
visible sur les visages après une dure journée de
travail. Tous les voyageurs sont pressés de rentrer,
chacun chez-soi, pour se relaxer. Les corps
fourmillent de fatigue. Pour l’essentiel, le plomb
ferme les yeux de ceux qui ont la chance de trouver
un banc. Demain sera un autre jour de routine.
L’autobus, à l’heure comme toujours, s’ébranle en
prenant la direction sud sur la rue Beaulac. Il
virera à gauche au boulevard de la Côte-Vertu pour
prendre la direction est. Il ira jusqu’à
Saint-Michel. Il s’arrêtera à hauteur des arrêts et
des abribus placés avec stratégie tout le long du
parcours.
Telle une machine programmée, l’autobus avance
lourdement en s’arrêtant aux endroits déterminés
et/ou au signal de celui ou celle qui voudra
descendre. On n’a pas l’impression qu’un chauffeur
est derrière le volant, tant il fait bien son
travail, au point où il se fait oublier.
Pour l’instant, le monde du travail monte dans le
bus 121. C’est magique. Tout à l’heure, ce beau
monde qui a accompli un travail titanesque, sera
englouti par la bouche du métro Côte-Vertu. D’autres
travailleurs en sortiront pour remplir de nouveau
l’autobus 121 qui déchargera cette masse d’ouvriers,
de nouveau, dans la bouche du métro Sauvé. Il
s’emplit et se désemplit au signal des voyageurs
arrivés au terme de leur voyage.
–
Bonjour Alex.
–
Salut, toi. Après un échange de
poignée de mains, Mokrane s’assoie sur la chaise
placée juste derrière le bureau du patron.
–
Comment ça va, toi ?
–
Ça peut aller. Le superviseur m’a dit
que tu voulais me voir.
–
Ah bon ! S’exclame-t-il.
–
Luc m’a dit que tu as insisté pour me
voir aujourd’hui. J’allais venir de suite, mais il
m’a laissé finir la journée de travail. De quoi
s’agit-il ?
–
Ah ! Oui, oui, viens dans mon bureau.
Dans le bureau, alors qu’Alex s’assoit sur son
siège, Mokrane prend une des deux chaises réservées
aux invités ou aux employés.
–
Ah ! oui, oui, maintenant ça me
revient. En fait, Luc m’a appelé et m’a chargé de te
demander de soigner ton hygiène. Il était gêné de le
faire lui-même mais il a précisé que tu es un
excellent ouvrier.
–
Quoi ? Soigner mon hygiène ? Quelle
hygiène ? Que veut-il dire par là ?
Mokrane enlève son blouson pour montrer à son patron
dans quelle tenue il travaille.
–
Écoute Alex, tu ne me connais pas
d’aujourd’hui. J’ai fait plus de dix compagnies avec
toi et jamais on s’est plaint ni de mon hygiène, ni
de ma conduite. En plus de ma tenue de travail que
voici, je me rase une fois tous les deux jours.
N’est-ce pas propre pour un monde qui regorge de
poussière de toutes sortes ?
–
Moi-même je ne comprends pas. Ne
t’inquiète pas, je l’appellerai demain et tout
rentrera dans l’ordre. D’ailleurs, cela fait trente
bonnes minutes que nous discutons dans mon bureau
qui est plutôt exigu et je ne trouve rien à dire,
alors que certains dégagent des odeurs
insoutenables.
–
Je n’arrive pas à y croire, je n’ai
jamais entendu une chose pareille.
–
Ne t’inquiète pas, demain je
l’appellerai pour régler ce malentendu.
–
D’accord Alex !
Le mot hygiène résonne encore dans la tête de
Mokrane. Alex a parlé d’odeurs. Quelles odeurs ? Que
lui reproche-t-on véritablement ? Il ne le saura
probablement jamais. Il est rentré à la maison la
tête pleine d’interrogations. Est-il antipathique ?
S’il ne plaît pas au responsable, il n’y a rien qui
puisse le rendre acceptable dans cette entreprise.
D’ores et déjà, il sait que ses jours y sont
comptés.
Quelqu’un a-t-il dit du mal de lui ? Il travaille
avec un Haïtien qui lui montre un travail qui n’est
pas sorcier. Ce dernier semble l’apprécier. Tout de
suite, tous les deux ont établi de bons rapports.
Tous deux, ils communiquent bien.
A trois mètres derrière lui, une Québécoise
s’affaire à sa table de travail. De temps à autre,
elle se retourne pour discuter avec Pierre,
par-dessus la tête de Mokrane. L’Haïtien est
respectueux et galant. Il répond aux questions, sans
encourager la discussion.
Mokrane a tout compris dès le début. Il faut dire
que la nature n’a pas gâté la Québécoise. L’Haïtien
a des projets. Il suit une formation en comptabilité
pour améliorer sa situation familiale. Cela fait dix
ans qu’il travaille dans cette boîte. Dans la
compagnie, il connaît toutes les tâches inscrites
pour chaque poste de travail.
Mokrane trouve qu’il n’a pas vraiment évolué
professionnellement. Comment peut-on rester dix ans
dans une entreprise en train de se déplacer d’une
machine à coudre à l’autre ? S’il est vrai qu’il
connaît son travail, il n’en demeure pas moins qu’il
stagne. Peut-on rester une dizaine d’années au bas
de l’échelle ? Il y a là matière à réfléchir.
« Soigner son hygiène » ! Que n’a-t-il pas
dit, Luc ? Il me faut absolument clarifier cette
question, pense Mokrane. Puisque Alex ne lui a
rien dit de précis, il se résout de poser la
question à Luc lui-même. En attendant, il rentre
chez-lui, un logement exigu de la rue Lajeunesse.
Après sa douche quotidienne, il démarre l’ordinateur
et se branche à Sympatico pour lire ses courriels et
les journaux… algériens. Bien qu’il soit au Canada,
il aime bien prendre le pouls de chez-lui. Surtout
les nouvelles de Kabylie, la région la plus meurtrie
du pays.
Une fois les nouvelles d’Algérie lues, Mokrane se
relaxe. A la télé, il aime voir Annie et ses
hommes, Caméra café, Les poupées russes et peu
d’autres.
La nuit est plutôt courte. Six heures de sommeil.
Mokrane se réveille avec les muscles engourdis et
des courbatures dans tout le corps. Il doit se
détendre. Il faut se lever. Les muscles sont
meurtris et la tête vide. Une fois levé, les muscles
se détendront pour affronter la routine quotidienne.
Après avoir fait son lit et sa toilette du matin,
après avoir pris son petit déjeuner composé pour
l’essentiel d’un grand bol de café noir, il met son
nez dehors dans le froid glacial de janvier, avec en
tête l’idée d’affronter le superviseur. Cette mise
au point est nécessaire.
Mokrane n’a plus l’âge de préparer ce qu’il doit
dire. Il dira les mots tels qu’ils viendront.
Qu’a-t-il à perdre ? Cet entretien ne lui fait pas
peur et n’engage en rien sa vie. Pour un salaire de
7 dollars l’heure, il pourra changer de compagnies
autant qu’il le voudra. Le fait qu’il doit aborder
le problème de son hygiène, avec un monsieur qu’il
vient juste de connaître dans le cadre de son
travail, l’indispose au plus haut point.
Au sujet de
l'auteur
Âgé de 57 ans, Mas Ensen vit le jour
à Ighil Nat Cila, un village au cœur de la Kabylie,
en Algérie. Enfant, il vécut la guerre qui opposa
les Algériens au colonisateur français. Dans la
nuit, les bombes n’arrêtaient jamais de tomber tout
proche de la maison où il habitait avec ses parents.
Toutes les nuits, des explosions se faisaient
entendre. On aurait cru que ces bombes tombaient
dans la cour. La permanence de ces explosions rendit
sourd tout le monde.
A l’indépendance du pays en 1962, Mas
Ensen avait douze ans. Il entama sa scolarisation
dans une école qui se cherchait à cause du vide que
laissèrent les soldats-enseignants français. Dans sa
classe, il y avait trois rangées. Chacune d’elles
correspondait à une tranche d’âge et à un palier de
l’enseignement.
A quinze ans, il fut exclu de l’école
primaire en même temps que ses camarades ayant
atteint la limite d’âge. Autant que ces derniers, il
s’inscrivit à l’école des adultes d’Iwadyen. Six
kilomètres à parcourir à pied, le matin, autant à la
sortie de l’école, avec toutefois une nuance. Le
soir, le retour à la maison était plus pénible à
cause qu’il fallait presque grimper.
M. Uali, directeur doublé d’un
enseignant de l’école primaire d’Ighil Nat Cila,
voulait récupérer ses élèves studieux, comme pour
réaliser un défi. Après moult démarches, il obtint
de l’inspecteur académique, l’autorisation tant
attendue.
Après quatre années à l’école
primaire du village, il eut chaud au cœur lorsqu’il
se retrouva au Collège d’Enseignement Technique de
Tubirast, suite à un concours d’admission où huit
cents candidats tentèrent leurs chances d’accéder à
l’échelon supérieur de l’enseignement.
Classé parmi les trente premiers, Mas
Ensen fut sélectionné pour la formation en
comptabilité, sachant que le deuxième groupe de
trente fut affecté à la section Électricité
Générale, tandis que le troisième à la Mécanique
Générale. Le quatrième groupe, quant à lui, embarqua
dans le wagon des Maçons et Menuisiers.
Face à une mémoire infidèle, Mas
Ensen faisait passer les matières techniques avant
l’histoire-géo, la récitation, la rédaction et la
dictée. De toutes les façons, ces dernières
n’étaient pas payantes en terme de coefficient. Ce
qui l’orienta vers les chiffres qu’il s’agissait
d’agencer par l’exercice. De plus, toutes ces
matières qui gravitaient autour de la langue
française, lui demandaient un effort de mémorisation
dont il n’était pas capable.
Il négligeait totalement la langue
arabe qui, à l’époque, ne comptait pas dans la
moyenne générale. Quel soulagement !
Conséquence, en première année du
Collège, en langue française, il obtint une moyenne
dérisoire, soit 2,50 / 20. Le professeur le
conseilla fort utilement de lire beaucoup plus qu’il
ne le faisait déjà et de profiter en deuxième année
de la bibliothèque bien fournie du Collège.
Ce Collège le conduisit avec succès
au Lycée Technique à Alger. Là, il découvrit la
magie du mot et du verbe. Il en fut subjugué et se
mit à écrire plutôt mal que bien. Des mots qui,
seuls, ne voulaient presque rien dire, bien agencés,
donnaient des couleurs et des sensations
inattendues.
En deuxième année au Lycée Technique,
la rentrée scolaire fut sans heurts. Le premier
trimestre l’engageait de plain-pied dans le cycle
scolaire. Studieusement, il se mit au travail pour
aller très loin. Un objectif à la fois. Ne dit-on
pas qu’ «atteindre un idéal, c’est le dépasser du
même coup»?
Un événement vint, cependant,
contrarier son espoir de continuer ses études. De
retour de Kabylie à la fin des vacances d’hiver, il
trouva chez son oncle résidant à El Harrach, un
billet de l’Institution militaire qui le convoquait
d’urgence à la caserne de Boghar pour faire son
service militaire. Muni d’un certificat de scolarité
daté seulement d’un jour, il s’en alla à Blida
quémander un sursis. Il supplia le responsable du
Bureau de Recrutement de le laisser continuer ses
études. En vain ! Mas Ensen vit sa vie basculer.
Tous ses espoirs furent annihilés par un bureaucrate
en tenue. Assis derrière son bureau, cet agent de
l’administration militaire le menace de l’envoyer au
trou, si jamais il ne rejoignait pas la caserne de
Boghar à la date prévue sur le billet de
recrutement.
Tout était fini, une fois qu’il
endossa sa tenue militaire et qu’on lui fit la boule
à zéro. Il se résigna en entrant dans les rangs,
sachant qu’il ne servait à rien de s’obstiner. De
toutes les façons, l’année scolaire touchait presque
à sa fin.
Vingt-quatre mois à vivre à la
caserne. Inutilement. Mas Ensen voyait ces longs
mois autant qu’une éternité. En sortira-t-il jamais
?
Vers la fin de ce parcours du
combattant, un officier supérieur lui proposa de
faire carrière dans l’armée. Une réponse sans
équivoque sortit de sa gorge pour dire non, que
l’idée ne lui avait jamais traversé l’esprit de
faire carrière dans cette institution. A la suite de
cette entrevue, on lui chercha la petite bête qui
devait permettre de le jeter en prison pour une
période indéterminée, n’eut été l’intervention d’un
officier de réserve, qui le protégea jusqu’à la
quille.
Cette quille le conduisit tout droit
devant la Fac Centrale d’Alger, d’où il vit sortir
ses anciens camarades de Lycée. Il y pleura
chaudement, mais promit de réaliser son rêve. Il
travaillait très dur et lisait beaucoup. C’était
dans les années soixante-dix. En se frottant
beaucoup aux étudiants, il découvrit le Mouvement
amazigh où il milita activement. Dans la foulée, le
besoin d’écrire se fit pressentir. Il tenta une
ébauche de ses mémoires d’enfance. En 1977, il
écrivit une nouvelle, puis une autre en 1978. Il
n’était pas encore prêt. Il les gardera trente ans
durant.
En 1982, il fit une formation de
gestion dans un Institut Public lancé en 1979 par
des professeurs québécois. Après ce cycle de
formation, il reprit son poste dans la Société
Nationale où il travaillait. Il grimpa les échelons
jusqu’à devenir un cadre supérieur au sein de cette
entreprise.
La suite ? Le terrorisme islamique,
ce qu’on appelle communément le Djihad, bât son
plein en Algérie. Cette pieuvre ne lâchera jamais
prise. Elle est au service d’une idéologie
médiévale, donc dangereuse. Mas Ensen décida de
quitter son pays, parce que menacé dans sa vie et
sachant que tous ceux parmi ses amis qui n’avaient
pas pris au sérieux la menace, sont morts
aujourd’hui.
En 2001, il se retrouva à Montréal.
Il demanda le statut de réfugié que l’immigration
lui refusa deux années plus tard. Il fit un autre
dossier pour la résidence permanente dans le cadre
humanitaire. Il l’obtint après six longues années
d’angoisse et d’incertitudes.
Malgré tout, il essaya de participer
aux débats qui animaient la scène politique du pays
hôte. Pour ce faire, il envoyait des articles aux
journaux. Seul le journal « Le Métro » en publia
deux.
Depuis qu’il est à Montréal, la
marmite bout. La vapeur fait bouger le couvercle. Il
sent qu’il doit se passer quelque chose. Ce que
disent les immigrants des Québécois, les Québécois
des immigrants, l’interpellent quotidiennement. Il
commence à écrire et le Grand Écart prend forme
autant qu’une boule de neige qui descend de la
montagne.
Communiquer avec l'auteur
Monsieur Mas Ensen S. se fera un plaisir de répondre
à vos courriels.
Voici son adresse électronique :
contact@manuscritdepot.com
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