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Premières pages du chapitre 1 - SILENCES
Tu vas mourir... Tu es mort. Mais qu’est-ce que ça change... ?
Entre ces deux moments, combien est passé de temps ? Autant de silences,
d'inquiétudes, d'incertitudes, que de douleurs ou d'insouciance rédemptrice.
Je ne m’en souviens pas. Je ne veux pas essayer de mesurer la distance entre ces
deux périodes. La seule chose que je sais, ce sont des souvenirs qui remontent
quelquefois à la surface, tout aussi vite refoulés.
A vrai dire, je n’ai pas encore la volonté de ce temps partagé avec des
souvenirs comme ceux-là. Je préfère m'en inventer d'autres, au point quelquefois
de ne plus faire la différence. Cela me semble plus vivable que de faire des
tentatives d'oubli.
Pourtant, il est arrivé deux fois dans ma vie de parler de ces souvenirs
douloureux et cachés au fond de moi. Mais ces moments de vérité jaillissaient
quand je me suis abandonné sans raison apparente. Une seule certitude : chacune
de ces personnes, dans ce moment-là, ne pouvait rien en faire, ni pour elles, ni
pour moi. Rencontres de hasard et de désespoir, peut-être, pour faire un bout de
chemin ensemble. C'était comme livrer cette vérité dans un espace en apesanteur
et hors des réalités.
Le reste du temps, je semble lisse, inaccessible, sans prise. En tous cas pour
imaginer de moi un être de chair et de sang, un homme avec qui il est possible
de partager son intimité.
Paradoxalement, je ne vis pas dans une tour d’ivoire. Je suis devenu écrivain
public sur un instrument dit de communication globale, puisqu'il s'agit
d'Internet. J'y ai appris la curiosité, l’ouverture sur d’autres. Je me suis
rendu compte qu’il devenait possible d’être très près de quelqu’un, même à des
milliers de kilomètres. Le temps est tout aussi aboli que la distance. Je peux
ainsi avoir un dialogue en direct avec une personne qui vit à une autre heure du
jour ou de la nuit, sur un autre continent… J’y ai aussi découvert la tendresse
et la complicité, avec d'autres êtres humains pas forcément trop seuls. Ils ont
simplement ce désir d’aller au-delà des mers comme nos ancêtres finalement,
lorsqu’ils partaient en bateau pour découvrir d’autres horizons.
Mais je sais également que ces êtres ne sont pas forcément palpables,
physiquement, au sens commun du terme. Pour autant, dans d'autres réalités, les
gens le sont-ils plus qu'ici ?
Toujours est-il que mes correspondants ont ce désir de se confier à un homme
virtuel comme moi, plutôt qu'à un journal intime. Mais le principe semble rester
le même. Et je me trouve bien dans cette profession renaissante en cette fin de
siècle.
J'y vois la rencontre de désirs fulgurants ou anodins d’écrire ce qui est de
plus intime. Et peu à peu, je sens cette sensibilité très humaine plus présente
chez les femmes puisqu'elles sont l'essentiel de mes correspondances sur cette
toile d'araignée mondiale. Elles se confient et me demandent de réécrire les
choses pour qu'elles puissent se relire... se révéler parfois. Je corresponds
probablement à ce profil de réécriture qui permet de vivre différemment ce qui
peut faire mal ou ce qui n’est pas évident de découvrir tout seul.
- Et quand tu n’écris pas pour elles, ou en écho à ce qu’elles racontent, me
disait Cathy, une amie qui osait affronter ma solitude, tu passes l’autre partie
de ton temps à les séduire. Et au-delà de cette séduction tu trouves le sens de
ta vie. Mais en même temps tu refuses toute passion. L'écran de ton ordinateur
est bien pratique pour cela. Il est le miroir sans tain d'une vie escamotée. Et
tu refuses toute passion comme si tu en avais peur. Ou comme si on t’avait conçu
ainsi, détruit cela en toi.
- Je ne sais pas si je pourrais, un jour, être passionné. Je crois que si la
passion venait, il n'y aurait plus de temps pour l'écriture, alors que cette
dernière m'est nécessaire pour devenir amoureux.
Mais à peine avoir répondu cela, je n'en étais déjà plus sûr moi-même.
- Ne serait-ce pas en réalité une façon commode de vivre les émotions en
pointillé et à travers le prisme des écrans d'Internet où l'on communique, c'est
vrai, mais sans prendre le risque de se toucher vraiment. Comme une sorte de
dialogue avec préservatif. Mais çà, c'est dans l'air du temps…
Cathy, une fois de plus revient sur cette vieille discussion que nous avons
toujours eu depuis que nous nous connaissons.
- Tant que tu n’auras pas extirpé cette brûlure intérieure qui fait que tu
redoutes toute passion, comment peut-il en être autrement ?
Je répondais le plus souvent à côté, hors sujet. Probablement parce que le sujet
en question était moi-même et que je ne souhaitais pas m’y confronter
directement. Le temps était passé et j’avais enfin trouvé une distance
suffisante et l'approche séduisante d’autrui.
Pourtant je répondais à Cathy :
- Pourquoi se remémorer cette brûlure ? J’ai encore quelques réticences à penser
qu’aborder ce mal intérieur m’aiderait à donner un autre sens à la vie.
- Non, mais verrais-tu peut-être différemment les autres ?
- Et les autres, me voient-ils autrement qu'une simple fonction, qu'un élément
anodin de leur univers ? Pendant longtemps, j’ai eu un emploi dans un service
public. Au point que ma personne semblait se confondre avec ce que je faisais.
J’étais comme le prolongement d’un instrument qui rendait peut-être service mais
qui m’escamotait. Je remplissais des imprimés, cochais des cases, vérifiais la
compatibilité entre la situation d’un individu et celle de la réglementation. Le
moindre détail additionné à un autre devenait la réalité de l’individu. Il
existait s’il se conformait au système. Mais rien de bien étonnant pour pouvoir
en vivre de ce système. En tous cas c’est ainsi que je le comprenais. Je mettais
les choses en ordre. Mais je n’étais que cela.
Aujourd’hui, en devenant le porte-plume ou le cahier intime de femmes, j’ai le
sentiment de sentir au fur et à mesure ce qu’il y a de plus humain chez l’être
humain. La sensualité mais aussi la pudeur, la fragilité mais non la lâcheté, le
doute et l’imperfection... Tout comme le don et le désir de vie. Et de penser
aussi que je constate que la femme porte en elle tout cela et la rend plus
humaine que l’homme...
Tout cela n’a rien à voir avec ce qu’on peut penser ou dire de la femme: « La
femme, une blonde, une brune. Une brunette, une rousse. Une femme agréable,
plaisante, accorte, gracieuse, distinguée, chic, élégante. Une belle femme. Une
femme belle comme une déesse, comme une nymphe. Une femme d’une beauté
éclatante. Une femme bien faite. Bien bâtie, bien balancée, bien roulée. Une
pin-up. Une femme forte, corpulente, plantureuse. Gaillarde. Une femme d’allure
masculine, autoritaire. Gendarme. Dragon. Hommasse. Virago, etc... »
Non, je la sens, la respire autrement, la vois autrement.
D’ailleurs, certaines ne se définissent pas ainsi. L'une d'elle m’a écrit :
« Finie la femme fleur dont on recherche l’odeur, qui s’offre généreusement au
printemps. Mais qui en fait dure peu de temps. Finie la femme dévidoir, cocotte
de délestage des querelles conjugales, chez qui va sonner ce monsieur
attentionné car il lui reste une petite heure avant de rentrer.
Finie la femme déversoir. La femme du matin, celle du soir, qui lasse des
obligations nuptiales envoie l’homme tout à coup chercher le journal.
Finie la femme plante verte, toujours dans le recoin d’une tête que l’on ressort
quand une envie pressante fait penser qu’il faut séance tenante l’arroser puis
la quitter. Finies toutes ces femmes comme toutes ces nuits où tout se joue, se
déjoue ou crie ou gémit. »
Est-ce à entendre ce cri de raison que moi-même je revendique une certaine
parcelle de féminité et qui me valut pour une fois un compliment de Cathy ? Non,
ne rêvons pas.
Même si on ne naît pas femme et qu'on le devient, pour autant, l'homme a droit
aussi à devenir humain et ce dès sa naissance. Et de cela, Cathy n'est pas dupe.
Elle ajouta aussitôt après son compliment:
- Dommage que tu sembles impassible au point que l’on peut croire que rien ne te
touche, en dehors de ce réceptacle d’émotions féminines...
Alors, je suis allé voir le dictionnaire et je n’ai finalement pas vraiment
trouvé de définition à la féminité autre que les traits de caractère de la
femme. Et j’en fus heureux...
Aujourd’hui, Cathy essaie de me pousser dans mes retranchements.
- Il y a deux choses qui m’intriguent toujours. C’est l’impossibilité de
partager avec toi cette douleur intime qui te fait refuser toute passion. Et
c’est cette distance que tu as gardée avec tes parents, au point que je dois te
rappeler de les appeler de temps en temps, comme si ce lien était superflu.
- Dans les deux cas, j'ai besoin de garder cette distance pour être et devenir
moi-même et avec les autres. De trop grandes proximités me mettent forcément en
danger, même si celui-ci apparaît comme délicieux.
Cathy sait alors qu’il ne pourra en être autrement puisque à l’instant, comme
c’est toujours le cas, je n’en dirai pas plus. Je préfère laisser ces questions
de côté.
De toute façon, nous sommes étrangers l'un à l'autre. Et c'est notre richesse.
Nous ne vivons pas l'un par l'autre mais l'un avec l'autre. Chacun garde
assurément son jardin secret, lui-même nécessaire à cette relation. Elle est une
amie qui vit à mes côtés et moi ce vieux garçon que l'on regarde quelquefois,
l'air attendri, quelquefois en haussant les épaules. Cela ne nous empêche pas de
vivre avec les autres. Nous avons, chacun, un certain sens de la relation qui
nous conduit à être le tiers instruit avec d’autres. Elle parce qu’elle est
traductrice et qu’elle court le monde pour servir de parole ou d’écriture entre
des gens qui ne peuvent communiquer autrement que par son intermédiaire. Moi,
parce que je prends le temps de retranscrire les émotions, les pensées et les
désirs de femmes qui ont fait appel à moi pour partager une intimité de l'écrit.
Je le fais avec une plume ou un stylo. Je le fais aussi maintenant avec
Internet... Les moyens peuvent changer, pas l'acte lui-même.
Cette propension à se confier, au bout du compte, vient peut-être d'une
profondeur des sentiments que je retrouve moins chez les hommes. Sont-ils plus
superficiels ou tellement fragiles ? Je ne peux émettre de certitudes, tant il
est imprudent de juger les autres et soi-même. Et puis, peu à peu, je me sens le
lieu de convergence de tous ces sentiments contradictoires et attiré par l'état
d'esprit de toutes ces femmes croisées sur le réseau mondial comme au hasard de
correspondances souhaitées, un jour parmi d'autres.
Elle, Cathy, voyage beaucoup. C’est un choix. C’est probablement aussi un besoin
de découvrir de nouveaux horizons qu'elle a besoin de palper, d'expérimenter. Un
peu le pendant des relations virtuelles que je mène de mon côté. Et parce que
nous savons depuis le début que nous ne vivrons pas toujours ensemble. Mais de
cela nous ne parlons pas beaucoup. Peut-être pour pouvoir partager d'autres
silences. Peut-être aussi, est-ce en écho à sa vie que je suis devenu ce lien
entre des femmes et leur environnement. Qui répond en écho de l'autre ? Avec les
femmes qui m’écrivent comme elles s’écrivent à elles-mêmes, nous échangeons ce
qui résonnent en nous comme nos désirs tels qu’ils nous dévoilent. Nous avons
chacun besoin de partager quelque chose d’impudique et de nécessaire. Et c’est
devenu un jeu entre nous. Ses questions et l’absence de mes réponses. Elle sait
que je vais fuir si elle insiste un peu trop pour me percer plus avant. J’ai
seulement tenté d’inscrire de l’authenticité dans notre relation, dans la
proximité aléatoire avec elle. Les rencontres que nous avons, souvent très
espacées, nous maintiennent très proches l'un de l'autre. Cela nous suffit et en
même temps, il ne peut en être autrement.
Pourtant, un jour que je lui disais que l’instant présent avec elle était ce qui
comptait le plus, elle me répondit sans ambages :
- Tu sais, tu n’as jamais été mon centre du monde.
Et en riant et faisant allusion à un tableau que nous aimions tous deux:
- Je ne te donnerai ni mon nombril, ni ma naissance du monde, si tu gardes pour
toi seul tes silences.
Alors, que dire d’autre que de retourner dans le silence. Même si je sais qu’un
jour ou l’autre, il me faudra bien revenir sur ce passé et enfin partager cette
mémoire-là.
Seul au creux de mes silences, des images remontent en moi. Mais elles restent
encore à ma seule reconnaissance. Elles se bousculent encore trop pour avoir
vraiment du sens pour moi comme pour d’autres. J’y entre comme on entre dans les
eaux glacées d’un torrent. Ces soubresauts du passé sont des paroles muettes, un
papillon noir sur mon épaule. Lorsqu’il s’envole, il va vers des ténèbres et s’y
confond. Je me sens encore quelque part impur. Oui, le mot est dit. Impur.
Mais c'est quoi cette sensation ? Un doute vis-à-vis de soi ? Des ombres plus
que des lumières dans l'espace vital ? Une solitude parce qu'on n'arrive pas à
être simplement avec les autres sans penser à une possible agression ? Mais de
qui ? De fait, je me sens surtout dans un trop plein d'ambivalence. Souvent je
me trouve sur la défensive, en retrait d'avec moi-même. Le mot "aimer" a du mal
à être traduit par le seul don de soi. Je me sens mal à l'intérieur et
difficilement touché de l'extérieur.
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