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1. Vous avez dit indifférence ?
Il était dix-huit heures quand le téléphone sonna chez moi. C’était Daniel qui
cherchait quelques sites d’accueil pour une délégation slovène qui venait en
France afin de donner le point de vue de femmes et pacifistes. Nous étions au
printemps 1993 . La guerre faisait rage en Bosnie-Herzégovine. Notre comité pour
la paix, situé dans le Jura en France, sortait d’une période très active suite à
la guerre du Golfe et était considéré par la presse régionale comme une
organisation dynamique. De nombreux articles de presse relataient nos activités.
Par ailleurs notre particularité venait du fait qu’il s’agissait d’un comité
plutôt informel puisque les personnes qui s’y investissaient n’avaient pas
forcément un bulletin d’adhésion dans la poche. Certains d’entre nous militaient
dans le Mouvement de la Paix mais la plupart des autres agissaient comme tout
citoyen pourrait le faire. Notre activité consistait surtout à faire de
l’information auprès de la population et un travail de sensibilisation contre le
surarmement, le militaire nucléaire et les facteurs de guerre. De plus, nous
commencions à mener une réflexion sur ce que pourrait être une culture de la
paix.
Personnellement, à partir de cet appel téléphonique, je venais de faire mon
entrée dans un long processus pour le développement des droits humains à la
paix. J’allais également faire un périple qui m’emmènerait en Slovénie, en
Croatie, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine, ailleurs encore dans les Balkans,
guerre après guerre, puis quelquefois un peu avant la guerre. J’allais y
découvrir de la fraternité et de la solidarité, mais aussi des histoires
humaines nettement moins belles mais qu’il faut oser regarder dans le fond des
yeux noirs. Et savez-vous quoi ? Les Balkans sont en Europe, et à très peu de
kilomètres de chez moi. Moi qui habitais ce qu’on appelait déjà l’Union
européenne.
Bien sûr je connaissais un peu les Balkans, mais pas vraiment sous ce nom. Quand
j’étais jeune, je suis allé aussi dans certains de ces lieux. Mais il y avait
encore un seul nom : la Yougoslavie. Ce que j’en connaissais alors, ce sont
d’abord quelques noms au fil de mon voyage en auto-stop, moyen très à la mode
pour des jeunes de mon âge. Arrivé par l’Autriche à Maribor, je suis descendu
sur Ljubljana par le plus grand hasard, parce qu’une route marche mieux que
l’autre à une intersection quand on tend le pouce. Puis Rijeka, avant de longer
plus à l’est les côtes de l’Adriatique. Sur mon chemin, j’ai croisé des Gitans
ou des Roms; je ne savais pas les reconnaître. Peu de voitures circulaient
alors sur ces routes. C’était surtout des camions qui transitaient entre
l’Europe occidentale et la Turquie, ou plus loin encore, mais en tous cas vers
l’Orient. Sur ces routes encore il n’était pas rare de croiser aussi des ânes
qui tiraient des charrettes chargées de paille ou de foin. J’avais aussi croisé
des jeunes pionniers avec leur petit foulard rouge et en chemise blanche. Mais
quand j’arrivais dans une ville, là tout changeait. La modernité se dévoilait
comme dans beaucoup d’autres villes européennes. Simplement celles-ci étaient
marquées selon l’endroit de l’empreinte austro-hongroise, italienne ou ottomane.
Mais Ljubljana, Zagreb ou Skopje se ressemblent et restent dans le fond très
européennes, c’est-à-dire, pour moi, marquées par de nombreuses influences qui
s’entrecroisent comme tout autour du bassin méditerranéen. Et les populations
qu’on y trouve sont autant mêlées. Dans chaque endroit se trouve une minorité
qui est majoritaire à quelques kilomètres de là. Les populations se côtoyaient
et bougeaient au gré des événements de l’histoire d’une région située juste
entre l’Orient et l’Occident. Et je retrouvais ce brassage aussi dans ma
Lorraine natale, bien calée au nord-est de la France et parfois française,
parfois allemande mais qui fut aussi lorraine.
Ce jour-là, au printemps 1993, cette Yougoslavie-là s’appelait déjà Slovénie
(depuis 1991 avec une partie encore revendiquée par l’Italie), Croatie (depuis
1991 et avec la Slavonie, la Krajina, la Dalmatie), Macédoine (depuis 1992 et
déjà en proie à des nationalismes grecs ou albanais) et République fédérale de
Yougoslavie (R.F.Y. avec le Monténégro, le Kosovo et la Vojvodine) pour le
reste…
Toujours est-il qu’au téléphone Daniel me proposa d’organiser une réunion
publique d’information pour sensibiliser l’opinion publique. Pour la première
fois depuis la deuxième guerre mondiale, de nouvelles guerres éclataient depuis
le début des années quatre vingt dix dans notre Europe. Et il est vrai que notre
comité de la paix se trouvait déjà dans cette dynamique, ayant lancé un appel à
signer une pétition dans le Jura en faveur du règlement politique et pacifique
en ex-Yougoslavie. Le texte commençait ainsi :
« Comment ne pas être révolté par les souffrances que
subissent depuis près de deux ans les peuples de l’ex-Yougoslavie ? Il faut que
cessent les horreurs sans nom de cette guerre, les massacres, les viols, les
déportations. Certains pensent qu’une intervention militaire internationale peut
constituer une solution. Ce serait une erreur. Loin de mettre fin rapidement aux
combats, une telle intervention exacerberait encore plus les haines,
intensifierait et étendrait les conflits. Elle aurait des conséquences
incalculables pour l’ensemble des Balkans. Une chose est sûre : on n’arrête pas
la guerre par la guerre. »
Et de conclure par un soutien aux forces qui refusent en
ex-Yougoslavie la fatalité de la guerre, ainsi qu’un appel à l’embargo sur les
armes.
Autre caractéristique de notre comité. Il se situait dans une
ville du Jura, avec une réalité de trente pour cent de population d’origine
étrangère, même si seulement vingt-deux pour cent d’étrangers étaient recensés
officiellement car ne prenant pas en compte la centaine de personnes par an qui
se faisaient naturaliser. Et parmi les étrangers, des réfugiés de
l’ex-Yougoslavie comme on disait déjà. J’en connaissais d’ailleurs quelques-uns
pour les avoir aidés dans leurs démarches d’intégration.
A ce sujet, je me rappelle une histoire qui montre dans
quelles contradictions notre belle France accueillait «ces gens-là», comme
dirait Brel. Un jour, un Bosniaque me demanda de l’accompagner à la mairie, au
service d’état civil pour régler quelques problèmes de papiers d’identité. Et la
personne qui le recevait jusqu’alors ne voulait pas en démordre : il fallait le
Livret de famille pour obtenir lesdits papiers.
Et le Bosniaque de répéter chaque fois : «Je veux bien mais je ne l’ai plus ;
j’ai dû quitter Foca, ma ville à l’est de la Bosnie, près de la frontière, en
pleine nuit. Je n’avais que quelques affaires ; je n’ai pas pensé à ce livret de
famille…»
Notre Comité accepta donc de recevoir Sonja Lokar et une
autre femme Slovène qui organisait des activités artisanales en direction des
femmes dans les camps de réfugiés situés en Slovénie. Comme il était difficile
de se faire accepter pour travailler hors des camps, les ventes de ces produits
donnaient un peu d’argent aux familles.
Quant à Sonja Lokar, elle n’était pas une inconnue dans les
Balkans. Née à Zagreb, elle avait terminé ses études de sociologie à Ljubljana
en 1971. Entrée dans la vie publique yougoslave dès 1966, elle fut une des
réformatrices de la Ligue des communistes yougoslaves, puis animatrice de
groupes de femmes et de pacifistes. En 1990, aux premières élections pluralistes
en Slovénie, elle fut élue députée. Mais comme elle le disait parfois à cette
époque, « Au début j’ai lutté pour la paix, puis contre la guerre ; maintenant
j’aide les réfugiés. » Peu à peu elle se tourna surtout vers la reconstruction
de la société civile dans l’ensemble des Balkans et notamment en direction des
droits des femmes. Mais j’y reviendrai ultérieurement.
Quand le soir du 2 juin 1993, les gens sortirent de la salle
de conférence, chacun se sentit non seulement plus concerné par ce qui se
passait à quelque quinze heures de route de là mais aussi confronté au manque
évident d’information. Les journalistes présents dans la salle, loin des salles
de rédaction où les informations se succèdent à un rythme rapide au point
d’éliminer le monde réel , ne s’y sont pas trompés. Ils donnèrent un large écho
aux échanges qui eurent lieu, jusque dans leurs pages régionales (comme ce fut
le cas dans « Le Progrès » du 6 juin 1993. De fait, Sonja Lokar donna avec
émotion son témoignage sur tout ce qui se vivait à travers cette guerre. «Ce
n’est pas une guerre classique, ce n’est pas une guerre civile, ce n’est pas une
guerre de religions, c’est un peu de tout cela.» Au-delà des causes économiques
et sociales de crise qui favorisèrent l’émergence de forces conservatrices ou
nationalistes, il fallait savoir qu’avant tout ce sont d’abord des civils qui
mouraient. Depuis des mois, des Serbes comme des Croates organisaient chacun de
leur côté, méthodiquement, l’épuration ethnique. En Bosnie-Herzégovine les
Musulmans (au sens d’une entité nationale et non religieuse) semblaient devenir
les « Palestiniens de l’Europe » parce que Serbes et Croates voulaient se
partager le territoire d’un pays et en chasser l’autre partie des habitants.
Dans cette situation complexe émergeait toute une série de questions qui
seraient récurrentes encore bien des années. La question de la nationalité par
le sol ou par le sang, la citoyenneté et la nationalité confrontées à un
territoire fait d’une mosaïque de peuples.
Et pour le mouvement pacifiste dans les Balkans, d’autres
questions se posaient. Dans des pays où la tradition pacifiste était plutôt
reliée à des modes d’organisations proches des pouvoirs en place, il se vivait
une sorte d’émancipation. Ainsi en Slovénie par exemple, émergeait un mouvement
autonome, voire qui contribua entre 1980 et 1990 à développer des idées
nouvelles et de démocratisation de la société civile. Les groupes de femmes n’y
étaient d’ailleurs pas étrangers. Mais en même temps ce mouvement se croyait
suffisamment fort et ancré dans la population. Il ne sentit pas la montée des
extrémismes nationalistes. Au point que entre la grande caravane de pacifistes
européens en septembre 1991 à Sarajevo et l’arrivée au pouvoir de ces
nationalistes au printemps 1992, peu de temps s’écoula. Mais les choses
n’étaient pas simples et la capacité de résistance restait assez forte malgré la
guerre. Les centres anti-guerre de Belgrade, Zagreb, Novi Sad avaient une
activité toujours importante. Depuis 1991 ils ne faiblissaient pas et
poursuivaient inlassablement une action d’information combattant les idées
nationalistes, dénonçant déjà les violations des droits de l’homme et les
horreurs des combats. Les groupes de femmes devenaient les plus actifs. Que ce
soient les « Femmes en noir » de Belgrade avec notamment Jelena Santic, à
Pancevo, en Croatie avec la « Maison des Femmes », à Rijeka avec le groupe «
Tournesol (Sun Cokret)», ou en Slovénie avec le « Centre des femmes victimes de
la guerre », ou leurs associations d’entraide, tous mettent en place des actions
concrètes pour les populations civiles et particulièrement pour les femmes et
enfants victimes de ces guerres. Ces organisations avaient un besoin essentiel
d’être soutenues, tant pour leur logistique (comme avoir des moyens de
communication ou de diffusion d’information) que moralement pour ne pas se
sentir isolées…
Ce soir là de juin 1993 avec Sonja Lokar, chacun se sentait
confronté à l’immédiat, au quotidien. Que pouvions-nous faire, nous ici, en
France, à notre niveau ? Beaucoup de questions… Peu de réponses évidentes. Nous
étions loin des certitudes, du temps de la guerre froide, celle de deux blocs où
chacun pouvait choisir son camp. La fragmentation d’un pays européen
s’accélérait là sous nos yeux, faite de génocide ou d’épuration ethnique comme
de tireurs embusqués, faite de longues colonnes de populations qui fuient la
guerre comme la misère.
Et « Comment appliquer le droit d’autodétermination sur un espace ethniquement
mélangé ? » En même temps, nous venions de comprendre combien nous pouvions être
utiles, juste à savoir et à dire autour de nous cette tragédie, en s’exprimant
publiquement, chacun selon son choix ou sa capacité de faire. Ne pas oublier. Ne
pas être indifférent. Il était possible de venir en aide humainement auprès des
réfugiés, des victimes de guerre. La force de la société civile commençait par
là.
Dans cette salle, ce soir-là, se trouvaient assis au premier
rang des Bosniaques, des Croates, des Macédoniens, des Serbes. Certains
habitaient la ville depuis plusieurs années, d’autres venaient d’arriver depuis
quelques mois.
En sortant de la salle, ils sont venus près de moi, à la fois pour dire que cela
leur faisait du bien une telle réunion dans cette ville parce qu’ils se
croyaient un peu oubliés du monde. A la fois ils avaient beaucoup à nous dire,
pour que nous comprenions mieux encore ce qui se passait «là-bas».
Dimanche 6 mai 2001, 11h48 - SKOPJE, Macédoine (AP) -- Le
Premier ministre macédonien Ljbuco Georgievski a annoncé samedi soir son
intention de demander au Parlement de déclarer l'état de guerre, au moment où
l'armée intensifie son offensive contre la rébellion albanophone. Cette annonce
est intervenue quelques heures après des tirs d'artillerie de l'armée
macédonienne contre des positions tenues par des rebelles albanophones dans le
nord du pays.
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