EXTRAIT
Le prédateur du fleuve - L'artiste, roman
suspense, Pierre Cusson,
Fondation
littéraire Fleur de Lys
Chapitre 1 - (Extrait)
Une camionnette de couleur rouge aux portes décorées du sigle de la ville de
Montréal s’immobilise en bordure du parc Lafontaine alors que le soleil
vient tout juste de percer l’horizon et s’infiltre lentement à travers les
arbres.
Étonnamment le véhicule n’est habité que par le conducteur alors qu’il y a
normalement deux personnes dans chacune des autres camionnettes faisant
partie de la flotte d’entretien de la ville.
L’homme en question est employé à ce service depuis près de deux ans et lors
de son embauche il a été catégorique sur le fait qu’il se trouvait dans
l’impossibilité de travailler avec un collègue à bord d’un véhicule,
alléguant l’incompatibilité de son caractère avec ses semblables. Après
avoir soudoyé le responsable à l’embauche, il avait finalement obtenu le
poste et par surcroît la permission d’œuvrer en solitaire.
Pendant de longues minutes, l’homme demeure immobile, se contentant
d’inspecter d’un regard indifférent, le parc presque désert à cette heure
matinale. Un appel placé au centre de répartition l’a amené à se rendre sur
les lieux, où un certain Bruno Lamarche devait l’attendre. Mais personne ne
se trouve à l’endroit convenu. Peut-être s’agit-il d’une mauvaise
plaisanterie comme il en arrive tellement souvent, mais qui contribue tout
de même à dilapider les argents recueillis par les taxes imposées aux
Montréalais. Quoi qu’il en soit, selon la volonté ferme du nouveau maire de
la ville, chaque appel doit être traité avec le plus grand sérieux et les
employés se doivent d’agir avec un maximum de courtoisie même si parfois de
mauvais farceurs profitent du système et surtout de leur patience.
Malgré tout, l’homme ne semble aucunement offensé par le canular et demeure
sans réaction apparente, profitant encore une fois de l’un de ces moments de
répit offert par un imbécile persuadé de provoquer de la colère chez sa
victime.
Loin devant lui, surgissant sur le trottoir en face d’un immeuble luxueux,
apparaît une forme humaine qui se rapproche rapidement au pas de course. De
plus en plus, la forme grandissante se précise, révélant à l’observateur sa
véritable nature.
Les yeux à demi renversés de ce dernier sont rivés sur la joggeuse, vêtue
que d’un short bleu et d’un débardeur blanc détrempé de sueur, qui trotte
allègrement dans sa direction. Les battements de son cœur s’accélèrent en
admirant la silhouette de la jeune femme. Les intenses pulsions de son sang
gonflent au maximum toutes les veines et artères de son corps.
Immédiatement de fabuleuses images empreintes de sensualité se forment dans
sa tête et le plongent presque instantanément dans un état euphorique.
Malheureusement son paradis cérébral est rapidement envahi par d’épais
nuages assombrissants et aussitôt un violent orage se déclenche dans son
subconscient, faisant éclater en mille morceaux toutes ces belles images si
finement imaginées.
Ses mains tremblent légèrement lorsqu’il saisit avec hésitation la poignée
de la portière du véhicule. Il ferme les paupières une dernière fois, les
rouvre brusquement, puis prend une profonde inspiration avant de s’extraire
prestement du véhicule.
La jolie blonde n’est plus qu’à dix mètres et chacune de ses foulées
provoque sur son corps, une attrayante vague ondulante créant ainsi une
augmentation marquée de l’excitation du voyeur. Sur le front de ce dernier
coule maintenant une sueur abondante qui contourne en partie ses yeux, longe
l’arête du nez pour enfin glisser jusqu’à ses lèvres, les humectant tout en
leur donnant un goût salin.
Ses yeux vitreux ne cessent de s’accrocher à la magnifique silhouette
sautillante qui sera à sa hauteur dans à peine deux secondes. Assailli par
une fébrilité incontrôlable déclenchant en lui des spasmes musculaires,
l’intérieur tout entier de son corps se met à trembler démesurément,
tellement l’envie de posséder cette déesse a pris des proportions
gigantesques dans son univers.
Tout à coup, au moment où il est sur le point de s’élancer vers la jeune
femme, un gros homme au visage boursouflé arrive en trombe et se place dans
son champ de vision, masquant par le fait même l’image sensuelle captée par
son regard.
Surpris et déçu de voir son geste interrompu, le préposé pose des yeux
remplis de reproches et de frustration sur l’intrus. Néanmoins, étant au
service de la population et ayant promis d’avoir un comportement
irréprochable pour conserver son emploi, il se doit d’être courtois et
s’efforce d’esquisser un sourire au joufflu qui se dandine d’impatience
devant lui.
— C’est un chien! J’ai trouvé un berger allemand mort dans le parc. Faudrait
l’enlever de là.