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Aller-retour, roman,

Robert Tremblay
 

Fondation littéraire Fleur de Lys,

Lévis, Québec, 2011, 354 pages.

ISBN 978-2-89612-394-0

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PRÉSENTATION

 

Aller-retour, roman, Robert Tremblay,

Fondation littéraire Fleur de Lys

 

Carole Lemay est une jeune femme de 27 ans brisée par la vie. Son père qui l’aimait beaucoup l’a un jour surpris, commettant un geste qui à ses yeux était impardonnable. Il a renié sa fille, ne lui a plus jamais adressé la parole et il est décédé quelques années plus tard.


Carole a donc vieilli en développant un sentiment de culpabilité qui fut une véritable entrave à son bonheur. Elle s’est isolée, refermée sur elle-même pour son plus grand malheur.


Un jour elle sera attirée par une petite annonce dans le journal qui fera jaillir en elle un rêve de liberté.
C’est en donnant suite à cette petite annonce qu’elle fera la rencontre de Paul Mailloux, un homme de 44 ans, lui aussi brisé par la vie, mais pour des raisons bien différentes qui sont aussi reliées à son père. Il est devenu un homme austère et froid incapable d’être heureux et de sourire à la vie. Il entretient de très noirs desseins, mais avant de les réaliser, il doit trouver une jeune femme qui va lui plaire et qu’il va entraîner grâce à un mensonge dans un long voyage autour du monde.


Quel résultera-t-il de cette rencontre entre Carole et Paul ?
 

 

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EXTRAIT
 

Aller-retour, roman, Robert Tremblay,

Fondation littéraire Fleur de Lys

 

 

PREMIER CHAPITRE

(texte intégral)


La petite annonce

 

 

RECHERCHÉE
 

Jeune femme de 25 à 35 ans, secrétaire expérimentée, polyglotte, apparence distinguée, libre de voyager à l’extérieur du pays pendant cinq ans : 852-7687.

 

 


Mercredi 30 mars 1983


C’est vendredi, la dernière journée de la semaine. À bien y penser, ça ne change absolument rien pour moi. Toutes les journées sont pareilles, des copies conformes l’une de l’autre. Ma vie est réglée comme un mouvement d’horlogerie, les mêmes gestes, aux mêmes heures, au gré des jours, des semaines, des mois et des ans. Le seul imprévu, c’est le temps qu’il fait ou qu’il fera et, encore, les services météorologiques sont de plus en plus précis dans leurs prévisions. Quelques nuages ce matin, pluie en après-midi, éclaircies en soirée. Peut-on demander mieux? Bientôt, l’hiver fera place au printemps, puis il y aura un autre été suivi d’un autre automne. Tout n’est qu'une routine sans fin dénuée de sens. Je vagabonde dans la vie comme un clochard dans la ville, glanant ici et là des miettes de bonheur. Qu’on me fasse au moins la charité d’un bonjour, l’obole d’un sourire. Je tourne en rond comme un ours dans sa cage, sans intérêt, sans but et sans projet. Je m’ennuie dans ma solitude. Toute ma vie se résume à attendre un train dans une gare désaffectée. On dit que la mort est un sommeil sans rêves, moi, j’entretiens mes rêves pour que la vie ne ressemble pas trop à la mort.


En prenant mon café, ma curiosité est piquée par une petite annonce sous la rubrique offres d’emploi, ce catalogue des rêves utopiques qui, avec mes toasts et mon café, me sert de nourriture en entretenant quotidiennement mes illusions. Je l’encercle en rouge, ça me semble intéressant, je vais téléphoner dès neuf heures en arrivant au bureau. Chaque matin, je parcours les petites annonces comme un chercheur d’or qui, jour après jour, inlassablement, filtre l’eau de la rivière avec l’espoir de trouver au fond de sa passoire la pépite qui le rendra riche et transformera sa vie. Des dizaines de fois, j’ai cru tenir la précieuse pépite. Je collectionne les rêves éteints. J’aurais voulu que ma vie soit un long roman-fleuve, je dois me contenter d’une mare d’eau stagnante.


Quitter le pays, changer de décor, modifier mes habitudes, côtoyer de nouvelles personnes et modifier mon image, cela me ferait le plus grand bien. L’aventure, l’imprévu, le risque, un brin de folie et de fantaisie: voilà ce qu’il me faut. C’est trop beau pour être vrai! Ce n’est pas à moi qu’une chose pareille arriverait. Je vais quand même téléphoner, juste pour voir, pour forcer le destin avant que l’âge m’amène sur l’incontournable chemin du retour.


À première vue, je réponds à toutes les exigences. J’ai vingt-sept ans, bientôt vingt-huit, je travaille depuis huit ans pour une firme d’ingénieurs en tant que secrétaire. S’il est vrai que l’expérience est la somme de nos erreurs, je suis sans doute une personne très expérimentée, car toute ma vie est une suite d’erreurs. Depuis ma toute petite enfance, j’ai accumulé les bévues, les bourdes, les étourderies, les frasques, de quoi écrire une comédie que je serais la seule à pleurer.


Je n’ai jamais eu la réputation d’être une jolie fille. Les garçons ne se sont jamais précipités à ma porte. Je n’ai jamais gagné de concours de beauté ni même jamais osé y présenter ma candidature. Je m’habille toujours de façon très classique dans des tons et des lignes sobres. Propreté et confort ont toujours été mes deux seuls critères dans le choix de mes vêtements.


Me distinguer des autres, attirer les regards, plaire, provoquer et aguicher n’ont jamais été chez moi des préoccupations. Marie-Claude, dès la petite école, m’a toujours reproché ma retenue. Elle aurait voulu que je sois plus audacieuse, que j’adopte des lignes plus à la mode, des couleurs qui accrochent le regard, des tissus légers transparents et moulants. Je n’aime pas me faire remarquer, je préfère passer inaperçue, m’effacer discrètement, me fondre dans la masse.


Je m’exprime parfaitement en français et en anglais. Née d’une mère napolitaine, je sais aussi me tirer d’affaire en italien, et même aussi en espagnol. C’est au Cégep, il y a dix ans, que je me suis initiée à la langue de Don Quichotte. À cette époque alors que je venais à peine de sortir des griffes de Marie-Claude, j’étais tombée amoureuse de Rémi Cournoyer, un jeune professeur d’espagnol. Il devait avoir près de trente ans, j’en avais dix-huit. Il avait de longs cheveux bruns qui roulaient sur ses épaules, une barbe bien taillée; il fumait la pipe avec élégance, emplissant l’espace de l’arôme subtil de son tabac. Je le trouvais beau comme un dieu, l’incarnation d’Apollon, mon Adonis à moi. Je m’étais inscrite à son cours en nourrissant le fol espoir qu’il me remarque et qu’il succombe aux charmes incertains de l’ingénue que j’étais.


Pendant deux trimestres, à raison de cinq heures par semaine, j’ai suivi fidèlement tous ses cours, m’imprégnant de chacune de ses paroles. J’étais toujours à l’affût du moindre signe, un geste tendre, une intonation vocale, une lueur dans le regard qui aurait pu me révéler que mon sentiment était partagé. Un jour, s’étant aperçu de l’intérêt que je lui portais, il me fit délicatement savoir, au fil d’une conversation anodine, qu’il était marié depuis deux ans, qu’il serait bientôt papa et qu’il était éperdument amoureux de son épouse. Je n’avais vraiment pas de veine : premier amour, première déception. Si j’avais eu les pouvoirs d’Aphrodite, je l’aurais changé en anémone. Pendant toute ma vie, prisonnier de mon amour, je l’aurais cajolé, câliné, choyé, mignoté sans répit jusqu’à mon dernier souffle. Ce qui m’a le plus humiliée dans ce triste épisode de ma vie, c’est qu’il ait vu clair dans mon jeu. Comment avais-je pu être si naïve? Malgré sa grande délicatesse, sa discrétion et son tact à mon égard, j’imaginais, honteuse, ce qu’il avait pu penser de moi : une gamine amoureuse de son professeur, une chenille amoureuse d’un papillon, un enfantillage, une anecdote qu’il raconterait à son épouse ou à ses collègues.


Par la suite, j’ai abandonné le cours et j’ai esquivé le professeur pour ne pas rougir devant lui. Je m’étais vraiment conduite comme une petite fille et le monsieur m’avait remise à ma place. Je ne sais plus pendant combien de temps j’ai pleuré mon humiliation. Depuis ce jour, j’ai développé la vertu de prudence et j’ai pris la résolution de ne plus jamais dévoiler mes sentiments avant d’avoir l’assurance qu’ils soient partagés. De cette malheureuse aventure, il me reste une certaine connaissance de l’espagnol et, surtout, la certitude que je peux aimer un homme.
Libre de partir, de voyager, pendant cinq ans, ça, je le suis. Je n’ai aucune attache, aucun lien, pas de mari, pas d’amant et pas d’enfant, personne qui ait vraiment besoin de moi. Seule maman se sentirait délaissée, mais Gilles, mon frère aîné, saurait bien me remplacer. Après tout, n’a-t-il pas toujours été son préféré?


Cette simple petite annonce a provoqué en moi une soif de liberté, une envie irrésistible de prendre le large et de rompre avec mon passé. Moi qui ai consacré toute ma vie à me forger des chaînes, voilà que je me surprends à vouloir les briser. J’étouffe dans ce bureau de la rue Peel. J’ai le goût de partir, de voir du monde, d’élargir mes horizons, de sortir de ma solitude, de m’éclater enfin pour boire à la vie à grandes gorgées, sans retenue.


Attention Carole, tu t’emballes, tu prends tes rêves pour la réalité, tu as pourtant déjà payé très cher pour cela, n’as-tu donc pas assez souffert? Tu as passé l’âge de croire aux contes de fées. Cette annonce n’est peut-être qu’un attrape-nigaud, un guet-apens pour fille naïve. Même si c’était sérieux, il y a loin de la coupe aux lèvres! Attention aux déceptions Carole, ne te fais pas mal une fois de plus. J’ai bien conscience des deux pulsions qui sont en moi, la peur qui me rattache à mon passé et le désir de vivre qui me propulse vers l’avenir. Je sais que l’heure du choix est arrivée. Si je tarde trop à me décider, il sera trop tard!


M’étant quelque peu attardée dans mes rêveries, c’est avec un retard d’une dizaine de minutes que j’arrive au bureau. Je n’aime pas être en retard, j’ai toujours l’impression qu’on va me gronder, me punir, me montrer du doigt; c’était comme ça à la petite école. Je n’ai jamais pu me débarrasser de ce sentiment de culpabilité, j’ai toujours l’impression qu’on ne me pardonne pas mes erreurs. J’ai développé le complexe de « l’œil de Dieu qui surveillait Caïn ». Je revois toujours cette image, de Madame Thomas, mon institutrice de cinquième année, pointant sur moi son doigt accusateur, le jour où elle avait trouvé dans mon pupitre, un paquet de cigarettes que je dissimulais pour protéger Marie-Claude; j’en frémis encore quinze ans plus tard. Souvent, ce cauchemar hante mes nuits. Heureusement, M. Brisebois n’est pas encore arrivé et j’ai tout le temps nécessaire pour m’installer et commencer impunément ma journée de travail. Ce n’est qu’à 10h30, après avoir expédié les affaires pressantes, que je peux composer le 852-7687.

— Bonjour, Paul Mailloux à l’appareil.


— Bonjour, monsieur Mailloux, mon nom est Carole Lemay, je vous appelle au sujet de l’annonce que vous avez fait paraître dans le journal de ce matin. J’aimerais en savoir un peu plus.


— Répondez-vous à toutes les exigences formulées dans l’annonce?


— Je crois bien que oui.


— Vous croyez ou vous en êtes certaine?


— Euh… j’en suis certaine.


— Vraiment?


— Oui monsieur, tout à fait.

 


— Quel âge avez-vous?
— 27 ans, bientôt 28.


— Vous êtes polyglotte?


— Oui, je parle et j’écris correctement quatre langues, l’italien, l’espagnol et, bien sûr, l’anglais et le français.


— Voici donc de quoi il s’agit. J’ai besoin des services d’une jeune femme dynamique et responsable, ayant un sens de l’initiative très développé, pour agir auprès de moi en tant que secrétaire itinérante. Je suis écrivain et je dois collaborer au niveau de mes compétences à la rédaction d’une série de volumes sur les plus grands musées du monde. Mon employeur est une grande maison d’édition française, de stature internationale. Au cours des cinq prochaines années, je dois parcourir toutes les grandes villes du monde, me documenter et visiter les musées, les grandes cathédrales et les salles de concert les plus prestigieuses. Ma secrétaire devra m’accompagner dans mon périple, s’occuper de toutes les formalités relatives à nos déplacements et bien consigner tous les renseignements que je lui dicterai.


— Cela me semble très intéressant.


— La personne que je choisirai devra entrer en fonction le lundi 2 mai prochain. Il s’agit d’un contrat de cinq ans qui prendra fin le 30 avril 1988. Ce contrat, vous devez bien vous en douter, ne sera pas renouvelable.


— Et le salaire?


— Il sera de deux cents dollars par semaine.


— C’est moins que ce que je gagne actuellement!


— C’est à prendre ou à laisser mademoiselle, je dois cependant vous dire que je vais assumer tous les frais de déplacements, de repas et d’hôtel ainsi que les dépenses pertinentes à vos fonctions.


— C’est à considérer!


— Si le poste vous intéresse, je puis vous recevoir en entrevue, nous pourrions alors reparler de tous ces petits détails.

Je sens le rythme accéléré de mes pulsations, j’ai les mains moites, je ne sais plus si je dois dire non merci et raccrocher ou, encore, accepter l’entrevue qui m’est proposée. Il y a si longtemps que je n’ai pas pris une décision concernant ma propre vie que je suis prise de panique. Dans ma tête, les idées se bousculent. J’entends une voix qui me dit « N’y va pas, c’est de la folie, c’est un piège, tu vas le regretter, tu vas faire la bêtise de ta vie ». Mais une autre voix qui vient de très loin, des profondeurs de l’inconscient, une toute petite voix, à peine audible, mais bien réelle me dit : « Vas-y, c’est ta chance, tu ne dois pas la rater, c’est l’occasion de faire quelque chose de ta vie ».

— Vous êtes toujours là, mademoiselle Lemay?


— Oui, je suis là.


— Peut-on se rencontrer?


— Oui, ça m’intéresse grandement. (La réponse est sortie toute seule, comme un réflexe).


— Le mardi soir 5 avril à 20h00, ça vous convient?


— Parfaitement.


— Je vous attendrai chez moi, au 1309 rue Musset. C’est la deuxième rue au nord de…


— Oui, je connais la rue Musset, le 1309 disiez-vous?


— C’est exact.


— D’accord, c’est noté.


— Je vous attendrai, mademoiselle Lemay, à bientôt. Oh! j’oubliais un petit détail, pouvez-vous m’apporter un curriculum vitae.


— Je l’apporterai.


— Au revoir


— Au revoir, monsieur Mailloux.

Pendant tout le reste de la semaine, je me suis demandé si j’allais me présenter à cette entrevue. Je pensais tantôt que c’était peine perdue, tantôt que j’allais vivre enfin une grande aventure. Tantôt, j’avais envie de décliner l’invitation par peur d’essuyer un autre refus, tantôt j’avais le goût de braver, de foncer, de me battre pour obtenir ce poste. J’aurais bien aimé en parler à quelqu’un, à maman peut-être, mais je savais à l’avance ce qu’elle me dirait; à ses yeux, Paul Mailloux n’avait aucune chance de trouver grâce. À part maman, il n’y avait aucune autre personne dans ma vie à qui je pourrais confier mes tourments. Quand j’étais petite, papa me surnommait « la petite fonceuse », car rien ne me faisait peur. Il m’arrivait souvent de me porter à la défense de mon grand frère lorsque les gamins du voisinage voulaient lui faire un mauvais parti. Cependant, la vie a effacé ce trait de caractère, Carole « la petite fonceuse » est devenue « Carole, la timorée ». Pendant toute la fin de semaine, je me suis préparée mentalement à redevenir cette petite fonceuse que j’étais jadis. Vas-y Carole, fonce, chasse la peur, provoque le destin, tu vas réussir.


* * *
 

Le même jour, Paul s’était levé très tôt. Il n’était pas encore six heures que déjà, après une longue nuit d’insomnie à ruminer des idées noires, café à la main, il attendait le camelot qui fidèlement lui apportait le journal qui allait, comme tous les jours, le reconnecter avec la réalité du quotidien. Cette fébrilité était peu fréquente chez lui. Il est habituellement une personne calme et impassible, du moins c’est l’image qu’il cherche à projeter. Paul Mailloux cultivait un certain flegme. Il considérait que c’est là une vertu essentielle pour un enseignant et d’emblée pour un directeur d’école. Les gens le trouvaient étrange, distant, impénétrable et mystérieux. C’était un homme de peu de paroles, il craignait le ridicule et le jugement des autres. Sans véritable ami, il ne se laissait pas approcher facilement. Son espace vital était restreint, très rares étaient les gens qui pouvaient y pénétrer. Personne non plus ne cherchait à l’approcher, il avait le sentiment que les gens eussent peur de lui, ou, tout au moins s’en méfiaient. Il cultivait cette image et, pourtant, il savait qu’il en était prisonnier; il en jouissait et en souffrait en même temps. Sa vie était faite de ces contradictions qui faisaient qu’il passait son temps à se quereller avec lui-même à se questionner sur son agir, ses pensées, ses pulsions. Il n’arrivait pas à créer un lien entre ce qu’il désirait et ce qu’il faisait pour l’obtenir. Ainsi, il devait toujours vivre des situations qu’il n’avait jamais vraiment désirées. Il était souvent la victime de ses propres décisions. Mais ce matin, il ne tenait pas en place, il était comme une girouette au milieu d’une tornade. Il avait enfin osé donner une suite à son désir, faire le pas qui allait faire basculer sa vie. Si nous étions encore au temps biblique, tout comme Abraham, il adopterait un nouveau nom pour bien marquer cette nouvelle orientation qu’il allait donner à sa vie. Un nouveau Paul Mailloux est sur le point d’éclore, sa vie aura l’éclat et la longévité d’une météorite ou d’un feu d’artifice. Comme un moine dans le préau, il ne peut s’empêcher de faire les cent pas. Il se répète mentalement le scénario qu’il a préparé pour répondre à toutes ces jeunes femmes qui lui téléphoneront en réponse à la petite annonce qu’il a fait paraître dans le journal d’aujourd’hui.


À 7h10, il ouvrait son journal, à la rubrique « offres d’emploi ». Son annonce était là, bien encadrée comme il l’avait demandé, en évidence au sommet de la deuxième colonne. Le sort en était jeté, il ne pouvait plus reculer. Il se félicitait d’avoir enfin osé, il était fier de lui et il avait hâte: deux émotions qu’il n’avait pas ressenties depuis fort longtemps. « Ça ne coûte pas cher et ça rapporte bien », c’est ce que dit la publicité au sujet des petites annonces. Aujourd’hui, il est en mesure d’en vérifier l’exactitude. Il a reçu vingt-sept appels. La plupart des jeunes femmes ne répondaient pas à toutes ses exigences. Plusieurs se déclaraient polyglottes alors qu’elles étaient simplement bilingues. D’autres étaient tout simplement trop jeunes ou sans expérience pertinente. Toutes cependant étaient prêtes à partir, libres comme le vent.


Il en a convoqué six en entrevue, les deux premières, lundi, deux autres, mardi et les deux dernières, mercredi. Son canevas d’entrevue est bien dessiné depuis longtemps; il l'a planifié comme un général planifie l’invasion d’un pays ennemi. Ses critères de sélection sont, dans l’ordre : le nombre de langues parlées, le sens de l’initiative, le degré de culture artistique et historique, la personnalité, l’apparence et, finalement, l’expérience en secrétariat.


Il a établi une procédure de sélection en deux temps. Tout d’abord, lors de l’entrevue, il vérifiera si chacune des candidates répond à ses critères. Cette première étape passée, Paul choisira les deux ou trois jeunes femmes qui répondent le mieux à ses exigences et il les invitera à souper au restaurant afin de mieux les connaître, mieux les évaluer. Ce n’est qu’après cette dernière rencontre qu’il prendra sa décision qui sera sans appel.

 


Samedi 2 avril 1983


Cinq autres appels sont entrés aujourd’hui et Paul a convoqué une septième candidate jeudi. Pendant toute la journée, il a fait du ménage. Il a balayé partout, il a lavé les vitres, épousseté les meubles, mis de l’ordre dans toute la maison. Vivant seul et prenant la plupart de ses repas à l’extérieur, il ne vient chez lui que pour y dormir. Pourquoi perdrait-il son temps à entretenir cette grande maison alors qu’il n’y est que rarement présent?


Exceptionnellement, il s’est couché très tôt. Il a ressenti d’autres douleurs à la poitrine. Il a dû travailler trop fort et a abusé de ses forces décroissantes. Il devra être un peu plus prudent s’il veut profiter un peu du voyage.


Il a du mal à s’endormir. Il est très attentif au rythme de ses pulsations, qui lui semblent très irrégulières. Au moindre malaise dans sa cage thoracique, il s’inquiète, s’ausculte, la peur l’envahit. S’il s’écoutait, il irait passer ses nuits à la salle d’urgence de l’hôpital. Branché de partout et sous la surveillance des infirmières et du médecin, au moins, il pourrait dormir en paix. Depuis que le docteur Bigras l’a informé de son état de santé, c’est comme ça tous les soirs, toutes les nuits. Paul Mailloux est un homme en sursis. L’idée qu’il peut mourir d’un instant à l’autre le terrifie, il ne s’y habitue pas. Quand il a l’esprit occupé, il n’y pense pas trop, ça va bien, mais dès qu’il se retrouve seul, qu’il n’a plus rien à faire, l’angoisse l’étreint de nouveau, la panique s’installe et il imagine le pire. C’est pourquoi il retarde toujours le moment de se mettre au lit. Quand il décide de se glisser sous les draps, il est si fatigué qu’il sombre tout de suite dans le sommeil.


Heureusement, bientôt il ne sera jamais plus seul. Il y aura toujours quelqu’un auprès de lui, une femme qu’il aura lui-même choisie. Paul Mailloux veut bien mourir, il n’attend plus rien de la vie. Il sait bien qu’il y a en lui, de façon génétique, une incapacité chronique à être heureux, il résume sa vie en deux mots : honte et solitude. Quand on ne peut se regarder soi-même dans le miroir parce qu’on se déteste, comment peut-on avoir le courage d’imposer sa présence aux autres à moins de les payer? C’est ce qu’il va faire.


Paul n’a pas eu le loisir de choisir celle qui pendant trois ans a été la compagne de sa vie, son père y a vu, lui imposant une épouse et une fille. Par contre, à 44 ans, il choisira lui-même la compagne de ses derniers jours, celle qui l’aidera à rattraper le temps perdu, à combler son déficit de bonheur. Il lui reste moins de cinq ans pour y goûter un peu.


Louise Plamondon, Élyse Gagnon, Marie-Hélène Tougas, Carole Lemay, Sandra Piché, Nicole Dutrisac, Martine Gobeil. Inlassablement, il répète ces noms pour s’occuper l’esprit un peu comme une prière, une supplique, une litanie qu’on répète des milliers de fois dans l’espoir qu’elle soit exaucée. Il les imagine toutes, l’une après l’autre, il les dessine dans sa tête. Elles sont toutes intelligentes, fines, délicates et jolies.

 

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AU SUJET DE L'AUTEUR

 

BIOGRAPHIE
 

Robert Tremblay

 

Robert Tremblay est né en 1942 sur le Plateau Mont-Royal à Montréal. Il commença ses études primaires à l’école Saint-Pierre Claver. En quatrième année il poursuivit ses études à l’école St-Vital à Montréal-Nord où son père venait d’être nommé concierge. C’est cependant à l’école St-François-Xavier à Montréal, avec les frères de l’instruction chrétienne (FIC) qu’il termina ses études primaires. C’est à cette école qu’il a rédigé son premier roman « Au pays des bienheureux » emplissant à la petite plume toutes les lignes de trois cahiers d’écolier. Son roman inspiré de la vie de sa grand-mère et du téléroman de Roger Lemelin « La Famille Plouffe » fut publié sous forme de feuilleton dans le journal de son école pour le plus grand plaisir des 400 élèves qui la fréquentaient.


Au secondaire, Robert fréquenta l’École St-Stanislas (FIC). Il s’illustra particulièrement grâce au Journal de l’école Le CHEZ-NOUS dans lequel il publia régulièrement de nombreux articles couvrant de nombreux sujets. En douzième année, il remporta un concours oratoire grâce à un vibrant discours qu’il avait écrit et qu’il avait intitulé « Sa Majesté la langue française ».


Après quatre années d’études à l’école normale Jacques-Cartier, il devint professeur d’abord à la CECM puis, au privé, au Collège Mont-Saint Louis où il a enseigné pendant 24 ans.


Pendant ces années, il a publié plusieurs livres (voir BIBLIOGRAPHIE çi-dessous).Tous furent vendus à plusieurs milliers d’exemplaires dans toute la province de 1974 à 1985.


À sa retraite, Robert et son épouse fondèrent le Service Privé d’aide aux Études N&R inc, (SPAE) un regroupement de 300 professeurs pouvant donner des cours à domicile à des élèves en difficulté. En 15 ans ils ont pu aider ainsi plus de 12 000 étudiants. L’entreprise a été vendue en 2007 et existe encore sous le même nom. (www.spae.ca).


Tout en s’occupant du SPAÉ, Robert fut pendant 10 ans guide bénévole au Musée du Château Ramezay à Montréal.

 

 

BIOBIOGRAPHIE
 

Robert Tremblay

 

POUR TOUJOURS
Éducation religieuse, secondaire II
Manuel de l’élève et Manuel du maître
Éditions Guérin

ENTRE-TEMPS
Éducation religieuse, secondaire III
Manuel de l’élève et Manuel du maître
Éditions Guérin

OPTIONS PLUS
Éducation religieuse, secondaire V
Manuel de l’élève et Manuel du maître
Éditions Guérin

UN P’TIT GARS DU PLATEAU
Autobiographie de mon adolescence
Éditions Dédicaces, Montréal, Québec, 2009

 

 

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Robert Tremblay

 

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Adresse de correspondance électronique : nicoleetrobert@gmail.com

 

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