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Avant-propos
Dans un magasin à rayons, sur un grand mur, à la porte d’entrée, on exposa
trente photos d’enfants enlevés. Dix d’entre eux avaient moins de trois ans.
Ému, je regardais les beaux yeux de ces chérubins qui ont dû pleurer en pensant
à leurs parents et leur famille.
La Gendarmerie royale donnait une bonne description de l’enfant: âge, date de
son enlèvement, couleur de ses yeux et de ses cheveux. «Quel drame affreux pour
ces petits innocents! pensai-je en lisant tous ces renseignements.» Une foule de
réflexions traversèrent mon esprit en apercevant d’autres enfants courir dans
les allées du magasin.
À la vue de ces photos si troublantes, j’ai imaginé l’histoire de Patrice
Lambert, enlevé à l’âge de trois ans, et du bonheur qu’il a eu en retrouvant ses
parents, grâce au Réseau Enfants Retour. Une œuvre humanitaire qu’on doit
encourager pour donner espoir à ces victimes.
Chapitre 1 - Les ravisseurs
Dorothée Foster était à vingt-sept ans une célèbre trapéziste dans le Cirque
Olaf de Moscou. D’une grande beauté et d’un charme attirant, elle était tombée
amoureuse d’un homme dans la quarantaine, louche, sournois et de mauvaise
réputation. En difficultés financières, le cirque ferma ses portes pour l’été.
Frondeur et plein d’audace, Thomas Boyle fit à Dorothée cette réflexion assez
surprenante:
― Si le patron veut trouver du fric pour son cirque, je peux faire deux ou
trois vols dans des banques allemandes, mais il faudra que je sois grassement
payé.
― Toi, tu pourrais faire cela?
― Certainement!... Et même pour toi, je ferais tout ce que tu veux pour te
faire plaisir.
― Notre tournée en Russie débutera seulement à la fin du mois d’août si les
patrons peuvent financer leurs activités. Alors, pourquoi ne pas prendre des
vacances? On pourrait aller aux États-Unis et au Canada.
― Des vacances aux États-Unis? Jamais!... La police peut m’arrêter pour des
vols dans des magasins à New York. Nous irons au Canada, on sera plus
tranquille.
Thomas lui fit cette autre proposition:
― Écoute, tu te plains souvent que tu ne peux pas avoir d'enfant... Eh bien,
pourquoi ne pas faire un enlèvement d'enfant lors de ce voyage?
― Es-tu fou?... Adoptons plutôt un enfant, ce serait légal et nous aurions tous
nos droits.
― On ne pourra jamais adopter un enfant dans notre condition de travailleurs de
cirque. Jamais, jamais, ma chère!... Et tu imagines toutes les enquêtes, les
références et les recherches exigées par les fonctionnaires, ça prendrait une
éternité.
― Je sais que les démarches sont longues, mais cet enfant serait bien à nous.
Thomas réfléchissait pendant qu’il buvait son verre de vodka. Homme sans
scrupule, même sans conscience, il trouvait que le cirque était une bonne
cachette pour lui. Il pensait aussi que le rapt d’enfant ne lui serait pas
difficile. Et si Dorothée en acceptait l'idée, il n'hésiterait pas une minute à
accomplir cette bassesse. Vers la fin de la soirée, Thomas fut peiné de la voir
pleurer. Cédant à l'insistance de son homme, Dorothée lui expliqua donc en
sanglotant:
― J'ai rencontré mon gynécologue la semaine dernière et il m'a dit que je ne
pourrais jamais avoir d'enfant.
― Vas-tu te rendre malheureuse toute ta vie pour cette raison-là?...Tu veux un
enfant quand même? Eh bien, tu en auras un... Lors de notre voyage au Canada, je
ferai un enlèvement d'un beau petit garçon.
Un grand silence suivit cet infâme projet. Dorothée larmoyait toujours. Encore
plus assoiffé, Thomas termina son troisième verre de vodka. Il l'aborda d'un air
confiant:
― Donne-moi ta réponse, chérie.
― J'accepte, mais je ne voudrais jamais que tu frappes cet enfant... Promets-le
moi tout de suite!
Levant son verre, Thomas déclara avec solennité:
― Moi, Thomas Boyle, je te le promets sur la tête de ma défunte mère Élisabeth
Boyle.
Et le couple ravisseur trinqua.
― Un verre à notre voyage et à notre futur trésor!
Ils commencèrent à préparer cet audacieux projet. Thomas expliquait à son amie
que la plus grande difficulté résidait dans la fabrication d'un passeport
correspondant à la description d'un bambin de deux à trois ans, aux cheveux
blonds, ressemblant à sa supposée mère. Et, comme Dorothée avait déjà
photographié de nombreux enfants pendant les attractions du cirque, elle fouilla
dans son album de photos. On les examina attentivement pour trouver l'enfant
rêvé.
― Excellente initiative, ma chère. Il ne manquera plus que le certificat de
naissance, et je vais prendre celui du petit Casimir notre voisin. J'irai le
voler quand sa mère sera partie au magasin, cet après-midi. Elle me demande
souvent de le garder, car son mari a disparu depuis un an.
Satisfait de cette trouvaille, Thomas réaffirma:
― Tu as choisi une bonne photo pour le passeport, c'est le plus important de
toute l'affaire. Dans ma vie, j'ai falsifié cinq passeports et j'ai toujours
réussi à tromper les agents d'immigration, grâce à mes déguisements... Et
n'oublie pas que le déguisement, c'est ma grande spécialité.
Dès le lendemain, Dorothée se rendit au bureau de l'immigration où elle obtint
le passeport désiré, la journée même. Cette question réglée, Dorothée et Thomas
Boyle pouvaient partir pour le Canada, le 9 juillet l976. La première étape: la
ville de Toronto. Et, pensant encore à son crime odieux, Thomas y voyait une
grande possibilité:
― Dans cette grande ville, ce sera facile, car il y a de nombreux
rassemblements dans les parcs publics ou encore dans les centres commerciaux. Et
sur Yonge Street, on surveillera les petites familles qui vont dans les
boutiques et les magasins. Les trottoirs sont bondés; les parents laissent
parfois courir librement leurs marmots et les perdent de vue.
Songeur, Thomas crut qu'une visite à Tour du CN, au centre de la ville, serait
un endroit idéal pour commettre son terrible forfait. Aussi, il suggéra à son
amie d'y apporter toute l'attention voulue:
― Tu t'approcheras des enfants et tu souriras à toutes ces petites frimousses,
dès qu'elles sembleront s'éloigner de leur mère distraite ou négligente.
Ils descendirent dans un chic hôtel de la Ville Reine. Ayant beaucoup d'argent,
suite à des vols effectués en Angleterre, Thomas ne se privait pas dans ses
voyages. Toute une soirée au bar, arrosée de boissons exquises pour fines
bouches! Ils y discutèrent encore de stratégies pour s'éviter une malencontreuse
arrestation. Thomas établit franchement son rôle:
― Je surveillerai les policiers et les gardiens. Je peux même détecter des
agents en civil, par leur attitude et leur tenue. Et dans les restaurants,
j'observerai le comportement des parents et la discipline des enfants.
De son côté, Dorothée devra se tenir près des enfants, les suivre et essayer de
leur plaire par des sourires, des bonbons, des tapes amicales et maternelles.
Elle guettera d'un œil averti tous les bambins seuls, près des boîtes
téléphoniques. Car souvent, une gardienne, en grande conversation avec un ami,
perd de vue l'enfant à charge, qui s'éloigne sur le trottoir.
Les trois journées à Toronto se passèrent sans succès pour les ravisseurs. Même
à la Tour du CN, où les visiteurs s'attroupaient, l'exécution de leur sadique
projet échoua lamentablement. Devant cet échec, Thomas décida d'aller aux chutes
Niagara.
― Je connais bien cette ville et c'est un endroit touristique très fréquenté.
Des visiteurs affluent de toutes les parties du monde. Peut-être qu'on pourra
enlever un Japonais ou un Chinois?
Mêlé aux touristes pressés, le couple tentait tout pour satisfaire son ambition
maladive, observant face aux kiosques et aux magasins de souvenirs. Avec leurs
mêmes consignes de surveillance, ils suivaient et s'approchaient des petites
familles. Au bout de trois jours, Thomas renonça à cette chasse infructueuse.
Regardant à la télévision les reportages de Radio-Canada sur les Jeux olympiques
de la ville de Montréal, Dorothée eut cette ingénieuse idée:
― Allons dans cette ville où se tiennent les Jeux olympiques.
― C'est l'occasion toute rêvée, fit Thomas. Ta suggestion me plaît énormément.
Et en même temps, on assistera aux plus grands spectacles sportifs. Au milieu
des foules considérables qui vont se rendre là, on sortira gagnant. C'est
flamboyant comme idée.
Le l7 juillet, ils arrivèrent à Montréal. De peine et de misère, après des
heures exténuantes, ils louèrent une chambre de seconde classe, dans un Tourist
Room, sur la rue Sherbrooke. Ils s'empressèrent aussitôt de se rendre au Stade
olympique, où se déroulaient les grandes compétitions. Pendant deux jours, dans
ce vaste palais des sports, Dorothée usa de tous ses charmes pour attirer vers
elle le bambin aux cheveux blonds. Désappointé, Thomas soupira:
― Quelle perte de temps! Le Stade est bourré d'agents en civil et de policiers
tous les cinq cents pieds. C'est d'une surveillance constante. Sortons d'ici, il
y a de meilleurs endroits dans cette ville touristique.
Dans la matinée, se promenant, sur la rue Sherbrooke, ils découvrirent le parc
Lafontaine à proximité de leur petit hôtel. Ravis du merveilleux site, ils
allèrent le visiter après le dîner. Comme deux amoureux se tenant par la main,
ils arpentèrent les allées de ce vaste oasis de verdure. La beauté et le charme
discrets de ces grands espaces réjouirent Thomas Boyle:
― C'est l'endroit rêvé pour les familles, dit-il, et inutile d'aller plus loin.
Restons ici, jouons aux amoureux sur les bancs publics tout en suivant les ébats
et les jeux des enfants.
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