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CHAPITRE 1
Élu
hasardeux ou ange maudit?
Océan irrité;
arbres endiablés, déracinés; vent impétueux; maisons volantes et
tourbillonnantes, cataclysme et calamité! Tonnerres! Bourrasques de
pluies houleuses et torrentielles, tous ces éléments composent le
tableau se dressant face à lui. Une vision d’horreur, songe t-il.
À la fois
spectateur et créateur, le jeune homme observe des heures durant, à
travers la fenêtre de sa chambre, la nature furieuse pour réaliser
finalement à quel point la créature humaine est d’une effrayante
vulnérabilité. Pauvres êtres que nous sommes car ici-bas existe des
tempêtes qui ne saccagent que l’intérieur. Sans éclair ni de bruit, un
orage naît en lui pour apporter de biens étranges choses. Enfanté sous
la mauvaise étoile selon certains, il a reçu moins que chacun d’entre
nous. Depuis sa naissance il n’était rien, mais voilà qu’un soir, il
devint le plus grand explorateur jamais connu jusqu’alors; David est son
prénom. Il suffit d’observer ses trouvailles et consulter ses ouvrages
pour tout comprendre ou plutôt pour le comprendre. Traversant les
frontières dont nous ignorons l’existence, affrontant les chimères
titanesques dans le plus grand des silences, côtoyant légendes et
symboles indescriptibles, percevant le monde comme jamais nous ne le
pourrons. Tout cela c’est David, brave et preux comme aucune autre
personne. Unique dans son univers, seul sur son île de rêve, croyez-moi,
nulle part au monde il n’y en a de pareil. Parfois, le sifflement des
cobras devient l’ultime musique qu’il puisse entendre; et seul le chant
des sirènes dans les profondeurs de l’abysse lui répond quand l’étoile
au creux de l’azur devient son dernier refuge. Ainsi, avec David les
choses sont. Lorsqu’une nuit son père lui apprit à courir, il sut que
l’effort lui servirait tout au long de son existence. Comment
pourrait-on blâmer sa soif de réussite, quand on sait qu’il a toujours
obtenu moins que chacun de nous? Contre son sort et celui des siens, il
livre un combat sans fin, cherchant constamment quoi faire pour y mettre
un terme.
─ Jamais, ça ne changera, s’avoue t-il dans
ses moments de désespoir.
Aujourd’hui
est un jour parmi les autres, à l’exception de l’enveloppe qu’il a reçue
très tôt ce matin. Par crainte de déception, il l’enfouit dans un de ses
cahiers avant de quitter la maison.
Plusieurs
heures se sont écoulées et il hésite encore, lorgnant constamment son
petit sac. Depuis son arrivée, ses nombreuses tentatives d’écriture ont
échoué. Il ne cesse de penser à celle qui, aplatie entre les pages,
tient un silence de mort. Sa pensée obsessive l’amène à croire que ses
camarades finiront tôt au tard par entendre son cœur, tant il bat fort.
La tentation le gagne de plus en plus. Il n’a d’autre choix que de
l’ouvrir. Il cède. De sa main tremblante, abandonnant crayon et gomme à
effacer pour saisir l’enveloppe et l’ouvrir, les yeux fermés un court
instant. Sa couleur est différente des autres. Bien que cela lui soit
difficile, il contrôle son excitation. Refusant de perdre espoir, il ne
renie toutefois pas la possibilité que les mots de cette dépêche
exhalent l’âpre parfum d’une abominable nouvelle.
Par son poids,
cette enveloppe est semblable à celles déjà reçues, qui furent
émissaires d’une amère nouvelle. Précaire équilibre, mer déchainée tel
un tourbillon de sentiments s’intensifiant de seconde en seconde, elles
sont toutes si légères, songe-t-il. Tranquillement, le jeune homme lit
ce qu’il redoutait le plus, puis déchire la feuille. Aucune émotion ne
doit paraître sur son visage. Personne ne doit entrevoir un signe de
l’ordre rompu. Comme la vie est parfois ingrate! Comme les hommes ne se
comprennent pas! Comme il semble profondément déçu de ne pas avoir su
une fois de plus gagner leur confiance! Il n’en fallait pas plus que
lire ces mots pour anéantir l’harmonie tant précieuse pour lui. Seul,
David quitte les lieux en boitant vers son refuge habituel, espérant
retrouver ce qu’il a perdu et ramener chez lui son ami trop souvent
infidèle.
Devant un
sombre voile tombé du ciel, s’agitant dans la cadence des mers d’Asie,
il se retrouve muet et aigre. Accélérant le rythme, le noir éventail se
meut assez vite pour rafraîchir le jeune homme. Le vent tente peu à peu
de se libérer de lui en ondulant son corps de sombres fibres de soie.
Cette danse semblait transmettre code; une série de signes, comme une
clef ouvrant une porte. David reconnaît ce langage… cette voix, même
s’il ne l’a jamais entendue. C’est Le Souffle qui l’appelle. Notre
danseur devient de plus en plus agité et léger. Il se débat tant, qu’il
semble plus que jamais vouloir quitter ce qui le retient puis s’envoler
vers le vide. David connaît ce désir intense sans lequel il ne saurait
vivre. Enfin, le voile se retire et s’enfonce dans l’azur. Devant ce
nouveau monde qui se dresse face à lui, le jeune homme se sent autant
chez lui qu’étranger. Du nord vers le sud, de l’est à l’ouest, il n’y a
que ciel et terre, rien de plus, rien de moins. Sous ses grands pieds
dénudés, le sol brûle. Quand la douleur devient telle qu’elle le fait
grimacer, la terre perd toute sa dureté et devient sable. Dès cet
instant, le jeune homme comprend qu’il est maître de cette aventure
autant que de toutes celles qui l’ont précédée.
Nonchalant, il
se promène sur ce chemin qu’il emprunte fréquemment. Il va là où le mène
le vent, le Souffle de son esprit. Aujourd’hui encore, il se demande où
le mènera cette voie qu’il a pourtant lui-même tracée. Il serait heureux
de faire la rencontre de n’importe qui ayant la réponse. Mais autour de
lui, c’est le néant, le silence, l’ennui, le blanc. Néanmoins, il
continue d’avancer, convaincu d’apercevoir un signe de vie. Il monte des
marches grises au-dessus d’une masse d’eau agressive et fait prudence de
ne pas tomber. C’est un sentier dangereux, mais il n’a pas peur. Il
connaît bien ce sentiment qui l’habite depuis sa tendre enfance; la
crainte de l’inconnu. L’insécurité l’a envahi depuis le jour où il fit
son premier voyage. Le jeune homme n’a cessé de découvrir des mondes
insoupçonnés, des terres nouvelles, des contrées imperceptibles aux yeux
de tous. À lui seul, il a retrouvé plus d’artefacts que tous les
explorateurs de notre temps, tous confondus. Convaincu d’être dans la
bonne direction, il poursuit son chemin. Le vent souffle droit devant et
ne cesse de lui faire signe d’avancer. Il se doit de le suivre; il en a
besoin….
Une forêt se
démarque à l’horizon, lui apportant quelques soulagements. Cette
découverte s’ajoutera à sa longue liste. Maintenant, il a davantage
espoir de trouver quelqu’un qui saura lui apprendre où le mène le
Souffle, si nous concluons que dans la forêt, il y a la vie. Dans son
ombre exotique, il pénètre, contemplateur, curieux, mais aussi craintif,
la multitude d’arbres géants. Magnifique verger d’arbres fruitiers aux
couleurs de paradis, le charme de cette forêt ressemble à celles qu’il
admire souvent en photographies. Soudain, il entend des cris affolants :
─ Ne t’éloigne pas trop, fais attention!
La voix ne
provient pas de loin. Plus il augmente le pas, plus elle se rapproche.
─ Enfin, se dit-il, voilà quelqu’un qui saura
me répondre.
Après quelques
pas, la voix semble s’éloigner. Faisant marche arrière, il remarque que
les bordures du chemin sont saturées de verdure qui l’empêcherait
d’apercevoir un éléphant à moins d’un mètre. Il se demande si cette
personne se trouve à proximité de la piste, car il perdrait le Souffle
si jamais il devait s’éloigner du chemin. Il se contente alors d’écarter
quelques feuilles de ficus tentant ainsi de percevoir la personne pour
lui parler. À sa grande surprise, il aperçoit un animal. D’après la
forme de son visage, il déduit que c’est une antilope sur un corps de
femme ou un corps de femme sous une tête d’antilope. David sait à qui il
a à faire, sans une fois l’avoir rencontrée. À cause de son dos rayé et
des bandes noires apostrophant son visage des yeux au museau, David
reconnaît l’Antilope Bongo. Auparavant, il l’a longtemps examinée dans
les encyclopédies, mais à cet instant, elle se tient debout devant lui,
les bras croisés. Elle semble inquiète devant son petit qui, lui, très
confiant, s’éloigne de plus en plus de la rive. Elle vient d’apercevoir
David et se méfie. Elle l’observe, le fixe, se met sur ses gardes, prête
à se défendre. Pourtant, il ne lui veut aucun mal, mais pour qu’elle le
sache, il faudrait qu’il puisse le lui dire. En ce moment, cela est
impossible, étant donné qu’il ne peut faire un pas de plus pour lui
parler et la rassurer. Elle jette un dernier regard sur son enfant, puis
elle prend David en chasse. Paniqué, il fige, puis tente de rebrousser
chemin à la course, mais il est trop tard. À peine a─ t-il eu le temps
de reculer que la femme Antilope le placarde sur le sol. Sa tête frappe
la terre et à cet instant une phrase sort de sa bouche:
─ Madame, dites-moi où mène ce Souffle?
─ Que nous voulez-vous? L’agresse-t-elle.
─ Seulement une réponse.
─ D’où provient votre accent?
─ Pourquoi cette question?
Au loin, on
crie à l’aide. Un enfant réclame sa mère. Il est en danger et terrifié.
─ Seigneur, mon fils! Écoutez, je ne sais pas
nager. Si vous sauvez mon fils, je vous aiderai. Mais avant tout, je
vous en supplie, sauvez mon fils.
─ Je vous aiderai, madame, même si vous ne
m’aidez pas par la suite, affirma-t-il.
Ne s’attendant
pas à cette réponse, elle oublie la situation alarmante dans laquelle se
baigne son enfant et poursuit:
─ Je vous présente sincèrement toutes mes
excuses. Moi aussi j’ai peur de l’inconnu, mais contrairement à vous,
cela me rend agressive. Je vous prie une fois de plus de me pardonner.
La voix au
loin s’accentue et les lamentations se font de plus en plus
inquiétantes.
David ramène
la femme antilope à l’urgence du moment en se dirigeant rapidement vers
la voix en détresse.
─ Si vous le voulez bien, nous discuterons de
tout cela plus tard.
─ Oui … bien sûr, répond-elle embarrassée.
Elle le
devance d’un seul bond.
─ Montez sur mon dos, ce sera beaucoup plus
rapide, dit-elle en se ressaisissant.
David la
chevauche et s’accroche à son cou. L’antilope se met à quatre pattes et
fait des sauts dignes de ses semblables. Arrivé sur les lieux, David
saisit la première liane qu’il trouve. Il l’attache autour de sa taille
et plonge dans le lac. Il crie quelques rapides indications, avant de se
jeter à l’eau.
─ Soyez prête à tirer lorsque je vous le
dirai!
Il nage
jusqu’à l’enfant et l’agrippe sous les épaules.
─ C’est le moment, tirez! Tirez!
La femme
antilope tire du mieux qu’elle peut, mais elle n’est pas très forte.
Heureusement, par le battement de ses jambes, David allège le poids.
Quand l’enfant et lui se rapprochent de la rive, David croit à la
réussite de son plan et il n’a pas tort. Il ramène sain et sauf sur la
terre ferme celui que sa mère attendait les bras ouverts avec un regard
que l’on ne détient que lorsqu’on devient maman. Fier de lui, il
reconnaît néanmoins que sans l’aide de la femme antilope, il n’aurait pu
accomplir ce geste de bravoure.
Après que tout
le monde soit soulagé et que les présentations ont été faites, David
questionne à nouveau son hôte.
─ Ah oui! J’oubliais! Je tiens toujours ma
parole. Ce Souffle s’arrêtera bientôt, il ne vous reste plus beaucoup de
chemin à faire. Il vous mènera non loin d’ici, tout juste après la
forêt. Quelque chose vous attend là-bas. Le Souffle vous mène vers ce à
quoi vous aspirez. Il sait ce que vous désirez. Ayez confiance et
suivez-le! Sans lui, vous ne sauriez vivre et votre esprit mourrait de
faim. Il est votre soif de vivre, votre vocation.
─ Trop souvent je m’écarte de la route qu’il
m’indique et par le fait même je m’éloigne de lui. Me sentir inutile
auprès des autres me fait dévier de ma piste. La vie est parfois ingrate
vous savez…. Sans plus d’explications il se tait, puis il change de
visage pour ajouter amicalement à l’enfant :
─ Et toi, tâche de mieux connaître tes
limites. Si tu en es incapable, alors respecte celles que ta mère
t’impose. Elle te connaît mieux que tu ne le penses.
L’enfant
sourit timidement, blotti entre les bras de sa maman. Pleins de
tendresse, ils regardent tous les deux David l’un collé contre l’autre.
Le jeune homme s’apprête déjà à les quitter, eux qui se sont attachés à
lui en si peu de temps.
─ Avant de partir, j’aimerais que vous
m’offriez quelques pièces d’argent. Non pas en guise de récompense, mais
plutôt en guise de preuve du secours que je vous ai porté. Je
collectionne ces preuves afin qu’ils sachent ce dont je suis capable de
faire; afin que je devienne quelqu’un d’utile à leurs yeux.
─ Et qui sont ces gens?
─ Ils ne sont pas d’ici et trop nombreux pour
tous les citer.
─ Étrange… malheureusement, j’ai bien peur de
n’avoir aucune pièce de métal à t’offrir. Toutefois, j’ai en ma
possession ce masque. Il représente un de mes ancêtres, animal sacré
évoqué à l’époque de l’ancien royaume du Gabon. Il était utilisé à des
fins de voyance pour chasser la mort, les mangeurs d’âmes ainsi que les
sorciers.
─ A-t-il de la valeur?
─ Mais qu’est-ce que la valeur?
demande-t-elle, pleine de curiosité.
─ Dans mon monde, ce sont les pièces d’argent
qui le détermine. Un objet a de la valeur lorsqu’il peut être échangé
par celles-ci. Autant on en rapporte à son domicile, autant on obtient
la confiance, le respect des gens, et autant on a de chance de partager
avec le monde entier ce que l’on a de plus beau en nous, notre talent.
Ces petites sphères souvent cuivrées, argentées, parfois dorées nous
permettent de faire cet échange.
─ Ah…bon…eh bien je ne saurais te dire si le
présent que je t’offre possède une valeur.
─ Vous savez, à mes yeux il en a beaucoup, par
contre je doute que cela suffise. À mon retour, ils ne croiront toujours
pas en moi. Malgré tout, à des fins personnelles je l’accepte de grand
cœur.
─ Je suis heureuse que ce masque te plaise. Je
ne sais quoi t’offrir de mieux en compensation pour te remercier, de la
plus belle manière, d’avoir sauver la vie de mon fils. Je regrette
sincèrement que les gens de ton monde ne perçoivent pas en toi celui que
je vois. Es-tu certaine que ce masque ne puisse guère prouver ton geste
de bravoure?
─ Je ne crois pas, mais ce n’est rien. Dans
mon monde, c’est le karma de bien d’autres personnes. Je suis quand-même
convaincu qu’un jour leur confiance se posera sur moi. Avant de m’en
retourner, je trouverai bien des objets de valeur quelque part. Je suis
heureux d’avoir fait votre connaissance. Je sens que votre ancêtre me
portera chance dans mon projet. Au revoir!
─ Surtout, ne perds pas ce bel accent. Bon
courage!
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