Le devoir d'information et les
recherchistes
 |
Dans le monde des médias, le recherchiste joue un rôle
essentiel. Son travail consiste à choisir les sujets, trouver les angles
de traitement, dénicher des invités et assister l'animateur pendant
l'émission. C'est du moins ce qu'on apprend sur cette
page du site Internet de Radio-Canada.
Selon la firme d'évaluation et de gestion de carrière
Brisson, Legris et associés, conseillers d'orientation, «le travail d'un
recherchiste consiste à effectuer de la recherche d'information, de
sujets, de faits, de gens, |
d'objets, bref, de
tout ce qui peut s'avérer utile à la production d'une émission de télévision ou
de radio, d'une publication écrite ou d'un site Internet par exemple. Un tel
professionnel rassemble donc l'information nécessaire, que ce soit par le biais
des technologies (Internet, banques de données, documents archivés) ou de moyens
plus traditionnels (appels téléphoniques, entrevues, livres, etc.). Il doit
s'assurer de l'exactitude des renseignements obtenus, les compiler, les
analyser, les sélectionner en fonction de leur intérêt et les adapter au format
de l'émission, de la publication ou d'un autre média.» (Source)
Le recherchiste a beaucoup de pouvoir
car quiconque souhaite être invité en entrevue à la radio ou à la télévision
devra tout d'abord satisfaire les exigences du recherchiste. En fait, le
recherchiste joue un rôle équivalent à celui du directeur de cabinet d'un
ministre du gouvernement. C'est lui qui décide qui obtiendra ou non un
rendez-vous avec la ministre.
Le recherchiste fait généralement
l'évaluation d'un invité potentiel lors de ce qu'il est convenu d'appeler une
«pré-entrevue». C'est à la suite de cette pré-entrevue avec le recherchiste que
ce dernier recommandera ou non l'invité à ses supérieurs, ceux qui prendront la
décision finale. Autrement dit, le recherchiste est en quelque sorte le «pré-animateur»
de l'émission.
Le rôle du recherchiste n'a pas
toujours été aussi déterminant sur la liste des invités à une émission de radio
ou de télévision. En fait, les recherchistes ont vu leur rôle prendre de plus en
plus d'importance du moment où les médias ont commencé à se soucier du
«potentiel médiatique» de leurs invités en entrevue. Aujourd'hui, le «potentiel
médiatique» d'un invité potentiel est devenu tout aussi sinon plus important que
le sujet de l'entrevue. L'expression «médias spectacle» ou «information
spectacle» n'est pas étrangère à cette primauté du potentiel médiatiques des
invités.
Autrefois, on exigeait que seulement
l'animateur possède un fort potentiel médiatique, ce qui signifiait, entre
autres, qu'il soit capable de faire face à tous les types d'invités possibles. On
reconnaissait les qualités d'un animateur, entre autres, en raison de sa
capacité à mettre à l'aise ses invités peu importe leur familiarité avec la
radio et la télévision. Aujourd'hui, on exige
d'emblée que tout invité ait un potentiel médiatique. Force est de conclure que
cette exigence de la première ligne facilite le travail de l'animateur. On peut
se demander si cette situation n'est pas le fait de la rareté voire de la
disparition d'animateurs-interviewers hors pairs qui jadis étaient capables de
rendre intéressants tous leurs invités sans égard à leur potentiel médiatique.
La question du «potentiel médiatique»
a été l'objet d'une certaine critique lors de l'abandon des émissions
littéraires par la télévision québécoise il y a deux ans. Certaines personnes
expliquaient la décision des médias par le manque de potentiel médiatique des
écrivains, d'où le faible auditoire de la plupart des émissions littéraires, peu
importe la formule de l'émission.
Aucun médias n'a jamais voulu
infirmer ou confirmer officiellement le rôle du potentiel médiatique des
écrivains dans leur processus de prise de décision... jusqu'à mardi dernier, 11
octobre 2007, lors de la chronique «Métamorphose
intellectuelle extrême» présentée dans le cadre de l'émission
Bazzo.tv à
Télé-Québec.
Cette chronique est présentée en ces
mots sur le site officielle de l'émission : «Changer de job ou changer de
branche, c’est changer de vie. Et cela demande parfois un bon coup de pouce...
En plus de tout ce qu’il faut savoir et des pièges à éviter, des gens du métier
— actifs ou vieux routiers — ou des spécialistes de l’image aideront des gens
qui commencent dans un nouveau domaine en leur donnant quelques outils
essentiels à leur réussite. Une belle manière d’explorer les coulisses, de
tourner notre regard vers l’envers du décor.» (Source)
Il semble que toute personne puisse
se proposer à l'équipe de l'émission pour «une métamorphose intellectuelle
extrême». Dans le cas de l'édition du 11 octobre dernier, c'est l'écrivain Éric
Dupont qui fut retenu pour une telle métamorphose. Sa lettre est résumée ainsi :
« Ce qu’il souhaite en participant à
l’émission, c’est appendre à apprivoiser les médias — ou se faire
apprivoiser par eux ! — pour mieux faire connaître son travail d’écrivain.» (Source)
L'équipe de l'émission a proposé à l'écrivain Éric Dupont d'atteindre son
objectif à l'aide de conseils prodigués lors de rencontres avec trois personnes
d'expériences dans le domaine des médias, dont Caroline Morin, recherchiste à
l'émission ''Tout le monde en parle'' diffusée à Radio-Canada.
Après avoir parlé des auteurs déjà
connus des médias et qui seront invités sans problème par les recherchistes,
Caroline Morin se penche sur le cas d'Éric Dupont, un auteur peu connu, et elle
s'adresse à lui en ces mots : « (...) Moi, je te connais
pas. Mon premier contact avec toi, c'est ton livre. Alors, c'est sûr que je vais
regarder la photo. Je trouve que la photo, en fait, du premier roman, ''Voleur de sucre'',
t'as l'air très sombre alors que, lorsque je te rencontre, tu as l'air de
quelqu'un de très souriant. Je me demande pourquoi on n'a pas mis une photo de
toi où tu es souriant. Ensuite, quand je regarde ''La logeuse'', y a pas de photo.
Je pense que pour ton troisième roman, ce serait peut être pertinent de changer
la photo et d'avoir..., mais d'en mettre une quand même. Mais y a pas seulement le
livre, moi quand je ne connais pas un auteur, je vais faire une petite recherche sur
toi. Alors je vais faire sur Google «Éric Dupont», ce que j'ai fait hier soir pour
vérifier ce qui sortait sur toi. Alors, quand on fait ton nom, les deux premières
choses sur toi, les deux premières entrées, sont très positives. Alors, la
première, c'est une très bonne critique de ''Voir'' sur ''La logeuse''. Donc
Voir, c'est une source à laquelle je peux me fier. Pis c'est positif sur toi.
C'est bon. Et la deuxième, en fait, c'est une entrevue que t'as donnée à Raymond
Cloutier à Radio Canada. Et le titre est accrocheur aussi parce que c'est:
«Sympathique rencontre avec Éric Dupont». Et là je suis allée t'entendre.
(Extrait sonore). Et quand je t'ai entendu, je trouvais que tu étais quelqu'un
de très vif, de très intéressant, tu étais drôle, tu faisais rire l'auditoire.
Par contre, tu étais haut perché. Ta voix était très aiguë. Et tu parlais vite.
Je sentais ta nervosité. Je pense que tu es quelqu'un qui a déjà un naturel
agréable. Alors, tu n'as pas besoin d'en rajouter, d'en remettre et d'en
remettre. (...)»
Le premier élément qui a retenu
l'attention de la recherchiste, ce n'est ni le titre ni le genre littéraire,
c'est la photo de l'auteur en quatrième de couverture. On ne se trompe pas en
disant que le potentiel médiatique d'un auteur peu connu est d'abord et avant
tout une question d'image (de photo).
Le deuxième élément auquel s'arrête
la recherchiste, c'est la recherche d'information au sujet de l'auteur sur
Google. Comme le disait Chris Anderson lors de son passage à Montréal le 11
octobre dernier dans le cadre des Journée-conférences d'Info-Presse, «votre
marque (de commerce) n'est pas ce que vous en dites, mais ce que Google dit
qu'elle est» («Your brand isn't what you say it is. It's what Google says it is.»).
Bref, le potentiel médiatique est aussi une affaire de réputation de l'auteur...
sur Google.
Le troisième élément souligné par la
recherchiste, c'est l'auteur comme personnage («Et quand je t'ai entendu, je
trouvais que tu étais quelqu'un de très vif, de très intéressant, tu étais
drôle, tu faisais rire l'auditoire»), d'où aussi l'attention portée à la voix
haut perchée de l'auteur.
Et voici les trois conseils de la
recherchiste offerts à l'auteur en résumé de son intervention: «(...) J'ai trois
conseils pour toi Éric. Améliorer le ton de ta voix, d'être moins haut perché et
d'être moins aussi nerveux en entrevue. Tu peux relaxer. Le deuxième conseil,
c'est d'avoir plus d'assurance en toi et en ton potentiel médiatique parce que
tu en as un. Mon troisième conseil, c'est de toujours être agréable avec les
recherchistes parce que les recherchiste vont se souvenir de toi très longtemps.
(...)»
Cette allusion à la «mémoire longue»
voire la rancune des recherchistes était la deuxième de la chronique. En effet,
la recherchiste l'avait mentionné au début de sa rencontre avec l'auteur Éric
Dupont : «Et n'oublie jamais
que les recherchistes ont la mémoire longue. Il faut que tu restes très courtois,
très poli et très gentil parce qu'on sait jamais à quel moment moi je vais
pouvoir te rappeler ou à quel moment tu vas revenir si tu publies un nouveau
roman, si tu n'as été fin avec moi la première fois, je vais peut être dire ''Non, je
ne pense pas que se soit un bon invité''. (...)»
Au diable le devoir d'information des
médias envers la population! Il y a information que si l'invité a été gentil
avec les recherchistes et que si ces derniers voient dans le messager un
potentiel médiatique.
Je n'en reviens pas, surtout de part
d'une télévision publique (Télé-Québec) et d'une télévision d'état
(Radio-Canada), parce qu'elles sont subventionnées toutes les deux par des
deniers publics. Je croyais le plus sincèrement du monde que le fait de recevoir
des deniers publics obligeait les médias récipiendaires à s'en tenir avant tout
au devoir d'information mais cette recherchiste me confirme ce que je n'aurais
jamais voulu entendre, même en privé. Un auteur aurait beau écrire l'oeuvre du
siècle mais la population n'en serait pas informée tout simplement parce que les
recherchistes jugent qu'il n'est pas suffisamment médiatique.
Il y a une trentaine d'années, on m'a
enseigné qu'«informer, c'est choisir», choisir sur des bases objectives, avec
tout que cela implique d'efforts à l'esprit. Aujourd'hui, le choix des sujets se
fait sur la base du potentiel médiatique des invités qui en traiteront. Si le
recherchiste ne trouve personne de médiatique pour parler d'un sujet donné, on
n'en parle pas. «Tout est devenu un spectacle au sein des médias» disent
certains en affirmant que c'est ce que les gens demandent en soutenant que les
médias sont le reflet même de la population. Or, rares sont les payeurs de taxes
et d'impôts qui se donnent ainsi en spectacle 24 heures sur 24, 7 jours sur 7,
comme le font les médias en abandonnant leur devoir d'information.
Et avec les chaînes d'information
continue, je croyais que la population serait informée de tout, du moins,
qu'elle aurait droit à la plupart des informations rejetées par les autres
chaînes, faute de temps compte tenu de l'abondance, mais ce n'est pas le cas. On
tourne toujours autour des mêmes sujets, avec les mêmes protagonistes. On
rediffuse et rediffuse encore et encore, du matin au soir, du soir au matin. Et
qu'on ne vienne pas me dire que c'est une question de budget car c'est en grande
partie en raison du spectacle que l'on fait de chaque émission d'information que
les coûts de la diffusion d'information ont augmenté. Enlevez l'élément
spectacle et vous aurez tous les budgets nécessaires pour remplir dignement
votre devoir d'information, pour informer adéquatement la population sur TOUS
LES SUJETS en commençant par la lettre «A» plutôt que par le «potentiel
médiatique». Mais, c'est certain, je rêve à l'impossible. Le devoir
d'information est déjà bel et bien mort et enterré, un rêve du passé réduit en
poussière,... aux mains des recherchistes à la mémoire longue.
Serge-André Guay, président
Fondation littéraire Fleur de Lys
Suivi de presse

Webzine Québec-Politique.com
http://www.quebec-politique.com/article531.html