La forteresse blanche

par Joseph C. La Marche

La forteresse blanche

Roman

Joseph C. La Marche

Fondation littéraire Fleur de Lys

Lévis, Québec, octobre 2023

220 pages.

ISBN 978-2-89612-640-8

Exemplaire numérique (PDF) : 7.00$

PRÉSENTATION

La forteresse blanche retrace les péripéties vécues par un groupe d’individus, chacun se hâtant sur l’un des multiples chemins de la vie vers sa destinée particulière, emporté par le mouvement de son ambition ou de son inspiration. Le roman accompagne les avatars personnels et sociaux d’une famille atypique, les Roberval: nombreux enfants, bruyants, doués, impatients de se forger une vie autonome. Gabrielle, la mère, frappée d’un cancer, révèle sa vie par l’écriture, dans un « reportage » qui s’impose comme le témoignage d’une secrète ambition de jeunesse sacrifiée à la volonté d’autrui tandis que sa fille Simone, à travers les pages de son journal et de sa correspondance, rend compte du parcours de vie qu’elle poursuit en suivant les directives d’une intuition clairvoyante et d’un secours surnaturel d’abord, les démarches de la logique plus tard. Chaque être humain est le porteur d’une énigme que lui seul détient ― sa loi propre ― qui cherche à s’imposer et qui, tel un poids dans sa substance, dicte ce qu’il dit ou ne dit pas, ce qu’il fait ou ne fait pas, où il va ou ne va pas, qui l’amène finalement à trouver son vrai chemin et à prendre en main son destin pour assumer sa vocation et ‟devenir ce qu’il est en essence ”.

EXTRAIT

PREMIÈRE PARTIE


Cahier de Gabrielle Roberval

 

(Note écrite à la hâte par Gabrielle et jointe au colis destiné à son fils)

 

Cher Maurice, voici un document dont tu découvriras les sources en le lisant. Inutile d’en dire davantage. Je l’ai confié à Mme Grenier pour qu’elle te le livre après ma mort. Vraiment, je ne sais plus ce qu’il faut faire de ces pages pleines de moi-même et de la famille. Je m’en rapporte à ton jugement. J’ai commencé ce projet avec l’idée d’en confier les pages à Cécile, et puis je me suis ravisée dernièrement. De toi à moi, il y a des choses dans sa vie qui me troublent et qui ont ébranlé ma confiance dans ses intentions. Je me fie à toi en toute circonstance, y compris celle-ci; je suis reconnaissante de ta fidélité. Affectueusement, ta mère.

 

* * *

(Feuille volante adressée à Cécile par sa mère et laissée dans le cahier par erreur)

Tu seras étonnée, ma chère enfant, de découvrir dans mes affaires le cahier intitulé Le reportage d’une vie. Il aurait été préférable peut-être de le détruire. Mais, après ces semaines de confidence minutieuse et pénible, j’aurais scrupule à détruire ce qu’au départ j’avais cru si important d’exprimer. Tu verras que tu y figures avec la famille, avec ton père, même si c’est surtout de moi qu’il s’agit. Je m’étonne de tout ce qu’on arrive à mettre sur papier ! Tu voudras sans doute communiquer ces pages aux autres membres de la famille, à ton père également, tout au moins pour ce qui les regarde. Ce n’est pas un hasard que tu trouveras le cahier à côté de l’album de famille: les photos m’ont servi de points lumineux, d’éclairs de mémoire, pour reconstituer le passé par le souvenir dirigé. Enfin, je remercie le Bon Dieu que tu aies été fidèle et dévouée en m’accompagnant chaque jour dans mon dernier parcours.

 

* * *

Le reportage d’une vie

Gabrielle Roberval

Me voici dans la chambre la plus vaste de la maison, notre chambre, celle que j’occupe encore, celle que nous partagions à l’étage, Jacques et moi, et qui donne, au-delà du rempart de pins noirs, sur l’arrière de l’église. Étrange à dire: je suis dans le lieu où je vais sans doute mourir. Tous ces objets qui m’entourent assisteront à la scène où je passerai du monde visible dans l’invisible: lit, tables de chevet, fauteuil tendu de velours bleu, banc adossé au pied du lit, secrétaire ancien venu de Québec, commode et miroir, crucifix en métal, portraits encadrés des enfants, album de photos, image du Sacré-Cœur, tous témoins impassibles et muets de mon effondrement. Témoins aussi de mes affres et émois de femme abandonnée. Témoins de ces essais d’écriture. Témoins enfin de mon absence future, car ils me survivront ! Quand je ne serai plus du nombre des vivants, disparue du pays des humains, ces objets seront là encore ! Ils constituent cette part de ma vie que la mort ne peut toucher. La considération de cette idée me plaît et m’exaspère.


Il existe un supplice appelé la peur. Est-il possible de vivre jour après jour avec au ventre la peur de la mort ? Apprend-on à la surmonter ? On s’y habitue ? Cette sorte de peur ébranle les nerfs, use le moral, pompe l’optimisme. Mais se peut-il que la peur s’émousse elle aussi comme tous les sentiments, qu’elle se change en calme sous l’effet de l’accoutumance ? Elle perdrait donc la force de me terrifier par sa familiarité ? Il est possible qu’à la longue tout et même le pire semble normal, du moins acceptable. Le temps amortit les coups, c’est un fait avéré. La colère s’apaise, la passion s’éteint, le remords s’épuise. De fait, à quoi ne s’habitue-t-on pas au fil du temps ? Mais justement j’ai peu de temps, en tout cas un temps limité. Il n’est pas inconcevable que cette peur, cette nouvelle compagne, restera fraîche et présente pour le nombre de jours qu’il me reste à vivre.


C’est ici, dans cette chambre, que la mort m’attend, où se consumera ce qui me reste de vie. Quelle mordante ironie de mourir dans le lieu où tant de vies ont été conçues ! Dix fois ces murs ont vu la vie déposée dans mes entrailles; avant longtemps ils verront le dernier souffle s’échapper de ma poitrine. La vie et la mort se seront glissées l’une après l’autre dans le même lit.


Au sujet de lit, te souviens-tu, Jacques ? Le vent, quand il venait du nord-est, apportait jusqu’à notre lit l’odeur de soufre. L’exhalaison malodorante de l’Usine s’insérait partout : dans le linge, les cheveux, les narines, les poumons. Elle assurait, cette tenace présence, la sécurité de l’industrie, la prospérité du village. « Ça sent l’argent, » disaient les habitués par trait d’esprit, comme pour justifier aux visiteurs l’incommodité puante.


Depuis ce temps lointain, le souffle à l’odeur de soufre, comme cette maison, comme ma vie elle-même, a changé de caractère: il est mince, moins nocif, dilué par le progrès de la science, par le monde contemporain devenu sensible aux nuisances de la pollution. L‘air de la nuit est limpide, coupant, et plus favorable à la bonne santé. Voilà une belle idée: j’attends de mourir dans l’air purifié des temps présents. La maison aussi est en un sens, purifiée; c’est dire qu’elle est vidée ou à peu près; les enfants sont partis dans le monde faire leur vie, chacun de son côté, sauf toi, Cécile, qui restes fidèlement auprès de moi. Quant à ma vie à moi, elle est vide, oui, mais non purifiée, pas encore. Là, il me reste du travail à faire. Du travail intérieur. Je sens que la besogne en moi, de démêler les fils de ma vie, est à peine plus qu’à demi faite.


Effectivement elle s’est vidée, notre belle grande maison ! Elle est plus silencieuse qu'elle n'a jamais été. Impossible d’échapper au sentiment d’absence, de manque de vie. Où tant de brouhaha a retenti, tout est silence. Mon oreille aimerait de nouveau entendre des voix jeunes et claires qui chantonnent, des pas qui dégringolent l’escalier, toute l’animation d’une maison habitée, vivante. Ces bruits me seraient réconfortants par leur familiarité et par leur évidente manifestation de vie. Vous étiez, les enfants, toujours trois ou quatre discutant avec entrain et vous provoquant, et maintenant il y a ce désert de tombe. Toutes les voix se sont tues autour de moi. Il n’y a que la voix intérieure qui demeure claire et précise, et celle-là, elle est toujours la même, sans cesse, obstinément, elle me répète: « Tu vas mourir. » Il n’y a pas à sortir de là. Je contemple l’approche de ma mort. "Ah, Mort, tu n’as pas l’intention de me surprendre, tu t’annonces, tu chuchotes chaque jour à mon oreille…" Mon Dieu, comment bien accueillir la mort ? Comment vivre cette vision au quotidien ? Se savoir tout près de sa fin dernière ! Se sentir emporté lentement, sans arrêt, comme aspiré par ce qui se prépare ! Me sera-t-il donné d’attendre en paix le dernier jour ? Je me pose la question: quelles seraient les circonstances qui pourraient rendre moins atroce ma fin de vie ? Mais entrer dans la mort doucement, en toute sérénité, cela arrive-t-il ? Peut-on engager une complicité intime avec la mort pour y accéder sans trop de souffrance ? Les autres, tous ces gens bien portants, ces simples vivants, tant qu’ils jouissent d’une bonne santé et qu’ils sont préoccupés par les petites affaires de tous les jours, jouent à l’autruche, ils ne font pas réflexion sur ce qui les mènera à leur sortie de ce monde. L’activité les empêche de regarder la mort en face, de se concevoir hors du temps et de l’espace humain. Ce n’est pas qu’ils se croient éternels, mais en vivant ils ne se sentent pas changer, ils ne se voient pas avancer vers la fin. Or, le fait incontournable est que notre voyage temporel se réduit chaque jour, tous nous avançons à des vitesses différentes vers la mort, tous nous nous situons à des endroits propres à notre destin particulier sur le chemin qui nous conduit vers l’éternité.


Les murs devenus ternes et silencieux ne vibrent plus que dans ma tête des exclamations et des éclats de rire du temps que le tumulte de la jeunesse emplissait la maison. Cette maison était joyeuse ou du moins bruyante, avec les enfants. Il y avait des allures de fête, de débat souvent, parfois de dispute. Tous ces jeunes êtres remuants, excités, pleins d’ardeur juvénile, menaient un grand train partout où ils étaient. Qu’ils contrastaient avec toi, Jacques ! Toi, tu tenais à faire bonne contenance, mais je savais que ta réserve était superficielle, qu’au fond, si tu n’étais pas causant, tu jouissais de ce vacarme, tu aimais avoir tes enfants autour de toi, tu te faisais un devoir de ne rien ignorer de ce qui les concernait, et tu ne reculais jamais devant le plaisir de taquiner l’un ou l’autre sous les apparences de la sévérité. Tu faisais semblant, tu jouais à leurs dépens la comédie du commandement. Dans la salle à manger, lors de nos repas en famille où chacun essayait de parler plus fort que l’autre pour retenir ton attention (sauf Simone qui paraissait toujours absente, l’esprit ailleurs), tu répondais logiquement à leurs questions, tu jouais à la perfection le rôle du père strict et fort, mais compréhensif. Eux, ils résistaient, ils ne s’en laissaient pas imposer par ta manière; le feu au ventre, loin de se sentir intimidés, ils ne connaissaient pas d’hésitations, se poussaient les uns les autres au débat, à la répartie. Vivant dans la promiscuité du cercle familial, ils partageaient projets et pensées, tous les petits faits de leur journée. « Vous avez la langue bien pendue ! » Ou « Vous n’avez pas la langue de bois ! » C’est ce que tu finissais par jeter, surtout à l’endroit de tes filles, avec un accent de fausse réprimande, de la voix magistrale qui t’était coutumière en ces moments de cacophonie généralisée.


Moi, je me demandais ce que j’étais dans tout cela; j’occupais le fond de la scène, je me sentais une simple figurante, exclue de la cohue familiale à ce point que ma présence avait peu d'importance. Je m’en tenais à mon domaine, cantonnée à un rôle mineur, vivant dans une immobilité affective tacitement imposée par la famille. Il me semble que mon inexpérience de la vie ne m’autorisait qu’à me tenir à l’écoute de vos propos. Obéissante et raisonnable, j’étais « la mère au foyer ». On ne m’en demandait pas davantage. La famille paraissait avoir à cœur de m’épargner les tracas de la vie active; le message non formulé, mais entendu était que je n’avais pas à m’occuper de ces choses-là. Et puis ce serait faux de croire que je conduisais le ménage quand mon mari s’absentait. La vérité est qu’en ton absence, Jacques, les enfants se dépensaient en vifs compétiteurs; ils tenaient pour acquis que j’étais là, sans avoir à me rendre de comptes, sans attendre de moi quoi que ce fût, outre les services dictés par notre particulière convention familiale. Par exemple, ils se heurtaient aux contrariétés scolaires sans en référer à leur mère (sauf Justine) et, le cas échéant, ils retenaient leurs questions pour le retour de leur père; c’est à lui qu’ils s’adressaient pour ce qui leur était d’importance; ils s’en remettaient à son éducation, à son expérience du monde, ils avaient une pleine confiance dans la sagesse de son jugement et dans son savoir universel. Tu étais un chef de famille, Jacques, qui en rentrant, quelle que fût l’heure, tardive ou pas, trouvait au lieu d’une oasis de calme, un foyer en effervescence. Les enfants t’accueillaient avec l’impétuosité d’une bourrasque, ils se jetaient vers la porte d’entrée en une joyeuse bousculade juvénile pour t’entourer de ce cercle fébrile et grouillant, et c’était une clameur de hauts cris à qui se ferait écouter le premier ! Tu devais avoir réponse à toutes les questions, trancher tous les nœuds. Tu t’acquittais de cette fonction en gardant en entier leur estime. Tu pouvais compter sur tes connaissances pour maîtriser la meute agitée et lui donner satisfaction. Je lisais dans ton jeu, j’avais conscience que toi, tu les voyais venir de loin, et si certaines de leurs questions te prenaient de court, tu recourais à des échappatoires utiles, ou retournais la conversation, ou bien assignais un travail de recherche au plus opiniâtre. Je riais intérieurement à te voir les entortiller. Pour toi, c'était un jeu. Tu avais raison de t’en féliciter.

 

AU SUJET DE L'AUTEUR

Joseph C. La Marche

 

Joseph C. La Marche a vu le jour et a grandi dans le nord de l’Ontario où il demeure toujours. Il a poursuivi des études universitaires en français et a reçu une formation pédagogique. Il a fait carrière de prof dans l’enseignement secondaire. Parvenu à la retraite, il profite de loisirs tels que le jogging et le yoga. D’aucuns pourraient soumettre qu’il est « vieux jeu », appartenant à un temps révolu, parce qu’il préfère l’intelligence humaine à celle « artificielle », les animaux aux machines, la pâte concrète à la réalité virtuelle. Il prend plaisir à la sensation de tenir un livre papier dans ses mains, sans pour autant s’en prendre aux adeptes de l’espace numérique. Parmi ses lectures de chevet, il tient en estime particulière les géants du roman français du 20e siècle. Il écrit pour son plaisir d’une part, et par nécessité intérieure d’autre part. L’œuvre littéraire qu’il médite et élabore depuis plus de vingt années comporte romans, nouvelles, poèmes. En 2019 a paru chez Fondation littéraire Fleur de Lys son récit allégorique Le loup gris.

 

Le nom Joseph C. La Marche est un pseudonyme.

 

Du même auteur

Le loup gris
Joseph C. La Marche
Illustrations par Keenan Pilon
Récit allégorique
Fondation littéraire Fleur de Lys,
Lévis, Québec, 2019, 128 pages.
ISBN 978-2-89612-571-5
Exemplaire numérique : 7.00$

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Ce qui arrive dans une maison

Roman

Joseph C. La Marche,

Fondation littéraire Fleur de Lys,

Lévis, Québec, 2021, 368 pages.

ISBN 978-2-89612-609-5

Exemplaire numérique : 7.00$

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Joseph C. La Marche se fera un plaisir de lire et de répondre personnellement à vos courriels.

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