Avant-propos
«Le cycle de la vie se
referme merveilleusement
derrière la scène
émouvante
d’un vieillard s’amusant
avec un enfant.»
1er novembre 2003
Deux semaines après la
mort de Ludger Simard, Philippe, son fils,
ayant entendu parler par ma sœur, infirmière
avec lui en cardiologie, que je m’apprêtais
à écrire un roman sur la vie d’un couple
québécois, prend contact avec moi.
Nous fixons un premier
rendez-vous dans un petit restaurant du
boulevard Champlain à Québec; je perçois
vite dans le regard de Philippe toute
l’admiration et la tendresse qu’il éprouve
envers ses parents, Ludger et Bernadette. À
l’invitation de Philippe, je rencontre par
la suite Bernadette qui me raconte sans
scrupule et dans toute sa belle naïveté , sa
vie avec Ludger et ses enfants.
Lors de notre dernière
rencontre, quelques semaines avant sa mort,
Bernadette me remet, toute tremblante, ce
qu’elle appelle «le petit calepin noir de
Ludger» dans lequel, me confie-t-elle,
Ludger, parfois, se laissait aller, surtout
vers la fin de sa vie, à certaines
réflexions sur l’existence. Avec la
permission de Bernadette et, pour vous faire
partager ces réflexions, je me suis permis
d’en intégrer quelques unes au début et à
l’intérieur des tableaux.
Je vous invite donc à
entrer dans la galerie romanesque des Simard
pour y admirer chacun des tableaux qui
illustrent certaines étapes de la vie de
Ludger et Bernadette.
Premier tableau
«Aucun diplôme ne
sanctionne
la compétence des parents
si bien qu’il est inutile
de parler d’échecs.»
Avril 2002
Le printemps prend du
retard en cette fin d’avril 2002. Toute
menue, le dos légèrement courbé par le poids
des années, Bernadette s’affaire à balayer
minutieusement quelques coups de plumeau sur
ses meubles de salon que le temps semble
avoir épargnés, tellement elle les a cajolés
depuis bientôt cinquante-deux ans.
Ludger et Bernadette
étaient devenus propriétaires de ce vaste
bungalow de sept pièces sur la rue
Bougainville en Haute-Ville de Québec, dans
le riche quartier Montcalm, en juillet 1950,
après la naissance de Phillippe, le cadet,
en mai de la même année; Luce, l’aînée du
couple Simard, avait alors quatre ans, et
Annabelle s’apprêtait à franchir le cap de
ses trois ans à la mi-juillet. Ludger
Simard, seul garçon d’une famille de cinq
enfants, avait suivi les traces de son père
Achille en optant pour la carrière de
notaire qu’il avait entreprise en 1945.
À chaque année depuis
maintenant trente-huit ans, Ludger et
Bernadette se rappellent avec tristesse
cette journée dramatique du 22 avril 1964.
Ludger s’apprête, comme tous les matins à 8h
pile, à démarrer sa Buick rutilante de
l’année, précieusement garée dans son
garage lorsque, dans son rétroviseur, il
croit divaguer, apercevant une ombre
suspendue au plafond; il sort précipitamment
de sa voiture pour découvrir avec effroi le
corps de sa fille Annabelle pendu à une
poutre du plafond avec un restant de corde à
linge qu’il a conservé au besoin. Aux pieds
du corps, sont griffonnés des mots sur un
bout de papier.
Immobile, il fixe les
pieds d’Annabelle à la hauteur de ses yeux
puis monte son regard lentement jusqu’à son
visage dans l’espoir qu’il se soit trompé.
La réalité le saisit au plus profond de ses
tripes. Tel un automate, Ludger monte sur un
tabouret pour décrocher le corps inerte
d’Annabelle qui s’affaisse à ses pieds. La
gorge serrée par l’émotion, il saisit
machinalement une lettre qu’Annabelle avait
déposée à ses pieds avant de se diriger vers
la porte d’entrée de la maison où Bernadette
arrose soigneusement ses plantes en écoutant
la radio.
− Bernadette, j’ai à te
parler!
Comme à son habitude,
lorsque Ludger et les enfants sont partis,
Bernadette s’enferme dans son monde et vit
le reste de la journée en compagnie de la
radio dont le volume est assez élevé pour
qu’elle puisse l’entendre partout dans la
maison.
Ludger s’approche de la
radio et la ferme; Bernadette , déjà partie
dans ses pensées, sursaute comme si le
silence inhabituel venait la ramener
brutalement sur terre.
− Bernadette, il faut que
je te parle!, insiste Ludger.
− Ludger!…Je te croyais
parti!… Mais qu’est-ce qui se passe?
Ludger, encore sous le
choc à la suite de la macabre découverte, ne
sait plus par où commencer.
− C’est au sujet
d’Annabelle!, balbutie-t-il.
− Comment, Annabelle!
Elle n’est pas couchée dans sa chambre? Elle
m’avait dit qu’elle entrerait plus tard à
cause d’une soirée avec ses amis! Elle n’a
pas de cours ce matin!
− Non, elle n’est pas
couchée dans sa chambre!
− Mais, qu’est-ce qui te
fait dire ça? Tu n’y es même pas allé!
− Je viens juste de la
voir!
− Comment, tu viens juste
de la voir! Mais où ça? Parle!
− Dans le garage!
− Comment ça, dans le
garage! Mais qu’est-ce qu’elle fait là?
Bernadette s’apprête à
accourir auprès de sa fille lorsque Ludger
se place devant elle et la serre dans ses
bras en pleurant.
− Annabelle est…morte! Je
viens de la découvrir pendue dans le garage!
− Mais qu’est-ce que tu
racontes? C’est impossible!
− C’est la vérité,
Bernadette, la triste vérité!
Hystérique, Bernadette
sort de l’emprise de Ludger en hurlant à
l’épouvante, tel un loup pris en chasse.
− Annabelle! Annabelle!,
crie-t-elle, désemparée, tout en se
dirigeant vers le garage, suivie de Ludger
hors de contrôle…Annabelle! Annabelle!…
Pourquoi?…Pourquoi as-tu fait ça?, s’écrie
Bernadette en larmes, se jetant sur le corps
de sa fille, déjà froid et bleuté.
Prenant son courage à
deux mains, Ludger soulève délicatement sa
femme, tel un oiseau blessé.
− Viens chérie, partons
d’ici!
− Non, non…je veux rester
près d’elle, je veux qu’elle m’explique
pourquoi elle a fait ça, répond Bernadette
les yeux hagards.
− Retournons à la maison,
je vais appeler la police, c’est la seule
chose à faire!.
− Annabelle!… Annabelle!…
Pourquoi m’as-tu fait ça?… Pourquoi?,
s’écrie Bernadette à genoux auprès de sa
fille, la tête appuyée sur sa poitrine.
Ludger l’arrache à
nouveau du corps d’Annabelle et l’escorte
péniblement jusqu’à l’intérieur de la
maison. Aussitôt entrée, Bernadette arpente
le corridor qui la conduit jusqu’à la
chambre d’Annabelle. Elle ouvre délicatement
la porte et découvre le lit où, de toute
évidence, Annabelle n’a pas passé la nuit.
Elle s’approche de la petite table de
chevet, contemple la photo d’Annabelle en
compagnie de son père et sa mère prise à
l’occasion de son 15ième anniversaire, la
serre affectueusement sur sa poitrine, et
s’étend tout doucement sur le lit
d’Annabelle.
Après une nuit de
cauchemars et d’insomnies, Ludger informe
Bernadette, au matin, de la lettre
d’Annabelle et, d’un commun accord, il
entreprend de la lire d’une voix étouffée.
«Chère maman,
cher papa,
Lorsque vous trouverez
ce papier, je serai déjà partie. La vie n’a
plus aucun sens pour moi. Je suis emportée
par une spirale sans fin. Ne vous sentez
surtout pas responsables de ma décision.
Vous n’avez rien à voir avec ça! Je vous
aime beaucoup!
Annabelle.»
Annabelle n’avait alors
que 16 ans… C’est aujourd’hui le 38ième
anniversaire de ce pénible événement, et
c’est comme si c’était hier dans le cœur de
Ludger et Bernadette.
− Honey, que dirais-tu
d’aller nous recueillir un peu sur la tombe
d’Annabelle? Tu sais, ça fait trente-huit
ans aujourd’hui qu’elle est partie. C’est
incroyable, notre petite fille aurait 54 ans
maintenant!
− C’est une bonne idée!,
répond Ludger à l’invitation de Bernadette,
le regard brillant comme si Annabelle était
toujours vivante.
− Je vais sortir la
voiture, prépare-toi !
Dix minutes plus tard,
Ludger et Bernadette démarrent en direction
du cimetière Saint-Charles, là où repose
leur fille depuis 1964. À 81 ans, Ludger
Simard, alerte et réflexes bien aiguisés,
conduit de façon sécuritaire quoique, depuis
quelques années, il range sa voiture à
l’automne pour la ressortir après la fonte
des neiges. Endimanchés comme pour les
grandes occasions, Ludger et Bernadette
s’arrêtent au lot numéro 28, rue
Saint-Joseph, devant l’épitaphe rosé où sont
inscrits, en belles lettres dorées
fraîchement repeintes, les mots :
«Annabelle Simard
1947-1964.»
Pendant que les deux
vieux se recueillent sur la tombe de leur
fille, le scénario se déroule, toujours le
même, dans la tête de Bernadette.
− Annabelle, lève-toi! Tu
vas être en retard pour l’école!
Vingt minutes plus tard,
Annabelle descendait l’escalier, les cheveux
ébouriffés, le regard presque livide d’une
adolescente qui s’enlisait de plus en plus
dans la mélancolie, en quête d’une évasion
qui l’entraînerait, à ce qu’elle disait,
loin de ce monde de fous.
− Ne m’attends pas pour
souper! Je vais chez des amis après l’école!
− Encore! C’est la
troisième fois cette semaine!, réplique
Bernadette à sa fille, de plus en plus
inaccessible et ce, malgré les nombreuses
tentatives de rapprochements de sa mère. Et
tes devoirs?
− Je vais les faire avec
Estelle et Bianca!
Cette année-là, Annabelle
est promue de justesse en dixième année à
condition qu’elle mette fin à ses nombreuses
absences injustifiées.
Pendant que Bernadette,
debout devant l’épitaphe, telle une statue,
continue de visionner son film dans sa tête,
Ludger, sentant bien qu’elle a besoin de
temps, retourne s’asseoir dans son auto pour
l’attendre.
Janvier 1963. Annabelle
Simard est renvoyée de son école, les
absences non-motivées devenant de plus en
plus fréquentes. C’est Bernadette qui
accompagne sa fille dans le bureau de la
directrice.
− Vous savez, Madame
Simard, nous avons tout essayé pour
récupérer Annabelle; cela semble, pour
l’instant, difficile pour ne pas dire
impossible et pourtant, même s’il ne faut
pas comparer, tout a été si facile avec sa
sœur Luce!
À ces mots, les yeux
d’Annabelle fixent madame Tousignant avec
tant de haine que l’adolescente ne peut
s’empêcher de sortir précipitamment du
bureau, laissant sa mère seule avec la
directrice. Une fois les formalités
d’expulsion signées, Bernadette et Annabelle
entreprennent une réinscription dans une
autre école.
Février 1964. Par une
température glaciale, Annabelle est
retrouvée chez une amie après une fugue qui
aura duré trois semaines infernales pour ses
parents démunis et impuissants. C'est
pendant cette période qu’elle rencontre
Sylvain, un adolescent de 17 ans avec qui
elle vit ses premières relations sexuelles
après quoi il la quitte brutalement. À bout
de force, pesant à peine 90 livres, la frêle
Annabelle est hospitalisée en février de la
même année, présentant, entre autres, des
symptômes d’anorexie; des anti-dépresseurs
lui sont alors prescrits. Cependant, malgré
la médication, le souvenir amer de sa
relation avec Sylvain lui cause une anxiété
telle qu’elle sombre vite dans un état
dépressif sévère jusqu’à ce matin du 22
avril, deux mois avant son bal de finissants
pour lequel Bernadette lui avait
confectionné une superbe robe fuschia
surmontée d’un turban blanc cassé
qu’Annabelle devait porter dans ses cheveux
bouclés pour cette grande occasion.
Le film s’étant déroulé
pour une énième fois dans la tête de
Bernadette, elle peut maintenant rejoindre
Ludger qui l’attend patiemment dans la
voiture.
− Que dirais-tu, Honey,
de nous arrêter manger un cornet à deux
boules comme Annabelle avait l’habitude d’en
manger les dimanches après-midi d’été?
− Avec plaisir, chérie!,
répond Bernadette, esquissant son plus beau
sourire.
«Il est préférable de
vivre sa mort
plutôt que de mourir
sa vie.»
Commander un
exemplaire