|
EXTRAIT
L'ultime relique - Tome 1, Jean-Christian
Brodeur,
roman,
Fondation littéraire Fleur de Lys
EXTRAIT DU
CHAPITRE 1
Écrit avec le doigt de Dieu
L’air commençait à être froid en
cette fin d’automne. Depuis plusieurs semaines, de grands
amoncellements de nuages arrivaient de la mer pour déverser leur
abondante pluie froide sur les pâturages environnants. C’était bon
pour les moutons, mais beaucoup moins pour les bergers. Pour se
réchauffer un peu, Cencio avait allumé un modeste feu de branchages
ramassés à moitié encore humides sur le sol. Près de lui, les
moutons s’agglutinaient pour trouver un peu de chaleur en se serrant
les uns contre les autres. Pour une fois, le ciel était clair et on
pouvait compter par milliers les étoiles perçant la voûte céleste. À
ses côtés, perdu dans ses pensées, Vincenzo reposait sur le dos, une
brindille de laurier entre les dents ; sans doute une manie héritée
de son enfance, le garçon était incapable de s’endormir sans avoir
longuement mâchouillé quelque chose.
Reposant sur les flancs verdoyants
de l’Apennin, les deux bergers scrutaient l’immensité de
l’Adriatique s’offrant à leurs regards. Toute la région des Marches
était traversée de ces petites collines recouvertes d’une herbe
verdoyante. Plus bas, dans les vallées, la terre fertile était
occupée par les cultures céréalières et maraîchères, mais, en
hauteur, les zones incultes constituaient le domaine réservé aux
moutons et aux chèvres. De temps à autre, Cencio jetait un coup
d’œil distrait au troupeau ; il fallait demeurer vigilant, des bêtes
sauvages rôdaient toujours prêtes à s’emparer d’un agneau égaré.
L’heure de complies
devait être passée depuis un certain temps déjà lorsque, en fixant
le paysage droit devant lui, Cencio vit une étrange lueur, en
provenance du large, croître dans l’obscurité de la nuit. Cela ne
ressemblait à rien d’habituel ; aussi, étendant le bras en direction
de son voisin, le jeune pâtre saisit l’épaule du second berger pour
la secouer vigoureusement.
— Quoi ? questionna Vicenzo en se
dressant sur son séant, me serais-je endormi ?
— Non, regarde là-bas !
Peu à peu, une pâle forme
rectangulaire s’approchait auréolée d’une étonnante clarté
crépusculaire assez comparable à celle de la lune au moment de sa
plénitude. L’insolite météore se déplaçait curieusement d’une
manière horizontale survolant les flots, puis la terre située sous
lui. Les bergers observèrent avec curiosité le phénomène avant de
constater qu’il se dirigeait droit dans leur direction. À première
vue, l’objet ressemblait à une maison se déplaçant dans les airs,
mais, évidemment, une telle chose était impossible ! Tout autour
d’elle, une cohorte de créatures translucides la supportait de leurs
mains incomplètement matérialisées. Un chœur d’une merveilleuse
beauté accompagna le passage de la maison volante. À l’approche de
l’étonnant cortège, les deux jeunes pâtres virent les arbres
s’incliner sous le poids surnaturel de l’étrange procession. Avec toute la délicatesse nécessaire, les
anges firent descendre le précieux édifice sur une colline toute
proche. Éberlués par la magnificence du prodige, les deux bergers
demeurèrent un long moment bouche bée, puis, oubliant la garde de
leur troupeau, ils escaladèrent à toute jambe le coteau menant à la
clairière où la divine apparition avait déposé son énigmatique
fardeau. Là, irradiant encore des rayons lumineux, une étrange
construction occupait un espace autrefois désert.
— Mon Dieu ! s’exclama Cencio en
se signant, jamais auparavant je n’ai vu un édifice aussi curieux.
À l’extérieur, le bâtiment se
constituait de pierres carrées rouges liées entre elles par du
ciment ; une unique porte y donnait accès. Fascinés par la vision,
Vicenzo et Cencio entrèrent dans la maison. Le plafond en bois
s’ouvrait sur une sorte de minuscule clocher, les murs recouverts
d’un enduit au-dessus de la partie lambrissée s’ornaient de scènes
évoquant les principaux moments de la vie du Christ. En face de
l’unique fenêtre, se trouvant à la droite de la porte, avait été
aménagé un modeste autel au-dessus duquel dominait un crucifix peint
sur une toile collée directement sur la boiserie. De l’autre côté de
l’unique pièce, trônait le foyer encadré de colonnes cannelées
supportant une niche dans laquelle une statue en bois de la Vierge
Marie avait été déposée. Vêtue d’une robe dorée recouverte d’un
manteau bleu, une couronne de perles sur son front, elle portait
dans ses bras l’enfant Jésus qui tenait dans sa main gauche un globe
et, de la droite, esquissait un geste de bénédiction.
— Quelle étrange chose tout de
même, murmura Cencio en jetant des regards émerveillé autour de lui.
— Ne comprends-tu pas de quoi il
s’agit ? dit Vicenzo en se retournant vers son ami. C’est elle !
C’est la maison de la Vierge...
Comprenant enfin le miracle dont
ils venaient d’être tout juste les témoins, les deux bergers
tombèrent à genoux. En effet, trois ans auparavant, des habitants de
la côte dalmate, près de Fiume, avaient constaté l’intrusion dans un
champ de cette curieuse demeure. Déjà prévenu lors d’une apparition
mariale, l’évêque de Tersatz affirma solennellement qu’il s’agissait
de la demeure de la Vierge Marie provenant de Nazareth. Nicolas
Frangipane, gouverneur de la province dalmate, envoya sur-le-champ
deux enquêteurs, Sigismond d’Orsich et Jean de Grégoruzhi, constater
sur place, en Galilée, la disparition de la sainte demeure.
— Mais pourquoi Dieu a-t-il
choisis de simples bergers pour être les témoins de ce miracle ?
interrogea Cencio en versant des larmes d’émotion.
— Pour moi, tout cela est clair !
trancha Vincenzo comme soudainement inspiré par un voix céleste.
Tout est fini, l’accès à la Terre Sainte nous est définitivement
enlevé. Les trésors de notre sainte religion seront désormais
détruits les uns après les autres par les Sarrasins. Dans sa bonté
infinie, la Madone a épargné sa mémorable demeure pour nous en faire
cadeau en la mettant à l’abri de ces impies pour qui nos objets
sacrés n’ont pas la moindre valeur. Par le biais de ses saints
anges, Dieu envoie un message clair à notre pape ; s’il ne tente
rien pour protéger les précieux monuments de notre foi, il sera
bientôt trop tard. Sa Sainteté doit immédiatement être informée de
ce qui se passe ici.
* *
*
Depuis plus d’une semaine
maintenant, Sa Sainteté Boniface VIII avait été presque mis sous
séquestre par le camérier du Latran, le père Monaldus. Dans sa
malchance, le souverain pontife subissait un incommodant
« épanchement des viscères » le rivant littéralement à sa couche et,
avec une vigilance de cerbère, le camerarius, chargé de
prendre toutes les décisions concernant le bien-être du pape,
refusait obstinément l’entrée de la Camera Domini aux plus
hauts dignitaires de l’Église.
Jamais un tel excès de zèle
n’avait été noté à cette charge. Comme partout ailleurs, chaque
cathédrale ou basilique était obligatoirement desservie par une
congrégation religieuse. Le Latran, avec son église et son palais,
n’échappait pas à la règle et c’était les chanoines réguliers de
l’ordre de Saint-Augustin, dont le monastère jouxtait la basilique,
qui veillaient sur le pape et son hôtel. Le supérieur de ces
chanoines, le père Monaldus, était camérier et, par le fait même,
avait autorité absolue sur les appartements pontificaux. Mais, avec
le temps, sa dévotion envers cette charge lui avait fait prendre des
décisions toujours plus prépondérantes au point parfois de frôler
l’impudence.
Rien donc, ni personne ne
parvenait à convaincre ce moine entêté de laisser le pape recevoir
les cardinaux-évêques, les judices, les pénitenciers et quelques-uns
des chapelains résidant au palais. Le maréchal de justice, le
sénéchal huissier ainsi que des notaires de la Chambre apostolique
assiégeaient jour et nuit l’antichambre de la Camera Domini
afin d’obtenir une audience auprès du souverain pontife, mais en
vain. De son côté, Boniface repoussait toutes les visites du
« bourreau assoiffé de sang » qui, sur l’ordre du camérier, venait
jour après jour tenter de retirer de son corps le « précieux vin de
la vie. »
— Une telle attitude de la part
d’un homme aussi éclairé est inqualifiable, trancha l’un des
médecins du pape, nous sommes parfaitement qualifiés dans notre art
et nous ne pouvons nous tromper. Nous suivons à la lettre les
enseignements d’Hippocrate, de Galien, de Dioscoride…
— Oui, interrompit un autre
médecin, la raison même dicte nos actes, nous savons tous que le
corps d’un malade est rempli d’excréments et de corruptions et, pour
cela, la purgation et la saignée doivent être administrées
quotidiennement sans avoir peur d’émouvoir les humeurs.
— Vous avez tout à fait raison,
concéda le doyen des médecins. Vous devez prendre immédiatement des
mesures énergiques avant que la santé du Saint-Père ne s’aggrave
davantage, ces enfantillages ont suffisamment duré.
— On ne peut tout de même pas le
soigner de force, clama pertinemment le père Monaldus. Boniface
refuse toute saignée, nous devons nous incliner devant sa volonté.
Il n’est pas question ici d’un quelconque marchand de poissons,
Messeigneurs, mais de notre bien-aimé guide à tous, Sa Sainteté le
pape.
— Le Saint-Père refuse la saignée
parce qu’il se sent trop faible, rétorqua un autre disciple
d’Esculape. Nous pourrions toujours nous tourner vers des remèdes
moins violents en lui administrant, par exemple, un cordial. J’en ai
spécialement préparé un pour lui. Il contient de la myrrhe, de
l’aloès, des feuilles de dictame, le tout mélangé avec un peu de
safran...
Obtenir un
exemplaire
|