|
EXTRAIT
Les aventures de Petit-Pim Jolibois, roman
fantastique,
Jean-Christian Brodeur,
Fondation littéraire Fleur de Lys
Un oiseau de malheur
Pour n’importe quel Gargan
circulant dans la vallée du Pays des Lutins, même
la plus importante agglomération lutinale
lui passerait probablement sous le nez tellement ceux-ci sont habitués à
vivre dans une perpétuelle dissimulation. Pour
notre défense, il faudrait insister sur la manière
dont ces petits hommes – à peine hauts d’une vingtaine
de centimètres – après l’abandon de leurs
sécurisantes cavernes, rivalisèrent
d’ingéniosité pour camoufler, aux yeux des Gargans que nous
sommes, leurs lieux d’habitation.
Chaque foyer est habilement aménagé sous les racines d’un
grand arbre et, à l’extérieur de celui-ci, ne peut se voir ni
cheminée, ni porte, ni fenêtre. Tout est
astucieusement dissimulé, les tunnels d’accès se couvrant de mousse
afin de masquer leurs allées et venues, les
cultures s’éparpillant parmi les plantes coutumières au sous-bois,
même leurs animaux domestiques, marmottes, renards, blaireaux, possèdent des
terriers à part. Il faut attendre l’obscurité de la nuit pour voir
s’illuminer le pied des arbres afin de constater leur réelle présence en ces
lieux.
En entendant tinter, cette nuitée-là, la cloche horaire de
son village, Petit-Pim Jolibois se redressa au-dessus de sa cuve à lessive
avec une expression de consternation peinte sur son visage.
—
Onze heures déjà ! murmura le petit homme pour
lui-même. Le reste attendra à demain.
La demeure de Petit-Pim avait beau se trouver quelque peu en
retrait, notre lutin n’échappait pas lui non plus à la douce emprise de ce
son clair et cristallin qui, peu importait l’endroit où l’on se trouvait,
finissait toujours invariablement par rythmer tous les faits et gestes de la
communauté. Assis sur un petit tabouret, un tablier serré à la taille, notre
ami n’avait pas arrêté depuis son leviné (Nom
que l’on donne, chez les lutins, au premier repas de la nuitée) de nettoyer
un à un tous ses plus beaux atours.
D’habitude, notre lutin n’était pas aussi occupé, il
consacrait normalement son temps à rédiger des espèces de guides – très
utiles lors de voyages dans le monde extérieur – et à situer sur des cartes
toute sorte d’endroits étranges et surprenants. Mais, cette fois, ce
nettoyage s’imposait vraiment. Durant toutes les nuitées précédentes, il
avait dû porter ses précieux vêtements d’apparat. Non seulement, Petit-Pim
avait présidé la solennelle, mais très joyeuse, Fête des Plumes, le cinq de
chalour, mais, en plus, son cinquante-sixième anniversaire avait occupé
toute la semaine suivante.
Afin de souligner le moment de sa naissance, il avait hébergé
chez lui tous ses amis venus de loin. Tout d’abord, son frère jumeau, Petit-Pom,
descendu expressément du Nuage Rose pour
l’événement (après tout, c’était son anniversaire à lui aussi !), Pic
Seurvain, le meunier de Plaine du Roi, Petit-Nam Rochelais, descendant de la
célèbre famille fondatrice des chantiers de Port Naval, Pam MacEngite,
cousin de Petit-Pim, qui demeurait à Ville du Roi et avec lequel il était
très lié, puis finalement
Puc Lamnoque, un ami d’enfance, établi à Port Rapide.
Les réjouissances, fort cordiales,
avaient durées plusieurs nuitées et Petit-Pim
avait reçu de très nombreux cadeaux. Son besson lui avait offert un
magnifique broc en porcelaine (il avait ébréché le sien l’hième
(En langage lutinal,
l’hiver.)dernier) ; son cousin lui avait apporté une variété de pétun
introuvable au Pays des Lutins (« Dans les
Caraïbes, les guérisseurs prennent du suc de tabac pour provoquer un coma
artificiel visant l’initiation » (Mircea Eliade, Le chamanisme et les
techniques de l’extase, Payot, Paris, 1974, à la page 59).);
Pic avait moulu pour lui un sac de sa meilleure farine ; Petit-Nam
avait acheté un ensemble de cuillères d’argent et Puc avait fabriqué
lui-même une magnifique paire de poulaines dans du cuir de bouquet (Lièvre
mâle.) récupéré dans le nid d’un oiseau de proie.
Comme la veille chacun était rentré chez soi, notre lutin
avait entrepris de remettre un peu d’ordre dans son logis. Bien sûr, le plus
pressant était de regarnir son garde-manger. Deux choses principalement
manquaient, la liqueur de framboise et les feuilles de menthe. Pendant les
festivités, Petit-Pim avait généreusement servi de cette liqueur au point où
il ne lui en restait plus une seule goûte, et s’il voulait en resservir à
ses invités lors d’une prochaine occasion, il lui fallait à nouveau ramasser
de ces fruits. Or, justement, on était en pleine période de cueillette et
cette corvée ne pouvait donc pas être remise à plus tard. De plus, avec
toutes ces activités, notre lutin n’avait pas eu le temps de confectionner
ses confitures et les pots vides de terre émaillée dormaient dans son
cellier, tous alignés les uns aux côtés des autres.
Quant à la menthe, c’était autre
chose. Cette plante poussait
généralement dans les lieux humides et les
terrains alluvionnaires et comme l’infusion de ces feuilles était une
boisson très prisée chez les lutins, son prix atteignait parfois un niveau
fort élevé. Heureusement, on
en trouvait abondamment le long de la rivière Cristal de
Roche.
Évidemment, pour se livrer à la
cueillette et au ramassage, il était préférable
d’attendre les nuitées où le ciel parfaitement clair laissait étinceler ses
myriades d’étoiles et où la lune dans toute sa plénitude parvenait à jeter
dans le sous-bois toute la clarté nécessaire. Par un heureux concours de
circonstance, les événements répondaient exactement à toutes ces exigences
et Petit-Pim ne pouvait décemment remettre à plus tard cette importante
corvée.
Le petit barbu au chapeau pointu termina donc de rincer ses
grègues, puis il sortit au dehors suspendre son linge sur une corde tendue
entre les tiges de deux immenses fougères. À sa grande surprise, l’air du
vespère (Dans
le langage lutinal, mot signifiant « soir ».), était encore étouffant, preuve indéniable de
l’ardente chaleur déployée par le soleil durant toute la journée.
Même les parfums d’humus et de fougères se faisaient plus rares en raison du
peu de pluie tombée au cours de ces dernières semaines.
Quand le lutin ressortit de chez lui, il avait enfilé sur son
dos sa grande hotte, car même si les framboises semblaient être de bien gros
fruits pour un si petit homme, Petit-Pim estimait tout de même avoir à faire
plusieurs voyages pour se constituer une réserve raisonnable (la quantité
demandée était surprenante quand il fallait les épreindre.)
Notre lutin, l’esprit léger et le pas nonchalant, prit la
direction de la rivière où se trouvaient les plus beaux halliers de
framboisiers de toute la région. Bien sûr, il y avait toujours la crainte
des ours. En effet, les framboises constituaient une nourriture délectable
pour ces animaux. Le penchant naturel des ours
pour le sucre étant bien connu, ces énormes bêtes rôdaient
constamment dans les parages s’en prenant
également aux ruches des abeilles, particulièrement abondantes en ces
lieux, au point où les lutins se devaient
constamment d’intervenir pour les tenir à l’écart.
En marchant paisiblement, Petit-Pim apprécia le profond
silence du soir uniquement perturbé par le chant des grillons, entrecoupé,
de temps à autre, par le lointain hululement d’une chouette. Combien ce
calme tranchait sur toute l’agitation de ces dernières nuits avec tous ces
rires, ces chants, et ces interminables conversations. Comme tous les autres
lutins, notre ami aimait la compagnie, mais il savait aussi savourer la
tranquillité de son petit coin de pays.
À l’approche de la rivière, notre
lutin sentit l’air changer
radicalement tout autour de lui. À partir de cet
endroit, l’humidité dégagée par la
proximité de l’eau conférait à l’air une incroyable
fraîcheur et Petit-Pim ne put s’empêcher de
prendre une profonde respiration. De nouveau, les odeurs du sous-bois
pouvaient être correctement senties, celle de la
terre mouillée, des feuilles translucides et de l’écorce luisante.
En sortant de la pénombre du sous-bois, le sentier débouchait
en plein ciel étoilé. Là, jeté en travers du modeste cours d’eau, gisaient
les restes de ce qui avait été un grand hêtre. Autrefois déraciné et
transporté par les crues printanières, l’arbre avait arrêté sa course entre
deux monticules couverts de roches disparates. Avec le temps, l’écorce en
était toute partie, les branches dénudées s’étaient affaissées et les
racines desséchées avaient été effritées.
C’était le pont de la Grande-Tige,
comme les lutins l’appelaient.
Ce lien entre les deux rives de la rivière Cristal de Roche aurait
semblé bien naturel à un Gargan, mais, en réalité, il n’en était
rien. Régulièrement, les nains déracinaient de nouveaux arbres lorsque les
anciens n’offraient plus toute la fiabilité de la traversée.
En effet, comme dans une sorte de pèlerinage, les douze nains
habitant le Nuage Rose utilisaient ce moyen rudimentaire pour venir
inspecter la Clairière-des-Trois-Fées située juste de
l’autre côté. Tout le monde avait entendu parler
de cette fameuse bataille entre les fées
protectrices de la vallée et les trois funestes sorcières, mais personne ne
croyait plus à une quelconque menace de leur part.
Obtenir un
exemplaire
|