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Pages personnelles de l'auteur

Patrick Nicolas

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Quelques anges et six tyrans

Tome 1 - Les zombies meurent deux fois

Roman médiéval fantastique,

Fondation littéraire Fleur de Lys, 2007, 372 pages.

6 X 9 pouces ou 15 X 23 centimètres    ISBN 2-89612-212-5

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Dans un univers médiéval-fantastique où scintille l’imaginaire, le cardinal Joseph Chévigner amorce un périple légendaire. Mobilisant les forces du tribunal de l’Illumination, il se constituera un groupe où brilleront les plus grands de son ère.


Ainsi appuyé par d’érudits mages et de valeureux guerriers, il partira en quête du secret le mieux gardé de l’humanité. Laissant sciemment son destin le conduire jusqu’à un village damné, il embrasera les torches qui illumineront les nuits anormalement longues où se dérouleront la plus grande chasse aux sorcières que son monde aura connu jusque là.


À travers les coups d’épées frénétiques et les sortilèges puissants, les personnages prenant part à ce périple apprendront que le voile de la nuit, même lorsqu’il est illuminé par une foi qui brille comme mille soleils éclatants, peut dissimuler plus d’un secret. Puis, lorsque toute ombre sera levée, ils prendront conscience que leur tâche n’était qu’une étape, dans une quête épique où ils créeront, à bout de souffle, quelques fresques immortelles.

 

 

Table des matières

 

1 – Quelques condamnations 15
2 – Une porte vers l’oubli 39
3 – Quelques cauchemars 49
4 – Une bénédiction du ciel 55
5 – Un livre à l’index 65
6 – Un allié tout-puissant 81
7 – Veritas 91
8 – Bienvenue à Saint Andronne 109
9 – Quelques esclaves de la nuit 121
10 – Funérailles 141
11 – Clair de lune funeste 165
12 – La malédiction des De Gévrier 173
13 – Rencontre au clair de lune 185
14 – La sagesse de l’idiot 193
15 – Valse avec un esclave de la nuit 209
16 – Sous le blason maudit 227
17 – Là où la mort fait son oeuvre 245
18 – Un noble secret 255
19 – Nicolas D’Arym, le magicien 269
20 – La fête des morts 285
21 – Le maître et l’esclave 311
22 – Brûle, sorcière, brûle! 329
Au sujet de l’auteur 357
Communiquer avec l’auteur 359
 

 

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CHAPITRE 1

 

Quelques condamnations

 

L’astre flamboyant agonisait. Ses veines, éclatées, tâchaient de sang pourpre les draps grisonnants de son lit de mort. Son ombre orangée s’étendait vers l’infini, résolue à s’y diluer jusqu'à n’être plus qu’un souvenir.

Conscient que sa tâche achevait, une fois de plus, le soleil inspira, profondément, un dernier souffle de vie. Puis il expia un râle, froid et bruyant. Le jour allait incessamment sombrer dans la nuit.

Michel Dragonne, capitaine des Gardes Rouges, demeura muet, immobile, devant le funeste spectacle de la chute du soleil. Laissant le vent se faufiler par les ouvertures de sa solide armure de plaques écarlates, il se contenta de pousser un soupir qui s’enfuit, lentement, sous le heaume doré qui couvrait presque entièrement son visage. Puis, d’un dernier rayon, le soleil mourant fit briller les cornes d’or qui s’élevaient du prestigieux couvre-chef de l’officier.

Sachant pertinemment que le destin était enchaîné a ses chevilles comme à celles de tous les soldats qu’il dirigeait ce soir-là, le vétéran ne pu exorciser les certitudes qui assiégeaient son âme, érodée de soixante longues années. Dans quelques minutes, là où il se trouvait, sous les regards fébriles et enflammés de la populace de la ville de Saint Raphaël, se tiendrait l’exécution de deux Sœurs des Ténèbres, deux acolytes d’une secte de sorcières puissantes et maudites. Au terme des réjouissances qui en découleraient, Michel Dragonne, ayant atteint l’âge réglementaire, allait remettre son épée, lors d’une cérémonie où la retraite le relèverait définitivement de son commandement.

Un banquet somptueux aurait alors lieu et le cardinal Chévigner lui-même, grand protecteur de la Foi et vieil ami du vétéran, présiderait le rituel libérateur. Dragonne appréhendait pourtant ces honneurs, qu’il considérait comme une hypocrisie ingrate, qui n’avait pour but ultime que de condamner à l’oubli sa longue vie de sacrifices.

Distrait, le capitaine sombrait ainsi dans la nostalgie. Puis, tâtant inconsciemment le peu de son visage que son heaume cornu laissait encore à découvert, il laissa ses doigts crevassés valser dans les creux des cicatrices qui prenaient naissance près de sa mâchoire et qui se poursuivaient sous le heaume qui couvrait son faciès ravagé. Toutes les blessures qui marquaient ainsi son corps, pensa-t-il, et qu’il avait accueillies sans broncher au cours de sa dure carrière, ne l’avait-il pas gratifié d’une expérience qui compensait pour la force qui fuyait lentement ses muscles qui s’atrophiaient dans l’âge? Était-il trop ambitieux, se questionnait-il toujours, d’aspirer à une fin digne de toutes les privations auxquels il avait consentit lors de sa chaste vie ? Que de souhaiter qu’une lame ennemie se souille de son sang pour écrire dignement le dernier chapitre de son existence, échappant ainsi à la mort lente des retraités ?

Mais, au lieu de cette juste rétribution, il savait qu’il lui faudrait se résoudre, comme un condamné innocent, à accepter le châtiment qui serait sien. Son destin serait de décroître dans l’ombre de ce qu’il avait accompli, jusqu’à ce qu’il se soit complètement dissipé dans les brumes ténébreuses de l’oubli.

Tâchant de contenir le sentiment de révolte qui prenait ainsi racine dans son esprit, Michel Dragonne se signa de la croix puis laissa sa colère se dissiper dans la prière.

— Dieu éternel, murmura-t-il d’une voix étouffée. Entends celui qui a versé son sang pour ceux que tu as préférés parmi les hommes. Je t’en supplie, Père tout puissant, apporte-moi, ce soir, un dernier duel, une dernière bataille, une dernière charge. Je t’en conjure, Dieu de bonté et de miséricorde, fais qu’une épée tranche, ce soir même, le fil de mes jours.

 

* * *

 

Un puissant éclair venait d’entailler les cieux, avec l’aisance d’un poignard affûté creusant la peau frêle d’un nouveau-né. Aussi majestueuse, voire condescendante, ait été la noire enveloppe céleste, sa faiblesse était pourtant évidente à ce triste moment. D’humiliants traits de lumières s’imprégnaient ainsi, sporadiquement, sur la chair du ciel, s’évanouissant peu après avoir été soufferts.

Étouffant les cris de douleurs de la voûte torturée, le tonnerre battait ses rythmes les plus puissants. Et, aux côtés de ce funeste musicien, où peut-être d’au-delà des enfers, se manifestait le vent, tandis qu’il sifflait une sinistre et singulière balade.

Observant la scène, tout au fond de sa cellule sombre et humide, sœur Nélia hurlait de toute la puissance de son ombre. Son corps flétri, plus vieux que son âme, reposait dans une robe noire en lambeaux. Ses longs cheveux d’encre, entremêlés et souillés de caillots de sang séché, masquaient à peine les contusions dont était recouvert son crâne meurtri.

Frappant violemment dans ses mains couvertes de cicatrices, Nélia commandait à la tempête, qui lui répondait par la voix puissante de son tonnerre :

— Esprit des vents j’invoque ton courroux! Que ta colère déchire les cieux et enflamme la nuit! Éprends-toi des rythmes violents et réponds à mes supplications!

Puis la sorcière laissa échapper un long hurlement auquel sa sœur, emprisonnée dans une cellule voisine, répondit avec la même intensité.

Tressaillant sous l’effet des forces qu’elle conjurait, Nélia s’abandonna à une fiévreuse transe qui l’envahit soudainement. Contemplant le ciel d’un regard absent, elle leva ensuite sa main droite puis la porta à sa bouche, plongeant farouchement les dents dans sa propre chaire.

Étrangère à la douleur, goûtant l’amertume de son propre sang qui giclait dans sa bouche, Nélia cracha le morceau de main souillée qu’elle venait de s’arracher. Puis, secouant frénétiquement son bras dans les airs, elle sema sur le sol des gouttes de son sang, chaud et frais, s’adressant encore une fois aux puissances invisibles :

— Esprit de la pluie j’invoque ta colère! Que ton courroux inonde la terre et noie les yeux! Abreuve-toi de mon sang et réponds à mes supplications!

Acquiesçant aux conjurations de la Sœur des Ténèbres, la pluie se déversa soudainement avec une violence inouïe. Remerciant aussitôt l’esprit lui ayant répondu, Nélia arracha un nouveau morceau de sa main et continua à agiter son bras, projetant son sang aux quatre coins de sa cellule crasseuse.

Le geôlier des deux sorcières assistait, tremblant, à cette troublante manifestation de démence, palpant de son ouïe cette furie concrétisée par les cris inintelligible que laissaient échapper les deux captives. Tétanisé par le cauchemar qu’il respirait, il sursauta soudainement lorsqu’il perçut un bruit qui vint écraser le vacarme levé par les sorcières. La lourde porte de bois renforcée, liant la salle des cachots au poste où veillaient ses confrères, venait de s’ouvrir abruptement.

 

* * *

 

La pluie tambourinait violemment, sur un rythme qui s’harmonisait à celui qu’avait entamé le tonnerre depuis un moment déjà. Couvrant l’horizon d’un épais rideau d’humidité froide, elle engourdissait les sens des nombreux spectateurs qui se trouvaient sur la place publique de Saint Raphaël, résolus à endurer tous les maux célestes pour assister à l’exécution qui leur avait été annoncée depuis plusieurs jours déjà.

Au devant de toute cette populace venue partagée un moment de défoulement contrôlé, s’élevait un solide mur de chair et d’acier, constitué de deux rangées de soldats en formation serrée. Ces Gardes Rouges, reconnaissables au tabard écarlate qu’ils portaient par-dessus leur cotte de maille, inspirait suffisamment de crainte chez les hommes du commun pour contenir toute étincelle de révolte que la pluie torrentielle n’aurait parvenu à noyer.

Derrière les soldats, déployés ainsi par le capitaine Dragonne, s’élevait une scène austère où étaient érigés deux bûchers détrempés. À l’intérieur même de ce périmètre protégé, une douzaine de Gardes Rouges s’affairaient, à la hâte, à ériger une potence de fortune, qui se substituerait manifestement aux bûchers qui ne sauraient s’enflammer par un temps pareil.

Les spectateurs les plus simples, souriants, comprenaient qu’aucune tempête, aussi insistante se montrerait-elle, ne viendrait retarder l’exécution du jugement qu’avait prononcé récemment l’illuminateur Benjamin Bénédicte. Conscient plus que quiconque de cette réalité, le sous-officier qui supervisait avec zèle l’installation de l’échafaud hurlait, à tous vents, ses ordres sous lesquels les hommes, épuisés et courbatus, érigeaient l’installation de fortune.

Surplombant la scène, du haut d’une des rares loges qui donnaient vue sur la place publique, le cardinal Joseph Chévigner frissonnait. Portant un luxueux pardessus écarlate, afin de se protéger de l’humidité poignante qu’il ressentait jusqu’à l’intérieur de son échine, il se boutonna avec un soin méticuleux. Du haut de ses six pieds, le sexagénaire observait, de ses yeux gris perçant, l’attroupement des fidèles massés sous son regard hautain.

— Je les admire, déclara le marquis de Saint Raphaël, un homme court et moustachu qui partageait la loge du cardinal.

Chévigner se contenta de hocher la tête.

— Même les bêtes refuseraient de sortir par un temps pareil, poursuivit le marquis. Et, pourtant, ils ont tous bravé la tempête pour assister à l’exécution de deux de ces femmes perfides! Alors je leur souhaite un bien agréable spectacle, qui les libérera peut-être même d’un peu de cette peur et de cette révolte qui doit se tapir dans les recoins les plus sombres de leur âme.

— Certainement, répondit un peu évasivement le cardinal, alors qu’un domestique s’approcha de lui, avec un plateau couvert d’une coupe d’argent, à demi remplis d’un mélange de vin rouge et de vin blanc, et d’une tasse à café en or massif, d’où s’échappaient d’épais nuages de brouillard épicé.

Saisissant le riche gobelet lui étant destiné, l’éminence le porta à son front puis à sa bouche, comme le voulait la coutume, puis le marquis fit de même. Savourant ensuite lentement le café aromatisé, Chévigner ferma les yeux pour mieux percevoir tous les délices de cette sensation. Retournant ensuite à son examen visuel des fidèles s’étant déplacés pour la cérémonie, il ne pu que difficilement reconnaître, parmi cette dense forêt de manteaux et de capuchons, certains vêtements bruns et quelques capuchons d’un ton de vert qui lui étaient familiers.

— Et où est donc passé l’illuminateur ? se questionna à haute voix le marquis qui venait d’engloutir le contenu de sa coupe de vin. Il me tarde que cette formalité soit terminée.

Feignant de ne pas l’avoir entendu, l’éminence laissa sa main gauche s’égarer dans sa courte chevelure grise puis il ferma les yeux, s’interrogeant silencieusement de la même question.

 

* * *

 

— Qui a eu l’audace de retirer le bâillon de ces putains de sorcières, s’écria Benjamin Bénédicte en furie, alors qu’il ouvrit abruptement la lourde porte de la sombre salle des cachots.

 

Illuminant la pièce soudainement, y laissant pénétrer les feux qui brûlaient dans la salle adjacente, où quatre gardes jouaient impunément leur solde aux cartes, le magistrat manifestait sa violente colère.

Surpris par cette arrivée autant bruyante que soudaine, le geôlier, déjà terrorisée par les maléfices auxquels s’adonnaient ses captives, resta muet. Puis, reconnaissant le magistrat Bénédicte, un homme costaud d’une quarantaine d’années à qui une courte chevelure déjà grisonnante et un bouc noir donnaient un air sévère, il secoua la tête et détourna instinctivement le regard vers le sol. Cette manifestation d’humilité lui valu d’éviter les insultes supplémentaires de celui dont la robe noire, marquée d’un marteau de guerre rouge, déterminait le rang honorable de juge du tribunal de l’illumination.

— Allez, fainéant! s’écria Bénédicte devant le geôlier qui demeurait immobile, prêt à se faire couvrir de reproches. Ouvrez-moi la cellule de l’une de ces putains de sorcières!

Acquiescent, le gardien tâcha de reprendre le contrôle sur ses mains tremblantes, ne sachant plus s’il devait craindre davantage les prisonnières qui hurlaient dans leur transe ou le courroux de l’illuminateur. Ce dernier récupéra alors, à la ceinture de cuir qu’il portait par-dessus sa robe, un lourd marteau de guerre. Le levant avec aisance, de sa seule main droite, il soupira d’impatience en constatant que le geôlier avait peine à ouvrir la serrure.

Puis, à l’instant même où la porte de la cellule de la sorcière Nélia glissa, Bénédicte l’enfonça d’un violent coup de pied, bousculant le gardien. Avançant d’un pas résolu, le magistrat agrippa ensuite par les cheveux la Sœur des Ténèbres agenouillée dans sa transe. Ensuite, d’un puissant et violent coup de marteau, l’illuminateur la frappa à la mâchoire. Le bruit de craquement qui suivit assourdit aussitôt les hurlements de la femme qui roula par terre, dans une marre de sang, jusqu’à la limite de la conscience.

— Ta gueule, damnée sorcière! cracha Bénédicte en lui administrant un solide coup de pied.

Puis il se retourna et s’adressa au geôlier dont les dents pourries claquaient à vouloir se briser l’unes contre l’autres.

— Bon Dieu, soldat! cria l’illuminateur. Qu’attendez-vous pour m’ouvrir la cellule de l’autre salope ?

Le gardien se saisit aussitôt de son trousseau de clefs rouillées et exécuta l’ordre, instinctivement. Dès lors que la serrure se libéra, Bénédicte se précipita dans la cellule où hurlait toujours frénétiquement la seconde captive. Puis, d’un nouveau coup de marteau foudroyant, l’illuminateur la condamna au silence.

— Et maintenant, cria Bénédicte à l’intention des deux sorcières qui gisaient sur le sol, inconscientes, dans leurs robes noires en lambeaux, écoutez-moi bien! Aucun de vos damnés pouvoir et aucunes de vos invocations maudites ne vous sauveront ce soir! La tempête diabolique que vous avez invoquée vous a certainement sauvé du bûcher, mais elle ne retardera pas l’exécution de la justice puisque les Gardes Rouges s’affairent, à ce moment même, à ériger pour vous une potence bien solide. Et quand bien même le Diable lui-même se présenterait pour la réduire en cendre, ajouta-t-il en caressant d’un regard brillant son arme souillée de sang, je vous assure que rien ne vous sauvera du marteau de la justice.

Puis il cracha et quitta la cellule, du même pas résolu qui l’avait conduit jusque là. Passant ensuite le seuil de la salle des cachots, il interpella le geôlier qui était demeuré immobile, pétrifié par les agissements du magistrat :

— Soldat, suivez-moi!

Refermant d’un coup sec la porte de la salle des cachots derrière lui, aussitôt que le gardien l’eut rejoint au-delà de son seuil, l’illuminateur laissa sa colère bouillante se déverser davantage. Empoignant son marteau des deux mains, il l’abattit sèchement sur la table où les quatre gardes jouaient toujours aux cartes, en tâchant, jusque-là, d’ignorer la scène du magistrat.

— Qu'est-ce qui est arrivé à ces sorcières? hurla Bénédicte tandis que la table vola en éclats. Leurs robes sont en lambeaux, elles sont couvertes de blessures et leurs bâillons sont retirés!

Les hommes détournèrent le regard et laissèrent le silence parler pour eux.

— Alors je vais répondre, moi! cria furieusement l’illuminateur. Ça excitait les pauvres diables que vous êtes, d’entendre leur hurlements tandis que vous leurs arrachiez leurs faveurs, c’est bien cela ? Nom de Dieu, soldats! jura-t-il avec une force suffisante à faire frémir les murs. Vous servez le Clergé! Vous n’êtes pas des animaux ou des putains de mercenaires!

Puis Bénédicte inspira profondément, tâchant vainement de diluer sa colère dans un moment de silence.

— Bordel de Dieu! reprit-il avec véhémence. Si ces salopes avaient tenté de s’échapper, il aurait été de votre devoir de leur briser les jambes. Cette violence eut été nécessaire. Mais rien, rien m’entendez-vous, ne vous autorisait à les traiter de la façon dont vous l’avez fait. Et pour que cela se grave une fois pour toute dans vos petites cervelles d’imbéciles, je vous condamne à quinze coups de fouet chacun, que vous recevrez demain, à l’aube, au milieu de la place publique.

 

* * *

 

— Ah, monsieur Bénédicte! s’exclama le marquis de Saint Raphaël alors que le magistrat pénétrait dans la loge. Nous n’attendions plus que vous pour débuter la cérémonie. Mais, d’abord, ajouta-t-il en pointant avec condescendance le domestique se trouvant à sa droite, puis-je vous offrir un peu de vin ? Ce n’est pas un luxe par un temps aussi humide.

— Je vous remercie, répliqua l’illuminateur, mais je ne bois pas. Tâchons plutôt d’exécuter promptement notre devoir.

Le cardinal Joseph Chévigner, debout près du balcon de la loge, se retourna et croisa le regard de son vieil ami Benjamin Bénédicte, qui le salua d’un hochement de tête. Pour toute réponse, l’éminence fit un signe au magistrat, l’invitant à porter le regard sur la populace que la tempête n’avait su disperser.

L’illuminateur s’avança et contempla la scène, où les fidèles patientaient sagement, sous la pluie qui tombait toujours dru. Puis il chercha le capitaine Dragonne, qui supervisait toujours la mise en place du spectacle.

— Veiller au bon déroulement d’une dernière cérémonie, voilà une fière façon, pour l’ami Dragonne, de mettre fin à une glorieuse carrière, affirma Bénédicte à l’intention de Chévigner, sans quitter la foule du regard. Il nous sera difficile de trouver son égal pour assurer, de même, que l’ordre prévale lors des célébrations de la Fête des morts, dans une quinzaine de jours.

Se contentant de hocher de la tête, tandis que le marquis ordonnait à son domestique de lui porter une nouvelle coupe de vin chaud, le cardinal était complètement absorbé par quelques détails, singuliers, qu’il remarquait en observant la foule sur qui l’averse cessa subitement de s’abattre.

— Ne soyez pas inquiets, Monsieur Bénédicte, le rassura le marquis. La Fête des morts se déroulera très bien, tout comme l’exécution de ce soir.

— A moins que les morts ne se lèvent de leurs tombes, répondit le magistrat sur un ton neutre.

— Mais voyons! répliqua le noble. Ce ne sont là que des légendes pour terrifier le peuple. Vous ne me dites pas que vous portez foi à toutes ces balivernes ?

— Vous ne devriez pas prendre ces choses à la légère, monsieur le marquis, conseilla le cardinal en se retournant. J’ai moi-même, dans ma jeunesse, combattu un nécromancien, lors de la nuit de la Fête des morts. Et non seulement nous avait-il alors fallu affronter une légion de zombies et de squelettes, mais avions-nous eu alors à faire face à des morts-vivants qui jouissait d’une puissance décuplée par les maléfices de cette nuit damnée.

Approuvant le discours de l’éminence, le magistrat hocha gravement de la tête puis tourna le regard vers la foule. Y recherchant toujours le heaume à cornes d’ors du capitaine, parmi les capuchons des hommes entassés sous les feux roux des torches encastrées, le magistrat admira la rigueur avec laquelle la cérémonie avait été orchestrée. Puis, finalement, il posa ses yeux couleur saphir sur l’objet de ses recherches.

Fier, Michel Dragonne commandait ses hommes avec fermeté. La nostalgie, dans laquelle il avait sombré un court moment plus tôt dans la soirée, semblait s’être complètement dissipée, dans les actes routiniers auxquels il avait occupé son esprit. Devant lui, tout semblait se dérouler comme il se devait, dans un calme trop parfait. Les quelques cents gardes qu’il avait déployés stratégiquement semblaient plus que suffisants à contenir la foule qui, pourtant, ne manifestait aucun signe d’impatience. Et la potence de fortune dont il avait commandé l’installation semblait presque complètement érigée.

Satisfait de cette vision, le capitaine s’assura ensuite que les archers et les arbalestiers qu’il avait fait poster, sur les quelques surfaces qui surplombaient l’immense place publique, étaient bien prêts à assumer leur rôle.

Puis, constatant que des mesures plus que nécessaires étaient en place pour assurer le bon déroulement de la soirée, il hocha la tête. Il chercha ensuite, à son tour, le regard de l’illuminateur et, lorsqu’il le croisa, il leva sa longue épée à deux mains dans les airs. Ensuite, au moment où le capitaine abattit son arme vers le sol, dans un geste cérémonial, la pluie reprit soudainement, avec une force peu commune.

 

* * *

 

L’esprit de Sœur Nélia, jusqu’alors engouffré dans les profondeurs ténébreuses des abîmes où la douleur physique ne sait exister, remontait lentement vers la réalité. Inspirant une pleine gorgée d’air humide et froid, la sorcière reprit abruptement conscience. Puis l’atroce douleur que lui infligeait sa mâchoire brisée dissipa complètement les dernières brumes apaisantes parmi lesquelles elle s’était perdue. Couchée, sur le sol glacé, elle aperçu le lac de sang dans lequel elle gisait et où flottaient plusieurs éclats de dents jaunes.

Se relevant, tant bien que mal, tâchant d’ignorer la douleur intense qui l’accablait, la sorcière sera les poings et fit quelques pas maladroits, passants près de perdre l’équilibre à quelques reprises. Consciente que son corps était gravement affaibli, elle s’obligea pourtant à ne pas perdre espoir.

— Si je ressens la douleur c’est que je ne suis pas encore morte, pensa-t-elle. Et si je ne suis pas encore morte c’est que la bataille n’est pas terminée, poursuivit-elle.

La Sœur des Ténèbres se remémora ensuite les circonstances qui l’avaient conduit jusque dans le sombre cachot où elle se traînait, avec difficulté.

Capturée en pleine nuit par des Gardes Rouges, au milieu d’une forêt où elle et quatre sœurs de son ordre pratiquaient un rituel, Nélia n’avait offert que peu de résistance. Ayant renoncé à une bataille qui lui semblait perdue d’avance, elle et sa sœur, qui se trouvait dans la cellule voisine, avaient préféré porter la confrontation sur un autre terrain. Ainsi épargnées par les soldats, elles furent plutôt conduites devant le tribunal de l’illumination, où elles furent jugées et condamnées, par le magistrat Bénédicte. Croupissant depuis lors dans un cachot, elles patientaient, s’apprêtent à mettre à exécution le plan que leur esprit malin avait conçu. Ainsi, Nélia s’agenouilla de nouveau et ferma les yeux, cherchant à marier son esprit aux ténèbres et à la lune, dont elle invoqua la toute-puissance.

— Geôlier! cria à ce moment un des gardes qui avait rejoint le gardien des cellules. Le sergent affirme qu’il est l’heure pour nos invités d’entrer en scène. Et si nous ne voulons pas aggraver notre condition, je crois qu’il vaudrait mieux obéir rapidement.

— Putain de Bénédicte! jura le geôlier. Il ne sait pas ce que c’est, que d’être confiné à des cachots puants des mois durant, sans la moindre femme pour égayer le cœur!

— Quinze coups de fouet c’est beaucoup, ajouta un autre garde qui venait tout juste de pénétrer dans la salle humide et ténébreuse. Mais, de cette façon, nous ne nous rappellerons que plus longtemps le moment d’agrément que nous avons partagé avec ces diablesses, plaisanta-t-il.

Puis, riant grassement, le geôlier tendit le trousseau de clef à un des gardes qui ouvrit, avec nonchalance, la cellule de sœur Nélia. Se rendant ensuite aux côtés de la sorcière agenouillée, il la leva brutalement, l’arrachant ainsi à ses prières, puis lui ligota solidement les mains.

— Aller avance, sale pécheresse! lui cracha-t-il au visage en la poussant violemment hors du cachot.

Suite à quoi il lança le trousseau à son confrère qui récupéra, de même manière, la seconde condamnée.

Escortant les deux sorcières vers la potence qui se balançait légèrement sous de puissants coups de vents, deux soldats ouvrirent la marche et trois autres suivirent les pas hésitants des condamnées.

A ce moment, alors que le groupe franchissait la porte qui s’ouvrait sur la place publique, la foule reconnut les Sœurs des Ténèbres et laissa libre cours à sa colère et à son indignation. Les cris et les injures grondèrent tandis qu’une pluie de déchets s’abattit sur les deux condamnées.

— Brûlez, servantes du Diable! cria l’un.

— Vous souffrirez en enfer, sale pécheresses! cria l’autre.

Poursuivant ainsi, sous les injures multiples, le trajet qui devait les porter jusqu’au bout du monde, les deux sorcières montèrent, une à une, les quelques marches que comptait le gibet érigé dans une hâte évidente. Puis, lorsqu’elles en atteignirent le sommet, un homme trapu, vêtu de noir et portant une cagoule laissant à peine voir ses yeux, s’avança, sous les acclamations soutenues de la populace.

L’illuminateur Bénédicte prit à ce moment la parole, du haut du balcon d’où il observait la foule déchaînée :

— Ce soir est un soir de réjouissance! clama-t-il avec puissance. Soyez heureux, messieurs et mesdames, car la capitale où nous vivons sera davantage en sécurité, dans quelques instants, alors que ces menaces pour notre vie et notre foi seront éliminées. Voyez ces deux pécheresses, sur la potence! cria-t-il en pointant les sorcières. Elles ont avoué appartenir à l’ordre maudit des Sœurs des Ténèbres et, ayant été trouvées coupables de sorcellerie, seront exécutées ce soir même, sous vos yeux.

La foule se souleva, dans un enthousiasme tel que la potence sembla vibrer de fébrilité. Bénédicte laissa la foule savourer ce moment, avant de reprendre la parole :

— Mais avant que la justice de Dieu ne s’exécute, je laisse son éminence, le cardinal Chévigner, vous adresser quelques mots.

La populace applaudit chaudement, libérant un vacarme qui écrasa celui de la pluie qui tombait à verse. Puis Chévigner leva les mains et les acclamations faiblirent progressivement, jusqu’à ce qu’il eut prit la parole :

— Sachez que Dieu est grand et qu’il veille sur nous, affirma le cardinal avant de faire une pause sévère. Il récompense, dans son amour infini, celui qui le sert avec humilité et ferveur, et punit, toujours dans le même amour, celui qui ose se révolter contre lui. Et ce soir, nous sommes témoins de la vigilance avec laquelle il veille sur nous tous, comme un parent veille sur ses enfants. Ainsi, comme nous en sommes témoins ce soir, l’Éternel a donné aux Gardes Rouges la force nécessaire pour débusquer puis pour traduire en justice celles qui sont une menacent pour nous tous. Et c’est en vérité que je vous le dis. Celui qui craint et vénère notre Père tout puissant peut vivre en paix, car il écartera les menaces de son chemin, de son puissant bras divin. Et, pour cela, je vous demande de lui rendre grâce, ce soir, au cours de cette cérémonie où il nous a tous rassemblés.

Le cardinal s’accorda une pause, laissant ses paroles vivre un moment supplémentaire, puis il plongea la main droite dans un bénitier de pierre, qui se trouvait à quelques pas à sa droite.

— Je vous bénis tout, enfants chéris de Dieu et fidèles serviteurs du Clergé! proclama le cardinal en jetant de l’eau sanctifiée sur la foule détrempée. Et je prie pour que l’Éternel ait pitié des âmes de celles qui ont refusé d’accueillir son amour dans leurs cœurs, en s’aventurant sur les chemins du savoir maudit.

À ces mots, Chévigner traça un signe de croix puis ferma les yeux, scellant par le silence la prière qu’il venait de prononcer.

— Monsieur le bourreau! cria ensuite l’illuminateur, après que se soient écoulées quelques longues secondes révérencieuses. Exécuter votre besogne, ordonna-t-il sous les applaudissements nourris de la foule.

Acquiescent, l’homme vêtu de noir, du haut de la potence, lia le destin de Nélia à une solide corde de chanvre. Puis il fit de même pour la seconde condamnée, tandis que le capitaine Dragonne, observant la scène avec nonchalance, détourna le regard. Constatant que la cérémonie se déroulait dans l’ordre, il laissa son esprit divaguer. La prière qu’il avait formulée plus tôt, par laquelle il avait imploré l’Éternel de lui donner la mort sur le champ d’honneur, revint le hanter.

C’est alors qu’il perçut un mouvement brusque chez un spectateur. Cet homme, situé à quelques mètres de lui, venait de retirer promptement son manteau, sous lequel il avait dissimulé un arc court, qu’il arma avec dextérité. Puis, un peu partout dans la foule, une vingtaine de gaillards l’imitèrent, laissent tomber leurs longs par dessus brunâtres pour empoigner arcs et flèches. Abruptement, l’averse cessa.

Avant même que Dragonne n’ait pu réagir, une pluie de flèches meurtrières vola vers le bourreau, qui fut atteint mortellement.

À peine cette volée eut-elle touché cible qu’une seconde fût lancée en direction des cinq gardes juchés sur la potence. Perdant pied, sous l’impact soudain des flèches, les hommes titubèrent puis tombèrent de la scène surélevée, laissant leur âme basculer vers le néant.

Le cœur du capitaine se mit aussitôt à battre la cadence des tambours rapides qui annoncent les violentes batailles.

La populace fuyait la scène en panique. Le vétéran Dragonne demeura calme, portant les mains à la garde de sa large épée. Analysant la situation, il comprit qu’il ne pouvait ordonner à ses propres archers de répliquer, risquant ainsi la vie des gens qui se précipitaient dans tous les sens. Il envisagea plutôt d’ordonner une charge des fantassins postés devant la potence mais comprit qu’il dégarnirait ainsi les troupes qui protégeaient la scène de l’exécution. Conscient pourtant qu’il lui fallait réagir rapidement, alors qu’une troisième volée de flèche volait vers ses hommes, il ordonna ce qui lui parut la meilleure option :

— Fantassin, première rangée, chargez! cria-t-il de tout son souffle en levant fermement son épée.

Obéissant immédiatement, les quelques trente gardes à qui s’adressait l’ordre dégainèrent leur arme et se ruèrent dans la cohue, laissant leurs compagnons derrière eux former la seule ligne de défense entre la foule et la potence.

C’est à ce moment qu’une femme, au milieu de la foule, retira le manteau et le long capuchon vert qui la recouvrait. Sous ce pardessus, elle découvrit une robe d’un noir immaculé, qui semblait scintiller d’une aura ténébreuse.

D’une beauté exquise, celle qui s’exhibait ainsi comme une supérieure des Sœur des Ténèbres ne devait avoir plus de vingt ans. Ses longs cheveux, noirs comme la cendre, masquaient son dos jusqu’à la hauteur de ses fesses, lui donnant un air mystérieux et enjôleur. Ses traits fins, sur son visage épanoui, se froncèrent et elle tourna sur elle-même, portant une de ses paumes vers le ciel et l’autre vers le sol.

Poursuivant leur charge sans porter attention à cette nouvelle menace, les Gardes Rouges se frayèrent difficilement un chemin vers les archers, enjambant les gens qui fuyaient de toute part. Progressant tout de même au travers de la foule, ils se retrouvèrent à portée de coups lorsque la sorcière poussa ses paumes en direction de certains d’entre eux, dans des gestes longs et gracieux, les repoussants chacun à leur tour, de quelques mètres, de coups de vent puissants, vifs et soudains, qu’elle levait de nulle part.

Assistant à cette manifestation diabolique, Dragonne conserva son sang froid et observa plus attentivement la pécheresse qui en était l’auteure. C’est alors qu’il aperçut, au sommet du crâne de la sorcière, ce qui ne pouvait être que deux cornes affûtées. Une messagère des enfers, conclut le capitaine.

Les yeux brouillés par l’émotion, il adressa aussitôt au ciel le regard le plus élogieux dont il ne l’avait jamais gratifié. De toute évidence, sa modeste prière avait été entendue.

 

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Né au Canada en 1976, Patrick Nicolas s’adonne à l’écriture depuis son plus jeune âge.


Se situant aujourd’hui à quelque part entre deux mondes, il nous fait basculer d’un univers fantastique à un autre. S’inspirant les uns des autres, ses mondes merveilleux nous font voyager dans un imaginaire cohérant.


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Ponctuant ses histoires d’un humour qui lui est propre, Patrick Nicolas joue constamment avec le niveau de dramatisation de ses oeuvres, leur apportant ainsi un style original et particulier. Réussissant à tout coup à créer des montées dramatiques soutenues, il multiplie les chutes pour maintenir le lecteur sur le qui-vive.


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