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CHAPITRE 1
Quelques condamnations
L’astre
flamboyant agonisait. Ses veines, éclatées, tâchaient de sang pourpre
les draps grisonnants de son lit de mort. Son ombre orangée s’étendait
vers l’infini, résolue à s’y diluer jusqu'à n’être plus qu’un souvenir.
Conscient que sa tâche achevait, une fois de plus, le soleil inspira,
profondément, un dernier souffle de vie. Puis il expia un râle, froid et
bruyant. Le jour allait incessamment sombrer dans la nuit.
Michel Dragonne, capitaine des Gardes Rouges, demeura muet, immobile,
devant le funeste spectacle de la chute du soleil. Laissant le vent se
faufiler par les ouvertures de sa solide armure de plaques écarlates, il
se contenta de pousser un soupir qui s’enfuit, lentement, sous le heaume
doré qui couvrait presque entièrement son visage. Puis, d’un dernier
rayon, le soleil mourant fit briller les cornes d’or qui s’élevaient du
prestigieux couvre-chef de l’officier.
Sachant pertinemment que le destin était enchaîné a ses chevilles comme
à celles de tous les soldats qu’il dirigeait ce soir-là, le vétéran ne
pu exorciser les certitudes qui assiégeaient son âme, érodée de soixante
longues années. Dans quelques minutes, là où il se trouvait, sous les
regards fébriles et enflammés de la populace de la ville de Saint
Raphaël, se tiendrait l’exécution de deux Sœurs des Ténèbres, deux
acolytes d’une secte de sorcières puissantes et maudites. Au terme des
réjouissances qui en découleraient, Michel Dragonne, ayant atteint l’âge
réglementaire, allait remettre son épée, lors d’une cérémonie où la
retraite le relèverait définitivement de son commandement.
Un banquet somptueux aurait alors lieu et le cardinal Chévigner
lui-même, grand protecteur de la Foi et vieil ami du vétéran,
présiderait le rituel libérateur. Dragonne appréhendait pourtant ces
honneurs, qu’il considérait comme une hypocrisie ingrate, qui n’avait
pour but ultime que de condamner à l’oubli sa longue vie de sacrifices.
Distrait, le capitaine sombrait ainsi dans la nostalgie. Puis, tâtant
inconsciemment le peu de son visage que son heaume cornu laissait encore
à découvert, il laissa ses doigts crevassés valser dans les creux des
cicatrices qui prenaient naissance près de sa mâchoire et qui se
poursuivaient sous le heaume qui couvrait son faciès ravagé. Toutes les
blessures qui marquaient ainsi son corps, pensa-t-il, et qu’il avait
accueillies sans broncher au cours de sa dure carrière, ne l’avait-il
pas gratifié d’une expérience qui compensait pour la force qui fuyait
lentement ses muscles qui s’atrophiaient dans l’âge? Était-il trop
ambitieux, se questionnait-il toujours, d’aspirer à une fin digne de
toutes les privations auxquels il avait consentit lors de sa chaste
vie ? Que de souhaiter qu’une lame ennemie se souille de son sang pour
écrire dignement le dernier chapitre de son existence, échappant ainsi à
la mort lente des retraités ?
Mais, au lieu de cette juste rétribution, il savait qu’il lui faudrait
se résoudre, comme un condamné innocent, à accepter le châtiment qui
serait sien. Son destin serait de décroître dans l’ombre de ce qu’il
avait accompli, jusqu’à ce qu’il se soit complètement dissipé dans les
brumes ténébreuses de l’oubli.
Tâchant de contenir le sentiment de révolte qui prenait ainsi racine
dans son esprit, Michel Dragonne se signa de la croix puis laissa sa
colère se dissiper dans la prière.
— Dieu éternel, murmura-t-il d’une voix étouffée. Entends celui qui a
versé son sang pour ceux que tu as préférés parmi les hommes. Je t’en
supplie, Père tout puissant, apporte-moi, ce soir, un dernier duel, une
dernière bataille, une dernière charge. Je t’en conjure, Dieu de bonté
et de miséricorde, fais qu’une épée tranche, ce soir même, le fil de mes
jours.
* * *
Un puissant éclair venait d’entailler les cieux, avec l’aisance d’un
poignard affûté creusant la peau frêle d’un nouveau-né. Aussi
majestueuse, voire condescendante, ait été la noire enveloppe céleste,
sa faiblesse était pourtant évidente à ce triste moment. D’humiliants
traits de lumières s’imprégnaient ainsi, sporadiquement, sur la chair du
ciel, s’évanouissant peu après avoir été soufferts.
Étouffant les cris de douleurs de la voûte torturée, le tonnerre battait
ses rythmes les plus puissants. Et, aux côtés de ce funeste musicien, où
peut-être d’au-delà des enfers, se manifestait
le vent, tandis qu’il sifflait une sinistre et singulière balade.
Observant la scène, tout au fond de sa cellule sombre et humide, sœur
Nélia hurlait de toute la puissance de son ombre. Son corps flétri, plus
vieux que son âme, reposait dans une robe noire en lambeaux. Ses longs
cheveux d’encre, entremêlés et souillés de caillots de sang séché,
masquaient à peine les contusions dont était recouvert son crâne
meurtri.
Frappant violemment dans ses mains couvertes de cicatrices, Nélia
commandait à la tempête, qui lui répondait par la voix puissante de son
tonnerre :
— Esprit des vents j’invoque ton courroux! Que ta colère déchire les
cieux et enflamme la nuit! Éprends-toi des rythmes violents et réponds à
mes supplications!
Puis la sorcière laissa échapper un long hurlement auquel sa sœur,
emprisonnée dans une cellule voisine, répondit avec la même intensité.
Tressaillant sous l’effet des forces qu’elle conjurait, Nélia
s’abandonna à une fiévreuse transe qui l’envahit soudainement.
Contemplant le ciel d’un regard absent, elle leva ensuite sa main droite
puis la porta à sa bouche, plongeant farouchement les dents dans sa
propre chaire.
Étrangère à la douleur, goûtant l’amertume de son propre sang qui
giclait dans sa bouche, Nélia cracha le morceau de main souillée qu’elle
venait de s’arracher. Puis, secouant frénétiquement son bras dans les
airs, elle sema sur le sol des gouttes de son sang, chaud et frais,
s’adressant encore une fois aux puissances invisibles :
— Esprit de la pluie j’invoque ta colère! Que ton courroux inonde la
terre et noie les yeux! Abreuve-toi de mon sang et réponds à mes
supplications!
Acquiesçant aux conjurations de la Sœur des Ténèbres, la pluie se
déversa soudainement avec une violence inouïe. Remerciant aussitôt
l’esprit lui ayant répondu, Nélia arracha un nouveau morceau de sa main
et continua à agiter son bras, projetant son sang aux quatre coins de sa
cellule crasseuse.
Le geôlier des deux sorcières assistait, tremblant, à cette troublante
manifestation de démence, palpant de son ouïe cette furie concrétisée
par les cris inintelligible que laissaient échapper les deux captives.
Tétanisé par le cauchemar qu’il respirait, il sursauta soudainement
lorsqu’il perçut un bruit qui vint écraser le vacarme levé par les
sorcières. La lourde porte de bois renforcée, liant la salle des cachots
au poste où veillaient ses confrères, venait de s’ouvrir abruptement.
* * *
La pluie tambourinait violemment, sur un rythme qui s’harmonisait à
celui qu’avait entamé le tonnerre depuis un moment déjà. Couvrant
l’horizon d’un épais rideau d’humidité froide, elle engourdissait les
sens des nombreux spectateurs qui se trouvaient sur la place publique de
Saint Raphaël, résolus à endurer tous les maux célestes pour assister à
l’exécution qui leur avait été annoncée depuis plusieurs jours déjà.
Au devant de toute cette populace venue partagée un moment de
défoulement contrôlé, s’élevait un solide mur de chair et d’acier,
constitué de deux rangées de soldats en formation serrée. Ces Gardes
Rouges, reconnaissables au tabard écarlate qu’ils portaient par-dessus
leur cotte de maille, inspirait suffisamment de crainte chez les hommes
du commun pour contenir toute étincelle de révolte que la pluie
torrentielle n’aurait parvenu à noyer.
Derrière les soldats, déployés ainsi par le capitaine Dragonne,
s’élevait une scène austère où étaient érigés deux bûchers détrempés. À
l’intérieur même de ce périmètre protégé, une douzaine de Gardes Rouges
s’affairaient, à la hâte, à ériger une potence de fortune, qui se
substituerait manifestement aux bûchers qui ne sauraient s’enflammer par
un temps pareil.
Les spectateurs les plus simples, souriants, comprenaient qu’aucune
tempête, aussi insistante se montrerait-elle, ne viendrait retarder
l’exécution du jugement qu’avait prononcé récemment l’illuminateur
Benjamin Bénédicte. Conscient plus que quiconque de cette réalité, le
sous-officier qui supervisait avec zèle l’installation de l’échafaud
hurlait, à tous vents, ses ordres sous lesquels les hommes, épuisés et
courbatus, érigeaient l’installation de fortune.
Surplombant la scène, du haut d’une des rares loges qui donnaient vue
sur la place publique, le cardinal Joseph Chévigner frissonnait. Portant
un luxueux pardessus écarlate, afin de se protéger de l’humidité
poignante qu’il ressentait jusqu’à l’intérieur de son échine, il se
boutonna avec un soin méticuleux. Du haut de ses six pieds, le
sexagénaire observait, de ses yeux gris perçant, l’attroupement des
fidèles massés sous son regard hautain.
— Je les admire, déclara le marquis de Saint Raphaël, un homme court et
moustachu qui partageait la loge du cardinal.
Chévigner se contenta de hocher la tête.
— Même les bêtes refuseraient de sortir par un temps pareil, poursuivit
le marquis. Et, pourtant, ils ont tous bravé la tempête pour assister à
l’exécution de deux de ces femmes perfides! Alors je leur souhaite un
bien agréable spectacle, qui les libérera peut-être même d’un peu de
cette peur et de cette révolte qui doit se tapir dans les recoins les
plus sombres de leur âme.
— Certainement, répondit un peu évasivement le cardinal, alors qu’un
domestique s’approcha de lui, avec un plateau couvert d’une coupe
d’argent, à demi remplis d’un mélange de vin rouge et de vin blanc, et
d’une tasse à café en or massif, d’où s’échappaient d’épais nuages de
brouillard épicé.
Saisissant le riche gobelet lui étant destiné, l’éminence le porta à son
front puis à sa bouche, comme le voulait la coutume, puis le marquis fit
de même. Savourant ensuite lentement le café aromatisé, Chévigner ferma
les yeux pour mieux percevoir tous les délices de cette sensation.
Retournant ensuite à son examen visuel des fidèles s’étant déplacés pour
la cérémonie, il ne pu que difficilement reconnaître, parmi cette dense
forêt de manteaux et de capuchons, certains vêtements bruns et quelques
capuchons d’un ton de vert qui lui étaient familiers.
— Et où est donc passé l’illuminateur ? se questionna à haute voix le
marquis qui venait d’engloutir le contenu de sa coupe de vin. Il me
tarde que cette formalité soit terminée.
Feignant de ne pas l’avoir entendu, l’éminence laissa sa main gauche
s’égarer dans sa courte chevelure grise puis il ferma les yeux,
s’interrogeant silencieusement de la même question.
* * *
— Qui a eu l’audace de retirer le bâillon de ces putains de sorcières,
s’écria Benjamin Bénédicte en furie, alors qu’il ouvrit abruptement la
lourde porte de la sombre salle des cachots.
Illuminant la pièce soudainement, y laissant pénétrer les feux qui
brûlaient dans la salle adjacente, où quatre gardes jouaient impunément
leur solde aux cartes, le magistrat manifestait sa violente colère.
Surpris par cette arrivée autant bruyante que soudaine, le geôlier, déjà
terrorisée par les maléfices auxquels s’adonnaient ses captives, resta
muet. Puis, reconnaissant le magistrat Bénédicte, un homme costaud d’une
quarantaine d’années à qui une courte chevelure déjà grisonnante et un
bouc noir donnaient un air sévère, il secoua la tête et détourna
instinctivement le regard vers le sol. Cette manifestation d’humilité
lui valu d’éviter les insultes supplémentaires de celui dont la robe
noire, marquée d’un marteau de guerre rouge, déterminait le rang
honorable de juge du tribunal de l’illumination.
— Allez, fainéant! s’écria Bénédicte devant le geôlier qui demeurait
immobile, prêt à se faire couvrir de reproches. Ouvrez-moi la cellule de
l’une de ces putains de sorcières!
Acquiescent, le gardien tâcha de reprendre le contrôle sur ses mains
tremblantes, ne sachant plus s’il devait craindre davantage les
prisonnières qui hurlaient dans leur transe ou le courroux de
l’illuminateur. Ce dernier récupéra alors, à la ceinture de cuir qu’il
portait par-dessus sa robe, un lourd marteau de guerre. Le levant avec
aisance, de sa seule main droite, il soupira d’impatience en constatant
que le geôlier avait peine à ouvrir la serrure.
Puis, à l’instant même où la porte de la cellule de la sorcière Nélia
glissa, Bénédicte l’enfonça d’un violent coup de pied, bousculant le
gardien. Avançant d’un pas résolu, le magistrat agrippa ensuite par les
cheveux la Sœur des Ténèbres agenouillée dans sa transe. Ensuite, d’un
puissant et violent coup de marteau, l’illuminateur la frappa à la
mâchoire. Le bruit de craquement qui suivit assourdit aussitôt les
hurlements de la femme qui roula par terre, dans une marre de sang,
jusqu’à la limite de la conscience.
— Ta gueule, damnée sorcière! cracha Bénédicte en lui administrant un
solide coup de pied.
Puis il se retourna et s’adressa au geôlier dont les dents pourries
claquaient à vouloir se briser l’unes contre l’autres.
— Bon Dieu, soldat! cria l’illuminateur. Qu’attendez-vous pour m’ouvrir
la cellule de l’autre salope ?
Le gardien se saisit aussitôt de son trousseau de clefs rouillées et
exécuta l’ordre, instinctivement. Dès lors que la serrure se libéra,
Bénédicte se précipita dans la cellule où hurlait toujours
frénétiquement la seconde captive. Puis, d’un nouveau coup de marteau
foudroyant, l’illuminateur la condamna au silence.
— Et maintenant, cria Bénédicte à l’intention des deux sorcières qui
gisaient sur le sol, inconscientes, dans leurs robes noires en lambeaux,
écoutez-moi bien! Aucun de vos damnés pouvoir et aucunes de vos
invocations maudites ne vous sauveront ce soir! La tempête diabolique
que vous avez invoquée vous a certainement sauvé du bûcher, mais elle ne
retardera pas l’exécution de la justice puisque les Gardes Rouges
s’affairent, à ce moment même, à ériger pour vous une potence bien
solide. Et quand bien même le Diable lui-même se présenterait pour la
réduire en cendre, ajouta-t-il en caressant d’un regard brillant son
arme souillée de sang, je vous assure que rien ne vous sauvera du
marteau de la justice.
Puis il cracha et quitta la cellule, du même pas résolu qui l’avait
conduit jusque là. Passant ensuite le seuil de la salle des cachots, il
interpella le geôlier qui était demeuré immobile, pétrifié par les
agissements du magistrat :
— Soldat, suivez-moi!
Refermant d’un coup sec la porte de la salle des cachots derrière lui,
aussitôt que le gardien l’eut rejoint au-delà de son seuil,
l’illuminateur laissa sa colère bouillante se déverser davantage.
Empoignant son marteau des deux mains, il l’abattit sèchement sur la
table où les quatre gardes jouaient toujours aux cartes, en tâchant,
jusque-là, d’ignorer la scène du magistrat.
— Qu'est-ce qui est arrivé à ces sorcières? hurla Bénédicte tandis que
la table vola en éclats. Leurs robes sont en lambeaux, elles sont
couvertes de blessures et leurs bâillons sont retirés!
Les hommes détournèrent le regard et laissèrent le silence parler pour
eux.
— Alors je vais répondre, moi! cria furieusement l’illuminateur. Ça
excitait les pauvres diables que vous êtes, d’entendre leur hurlements
tandis que vous leurs arrachiez leurs faveurs, c’est bien cela ? Nom de
Dieu, soldats! jura-t-il avec une force suffisante à faire frémir les
murs. Vous servez le Clergé! Vous n’êtes pas des animaux ou des putains
de mercenaires!
Puis Bénédicte inspira profondément, tâchant vainement de diluer sa
colère dans un moment de silence.
— Bordel de Dieu! reprit-il avec véhémence. Si ces salopes avaient tenté
de s’échapper, il aurait été de votre devoir de leur briser les jambes.
Cette violence eut été nécessaire. Mais rien, rien m’entendez-vous, ne
vous autorisait à les traiter de la façon dont vous l’avez fait. Et pour
que cela se grave une fois pour toute dans vos petites cervelles
d’imbéciles, je vous condamne à quinze coups de fouet chacun, que vous
recevrez demain, à l’aube, au milieu de la place publique.
* * *
— Ah, monsieur Bénédicte! s’exclama le marquis de Saint Raphaël alors
que le magistrat pénétrait dans la loge. Nous n’attendions plus que vous
pour débuter la cérémonie. Mais, d’abord, ajouta-t-il en pointant avec
condescendance le domestique se trouvant à sa droite, puis-je vous
offrir un peu de vin ? Ce n’est pas un luxe par un temps aussi humide.
— Je vous remercie, répliqua l’illuminateur, mais je ne bois pas.
Tâchons plutôt d’exécuter promptement notre devoir.
Le cardinal Joseph Chévigner, debout près du balcon de la loge, se
retourna et croisa le regard de son vieil ami Benjamin Bénédicte, qui le
salua d’un hochement de tête. Pour toute réponse, l’éminence fit un
signe au magistrat, l’invitant à porter le regard sur la populace que la
tempête n’avait su disperser.
L’illuminateur s’avança et contempla la scène, où les fidèles
patientaient sagement, sous la pluie qui tombait toujours dru. Puis il
chercha le capitaine Dragonne, qui supervisait toujours la mise en place
du spectacle.
— Veiller au bon déroulement d’une dernière cérémonie, voilà une fière
façon, pour l’ami Dragonne, de mettre fin à une glorieuse carrière,
affirma Bénédicte à l’intention de Chévigner, sans quitter la foule du
regard. Il nous sera difficile de trouver son égal pour assurer, de
même, que l’ordre prévale lors des célébrations de la Fête des morts,
dans une quinzaine de jours.
Se contentant de hocher de la tête, tandis que le marquis ordonnait à
son domestique de lui porter une nouvelle coupe de vin chaud, le
cardinal était complètement absorbé par quelques détails, singuliers,
qu’il remarquait en observant la foule sur qui l’averse cessa subitement
de s’abattre.
— Ne soyez pas inquiets, Monsieur Bénédicte, le rassura le marquis. La
Fête des morts se déroulera très bien, tout comme l’exécution de ce
soir.
— A moins que les morts ne se lèvent de leurs tombes, répondit le
magistrat sur un ton neutre.
— Mais voyons! répliqua le noble. Ce ne sont là que des légendes pour
terrifier le peuple. Vous ne me dites pas que vous portez foi à toutes
ces balivernes ?
— Vous ne devriez pas prendre ces choses à la légère, monsieur le
marquis, conseilla le cardinal en se retournant. J’ai moi-même, dans ma
jeunesse, combattu un nécromancien, lors de la nuit de la Fête des
morts. Et non seulement nous avait-il alors fallu affronter une légion
de zombies et de squelettes, mais avions-nous eu alors à faire face à
des morts-vivants qui jouissait d’une puissance décuplée par les
maléfices de cette nuit damnée.
Approuvant le discours de l’éminence, le magistrat hocha gravement de la
tête puis tourna le regard vers la foule. Y recherchant toujours le
heaume à cornes d’ors du capitaine, parmi les capuchons des hommes
entassés sous les feux roux des torches encastrées, le magistrat admira
la rigueur avec laquelle la cérémonie avait été orchestrée. Puis,
finalement, il posa ses yeux couleur saphir sur l’objet de ses
recherches.
Fier, Michel Dragonne commandait ses hommes avec fermeté. La nostalgie,
dans laquelle il avait sombré un court moment plus tôt dans la soirée,
semblait s’être complètement dissipée, dans les actes routiniers
auxquels il avait occupé son esprit. Devant lui, tout semblait se
dérouler comme il se devait, dans un calme trop parfait. Les quelques
cents gardes qu’il avait déployés stratégiquement semblaient plus que
suffisants à contenir la foule qui, pourtant, ne manifestait aucun signe
d’impatience. Et la potence de fortune dont il avait commandé
l’installation semblait presque complètement érigée.
Satisfait de cette vision, le capitaine s’assura ensuite que les archers
et les arbalestiers qu’il avait fait poster, sur les quelques surfaces
qui surplombaient l’immense place publique, étaient bien prêts à assumer
leur rôle.
Puis, constatant que des mesures plus que nécessaires étaient en place
pour assurer le bon déroulement de la soirée, il hocha la tête. Il
chercha ensuite, à son tour, le regard de l’illuminateur et, lorsqu’il
le croisa, il leva sa longue épée à deux mains dans les airs. Ensuite,
au moment où le capitaine abattit son arme vers le sol, dans un geste
cérémonial, la pluie reprit soudainement, avec une force peu commune.
* * *
L’esprit de Sœur Nélia, jusqu’alors engouffré dans les profondeurs
ténébreuses des abîmes où la douleur physique ne sait exister, remontait
lentement vers la réalité. Inspirant une pleine gorgée d’air humide et
froid, la sorcière reprit abruptement conscience. Puis l’atroce douleur
que lui infligeait sa mâchoire brisée dissipa complètement les dernières
brumes apaisantes parmi lesquelles elle s’était perdue. Couchée, sur le
sol glacé, elle aperçu le lac de sang dans lequel elle gisait et où
flottaient plusieurs éclats de dents jaunes.
Se relevant, tant bien que mal, tâchant d’ignorer la douleur intense qui
l’accablait, la sorcière sera les poings et fit quelques pas maladroits,
passants près de perdre l’équilibre à quelques reprises. Consciente que
son corps était gravement affaibli, elle s’obligea pourtant à ne pas
perdre espoir.
— Si je ressens la douleur c’est que je ne suis pas encore morte,
pensa-t-elle. Et si je ne suis pas encore morte c’est que la bataille
n’est pas terminée, poursuivit-elle.
La Sœur des Ténèbres se remémora ensuite les circonstances qui l’avaient
conduit jusque dans le sombre cachot où elle se traînait, avec
difficulté.
Capturée en pleine nuit par des Gardes Rouges, au milieu d’une forêt où
elle et quatre sœurs de son ordre pratiquaient un rituel, Nélia n’avait
offert que peu de résistance. Ayant renoncé à une bataille qui lui
semblait perdue d’avance, elle et sa sœur, qui se trouvait dans la
cellule voisine, avaient préféré porter la confrontation sur un autre
terrain. Ainsi épargnées par les soldats, elles furent plutôt conduites
devant le tribunal de l’illumination, où elles furent jugées et
condamnées, par le magistrat Bénédicte. Croupissant depuis lors dans un
cachot, elles patientaient, s’apprêtent à mettre à exécution le plan que
leur esprit malin avait conçu. Ainsi, Nélia s’agenouilla de nouveau et
ferma les yeux, cherchant à marier son esprit aux ténèbres et à la lune,
dont elle invoqua la toute-puissance.
— Geôlier! cria à ce moment un des gardes qui avait rejoint le gardien
des cellules. Le sergent affirme qu’il est l’heure pour nos invités
d’entrer en scène. Et si nous ne voulons pas aggraver notre condition,
je crois qu’il vaudrait mieux obéir rapidement.
— Putain de Bénédicte! jura le geôlier. Il ne sait pas ce que c’est, que
d’être confiné à des cachots puants des mois durant, sans la moindre
femme pour égayer le cœur!
— Quinze coups de fouet c’est beaucoup, ajouta un autre garde qui venait
tout juste de pénétrer dans la salle humide et ténébreuse. Mais, de
cette façon, nous ne nous rappellerons que plus longtemps le moment
d’agrément que nous avons partagé avec ces diablesses, plaisanta-t-il.
Puis, riant grassement, le geôlier tendit le trousseau de clef à un des
gardes qui ouvrit, avec nonchalance, la cellule de sœur Nélia. Se
rendant ensuite aux côtés de la sorcière agenouillée, il la leva
brutalement, l’arrachant ainsi à ses prières, puis lui ligota solidement
les mains.
— Aller avance, sale pécheresse! lui cracha-t-il au visage en la
poussant violemment hors du cachot.
Suite à quoi il lança le trousseau à son confrère qui récupéra, de même
manière, la seconde condamnée.
Escortant les deux sorcières vers la potence qui se balançait légèrement
sous de puissants coups de vents, deux soldats ouvrirent la marche et
trois autres suivirent les pas hésitants des condamnées.
A ce moment, alors que le groupe franchissait la porte qui s’ouvrait sur
la place publique, la foule reconnut les Sœurs des Ténèbres et laissa
libre cours à sa colère et à son indignation. Les cris et les injures
grondèrent tandis qu’une pluie de déchets s’abattit sur les deux
condamnées.
— Brûlez, servantes du Diable! cria l’un.
— Vous souffrirez en enfer, sale pécheresses! cria l’autre.
Poursuivant ainsi, sous les injures multiples, le trajet qui devait les
porter jusqu’au bout du monde, les deux sorcières montèrent, une à une,
les quelques marches que comptait le gibet érigé dans une hâte évidente.
Puis, lorsqu’elles en atteignirent le sommet, un homme trapu, vêtu de
noir et portant une cagoule laissant à peine voir ses yeux, s’avança,
sous les acclamations soutenues de la populace.
L’illuminateur Bénédicte prit à ce moment la parole, du haut du balcon
d’où il observait la foule déchaînée :
— Ce soir est un soir de réjouissance! clama-t-il avec puissance. Soyez
heureux, messieurs et mesdames, car la capitale où nous vivons sera
davantage en sécurité, dans quelques instants, alors que ces menaces
pour notre vie et notre foi seront éliminées. Voyez ces deux
pécheresses, sur la potence! cria-t-il en pointant les sorcières. Elles
ont avoué appartenir à l’ordre maudit des Sœurs des Ténèbres et, ayant
été trouvées coupables de sorcellerie, seront exécutées ce soir même,
sous vos yeux.
La foule se souleva, dans un enthousiasme tel que la potence sembla
vibrer de fébrilité. Bénédicte laissa la foule savourer ce moment, avant
de reprendre la parole :
— Mais avant que la justice de Dieu ne s’exécute, je laisse son
éminence, le cardinal Chévigner, vous adresser quelques mots.
La populace applaudit chaudement, libérant un vacarme qui écrasa celui
de la pluie qui tombait à verse. Puis Chévigner leva les mains et les
acclamations faiblirent progressivement, jusqu’à ce qu’il eut prit la
parole :
— Sachez que Dieu est grand et qu’il veille sur nous, affirma le
cardinal avant de faire une pause sévère. Il récompense, dans son amour
infini, celui qui le sert avec humilité et ferveur, et punit, toujours
dans le même amour, celui qui ose se révolter contre lui. Et ce soir,
nous sommes témoins de la vigilance avec laquelle il veille sur nous
tous, comme un parent veille sur ses enfants. Ainsi, comme nous en
sommes témoins ce soir, l’Éternel a donné aux Gardes Rouges la force
nécessaire pour débusquer puis pour traduire en justice celles qui sont
une menacent pour nous tous. Et c’est en vérité que je vous le dis.
Celui qui craint et vénère notre Père tout puissant peut vivre en paix,
car il écartera les menaces de son chemin, de son puissant bras divin.
Et, pour cela, je vous demande de lui rendre grâce, ce soir, au cours de
cette cérémonie où il nous a tous rassemblés.
Le cardinal s’accorda une pause, laissant ses paroles vivre un moment
supplémentaire, puis il plongea la main droite dans un bénitier de
pierre, qui se trouvait à quelques pas à sa droite.
— Je vous bénis tout, enfants chéris de Dieu et fidèles serviteurs du
Clergé! proclama le cardinal en jetant de l’eau sanctifiée sur la foule
détrempée. Et je prie pour que l’Éternel ait pitié des âmes de celles
qui ont refusé d’accueillir son amour dans leurs cœurs, en s’aventurant
sur les chemins du savoir maudit.
À ces mots, Chévigner traça un signe de croix puis ferma les yeux,
scellant par le silence la prière qu’il venait de prononcer.
— Monsieur le bourreau! cria ensuite l’illuminateur, après que se soient
écoulées quelques longues secondes révérencieuses. Exécuter votre
besogne, ordonna-t-il sous les applaudissements nourris de la foule.
Acquiescent, l’homme vêtu de noir, du haut de la potence, lia le destin
de Nélia à une solide corde de chanvre. Puis il fit de même pour la
seconde condamnée, tandis que le capitaine Dragonne, observant la scène
avec nonchalance, détourna le regard. Constatant que la cérémonie se
déroulait dans l’ordre, il laissa son esprit divaguer. La prière qu’il
avait formulée plus tôt, par laquelle il avait imploré l’Éternel de lui
donner la mort sur le champ d’honneur, revint le hanter.
C’est alors qu’il perçut un mouvement brusque chez un spectateur. Cet
homme, situé à quelques mètres de lui, venait de retirer promptement son
manteau, sous lequel il avait dissimulé un arc court, qu’il arma avec
dextérité. Puis, un peu partout dans la foule, une vingtaine de
gaillards l’imitèrent, laissent tomber leurs longs par dessus brunâtres
pour empoigner arcs et flèches. Abruptement, l’averse cessa.
Avant même que Dragonne n’ait pu réagir, une pluie de flèches
meurtrières vola vers le bourreau, qui fut atteint mortellement.
À peine cette volée eut-elle touché cible qu’une seconde fût lancée en
direction des cinq gardes juchés sur la potence. Perdant pied, sous
l’impact soudain des flèches, les hommes titubèrent puis tombèrent de la
scène surélevée, laissant leur âme basculer vers le néant.
Le cœur du capitaine se mit aussitôt à battre la cadence des tambours
rapides qui annoncent les violentes batailles.
La populace fuyait la scène en panique. Le vétéran Dragonne demeura
calme, portant les mains à la garde de sa large épée. Analysant la
situation, il comprit qu’il ne pouvait ordonner à ses propres archers de
répliquer, risquant ainsi la vie des gens qui se précipitaient dans tous
les sens. Il envisagea plutôt d’ordonner une charge des fantassins
postés devant la potence mais comprit qu’il dégarnirait ainsi les
troupes qui protégeaient la scène de l’exécution. Conscient pourtant
qu’il lui fallait réagir rapidement, alors qu’une troisième volée de
flèche volait vers ses hommes, il ordonna ce qui lui parut la meilleure
option :
— Fantassin, première rangée, chargez! cria-t-il de tout son souffle en
levant fermement son épée.
Obéissant immédiatement, les quelques trente gardes à qui s’adressait
l’ordre dégainèrent leur arme et se ruèrent dans la cohue, laissant
leurs compagnons derrière eux former la seule ligne de défense entre la
foule et la potence.
C’est à ce moment qu’une femme, au milieu de la foule, retira le manteau
et le long capuchon vert qui la recouvrait. Sous ce pardessus, elle
découvrit une robe d’un noir immaculé, qui semblait scintiller d’une
aura ténébreuse.
D’une beauté exquise, celle qui s’exhibait ainsi comme une supérieure
des Sœur des Ténèbres ne devait avoir plus de vingt ans. Ses longs
cheveux, noirs comme la cendre, masquaient son dos jusqu’à la hauteur de
ses fesses, lui donnant un air mystérieux et enjôleur. Ses traits fins,
sur son visage épanoui, se froncèrent et elle tourna sur elle-même,
portant une de ses paumes vers le ciel et l’autre vers le sol.
Poursuivant leur charge sans porter attention à cette nouvelle menace,
les Gardes Rouges se frayèrent difficilement un chemin vers les archers,
enjambant les gens qui fuyaient de toute part. Progressant tout de même
au travers de la foule, ils se retrouvèrent à portée de coups lorsque la
sorcière poussa ses paumes en direction de certains d’entre eux, dans
des gestes longs et gracieux, les repoussants chacun à leur tour, de
quelques mètres, de coups de vent puissants, vifs et soudains, qu’elle
levait de nulle part.
Assistant à cette manifestation diabolique, Dragonne conserva son sang
froid et observa plus attentivement la pécheresse qui en était
l’auteure. C’est alors qu’il aperçut, au sommet du crâne de la sorcière,
ce qui ne pouvait être que deux cornes affûtées. Une messagère des
enfers, conclut le capitaine.
Les yeux brouillés par l’émotion, il adressa aussitôt au ciel le regard
le plus élogieux dont il ne l’avait jamais gratifié. De toute évidence,
sa modeste prière avait été entendue.
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